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Identification d’un oiseau

Dodo, la légende plus forte que la science

25 avril 2014
Jean-Claude Legros
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La légende est plus tenace que la réalité : le dodo, qu’il ait existé ou pas, fait désormais partie du paysage réunionnais, de manière irréversible, ainsi qu’en attestent certaines des illustrations qui accompagnent cet article : le dodo lé là ! Et pour longtemps.

Alice et le dodo, dessin de John Tenniel pour l’édition originale d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (1865).


— Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au « Caucus ».
— Qu’est-ce que c’est qu’une course au « Caucus » ? demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.
— Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce qu’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire.
(Extrait d’« Alice au pays des merveilles », de Lewis Carroll, 1865)

Le dronte de Bourbon, dessin du navigateur hollandais Bonte-Koe (in "Mémorial de La Réunion", tome 1, p. 63, 1979), extrait du livre d’Albert Lougnon "Sous le signe de la tortue".

Cet extrait d’« Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll, ainsi que l’illustration d’origine, signée John Tenniel, font entrer de plain-pied dans la littérature mondiale le dronte de Maurice, le dodo, ou raphus cucculatus [1], que Linné rebaptisa didus ineptus [2].

Les légendes ont la vie dure : à La Réunion nous avons vécu jusqu’à la fin du vingtième siècle dans un monde merveilleux où notre île, à l’instar de Maurice, notre île-sœur, pouvait s’enorgueillir d’avoir été, trois siècles auparavant, le royaume d’un oiseau aujourd’hui disparu, un volatile qui ne volait pas, le dronte, également dit dodo.

Dans les années soixante, était exposé au Muséum d’histoire naturelle du Jardin de l’Etat à Saint-Denis un œuf d’Aepyornis [3], l’oiseau-éléphant de Madagascar, lui aussi disparu, que les enfants que nous étions à l’époque prenaient, je ne sais pour quelle raison, pour un œuf de dodo.

Ibis ou Solitaire de la Réunion, Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis (photo jcl).

Nous avons dû déchanter : une trentaine d’années plus tard, la fin du siècle consacrait la fin de la légende : le dodo n’avait jamais existé à La Réunion. Notre lot de consolation fut le solitaire ou ibis, de son nom scientifique le Threskiornis solitarius (également appelé raphus solitarius) apparenté à l’ibis sacré de l’Egypte ancienne et à l’ibis d’Australie, mais différent du solitaire de Rodrigues qui est un pezophaps solitaria.

Les témoignages n’ont pourtant pas manqué sur l’existence du « dronte de Bourbon ». Dans un livre extrêmement bien documenté, « Le Solitaire de La Réunion » [4], Pierre Brial, chercheur passionné, par ailleurs géomètre-expert de son état, en a dressé un inventaire précis et détaillé :

  • Février 1613. Le capitaine Castelton et l’officier Tatton, sur le navire britannique Pearl, abordent une île qu’ils baptisent England’s forest (l’un des tout premiers noms de La Réunion). Dans son journal de bord, Tatton décrit : « une grosse espèce de volaille, de la grosseur d’un dindon, très grasse, et aux ailes si courtes qu’elle ne peut voler... »
  • Août 1619. Du capitaine hollandais Bontekoe, sur le New-Hoorn, qui fit un séjour de 3 semaines dans l’île : « Il y avait aussi des Dodos qui ont de petites ailes. Bien loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’à peine pouvaient-ils marcher... »
  • Octobre-novembre 1667. De l’abbé Carré : « J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point vu ailleurs. C’est celui que les habitants ont surnommé l’oiseau solitaire, parce qu’effectivement il aime la solitude et ne se plaît que dans les endroits les plus écartés... »
    En haut, le dronte de l’île Maurice. En bas, le solitaire de Rodrigues. (Album de La Réunion, Louis Antoine Roussin, 1882)
  • Avril-juin 1671. De Louis Auguste Bellanger de Lépinay, sur le vaisseau-amiral Le Navarre : « Il y a ici une sorte d’oiseau qui est excellent et gros, qui se trouve dans les montagnes tout seul ; on le prend avec les mains ; on le nomme Solitaire... »
  • Septembre 1671. Du commandant Duclos, sur le navire royal Le Breton : « On y voit aussi de grands oiseaux comme des oies, qu’on appelle flamants, et aussi des Solitaires qui se trouvent aux montagnes, qui sont d’un très bon goût... »
  • Avril 1671- septembre 1672. D’un voyageur dénommé Dubois : « Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue... »
  • Juin 1704-janvier 1705. Du sieur Feuilley, de la Compagnie des Indes Orientales : « Les solitaires sont de grosseur d’un moyen coq d’Inde, de couleur gris et blanc. Ils habitent sur le sommet des montagnes... »
  • Avril-mai 1708. Du sieur Hébert : « Il y en a aussi appelés Solitaires : c’est une espèce de petite autruche... »
  • 1763. D’un officier de la marine anglaise : « Il y a aussi de curieux oiseaux qui ne descendent jamais au bord de la mer, et qui sont si peu habitués ou alarmés à la vue de l’homme, que l’on peut les tuer à coups de bâton... »

Le squelette du dronte de Maurice, trouvé en 1852, racheté en 1905 par le Musée d’Orléans aux Etablissements Deyrolle à Paris, spécialisés dans la zoologie, pour la somme de 1.500 francs (photo jcl).

Pour Pierre Brial, solitaire ou dodo, l’oiseau a vraisemblablement disparu dans la première moitié du 18ème siècle, à l’époque de La Bourdonnais. En 1778, le sieur Morel, de l’île Maurice, rapporte : « ces oiseaux, si bien décrits ... sous les noms de Dronte, Dodo, Cygne encapuchonné, Solitaire ou Dinde sauvage de Madagascar, n’ont jamais été vus aux Iles de France, de Bourbon, de Rodrigue et même aux Iles Seychelles nouvellement découvertes, depuis plus de 60 ans que ces parages sont habités et visités par des Colonies Françaises. Les plus anciens habitants assurent tous que ces oiseaux monstrueux leur ont toujours été inconnus... »

Le souvenir de l’oiseau est néanmoins resté vivace dans la conscience collective réunionnaise. C’est ainsi qu’en 1960 Emile Hugot, directeur des Sucreries de Bourbon et Jean Perreau-Pradier, préfet de la Réunion, demandent aux responsables du Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis que soit réalisée à des fins pédagogiques une reproduction fidèle du Dronte de Bourbon.

Musée d’Orléans, œufs d’Aepyornis (photo jcl)

En 1963, les Brasseries de Bourbon lancent la première bière de fabrication locale, baptisée Dodo Pils. Deux dodos blancs se faisant face sur l’étiquette, la bière fut surnommée dans un premier temps « bière canard » par les consommateurs, et connut un succès foudroyant. Bien qu’entre-temps la Dodo Pils soit devenue Bière Bourbon, elle entrera définitivement dans le patrimoine culturel réunionnais sous le sobriquet de Dodo.

La dodo est ainsi devenue un nom commun, synonyme de bière. L’appropriation du dodo par la population réunionnaise (alors qu’il figurait déjà sur le blason officiel de la République de Maurice) est un fait culturel indéniable, même s’il est prouvé que l’oiseau n’a jamais existé à La Réunion. Deux communes de l’île ont incorporé l’image du dodo dans leurs armoiries : les Avirons en 1967 et la Possession en 1971.

Façade du siège des Brasseries de Bourbon à Saint-Denis (photo jcl)

La légende du dodo réunionnais prendra fin dans le dernier quart du 20ème siècle.

En 1974, Bertrand Kervazo, spécialiste de la préhistoire, entreprend les premières fouilles dans la grotte dite « des premiers français » à Saint-Paul.

En 1980, Roger Bour, herpétologue, et François Moutou, président de la Société de protection des mammifères, explorent la grotte dite « de l’autel », à Saint-Gilles-les-Bains. C’est là que furent identifiés les premiers fragments d’un ibis inconnu.

En 1989, Philippe Kaufmant, ingénieur agronome, avec l’aide de Harry Gruchet, conservateur du Muséum, entreprend des fouilles sur le terrain marécageux du futur Jardin d’Eden.

En 1992, sous l’impulsion de Sonia Ribes, nouveau conservateur du Muséum, les fouilles s’intensifient. Elles donneront lieu en 1994 à la découverte de fragments d’os d’oiseaux qui permettront l’identification de l’ibis de La Réunion, ou Threskiornis solitarius.

Mais aucun ossement de dodo n’a été trouvé. Et lorsqu’en 1996 Mme Mourer-Chauviré, paléontologue de l’Université de Lyon, annonça que le dodo de La Réunion n’était selon toute vraisemblance qu’un ibis solitaire, ce fut la consternation générale.

Publicité lumineuse du Café Edouard à Saint-Denis (photo jcl).

Voulant en avoir le cœur net, Robert Gauvin et moi-même sommes allés rendre visite à Pierre Brial, l’auteur de l’ouvrage « Le Solitaire de La Réunion ». Cet entretien nous a permis d’obtenir des précisions sur les points suivants :

  • Le dronte de Maurice et le solitaire de Rodrigues sont parfaitement identifiés. On a retrouvé des ossements dans la Mare aux Joncs, près de Curepipe, pour le dronte et dans des cavernes de Rodrigues pour le solitaire.
  • La disparition du dronte, du solitaire ou de l’ibis est due non seulement à l’homme mais également aux animaux que l’homme a introduits sur les trois îles, notamment les rats et les porcs qui se nourrissaient des oeufs de ces oiseaux qui faisaient leur nid à même le sol.
  • La Réunion est une île beaucoup plus jeune que Maurice : deux à trois millions d’années, contre huit à dix millions pour l’île Maurice. Jusqu’à 180 000 ans en arrière, à l’époque où le dodo de Maurice et le solitaire de Rodrigues n’étaient déjà plus capables de voler, les éruptions du Piton des Neiges avaient rendu l’île pratiquement invivable. Le temps était dès lors trop court pour qu’un oiseau arrive de Maurice en volant et se transforme en dodo, même en plusieurs centaines de millénaires.
    Publicité des Brasseries de Bourbon sur panneau géant à Cilaos (photo jcl)
  • A Maurice les fouilles ont débuté dès la fin du 19ème siècle à la Mare aux Joncs, près de Curepipe. A Madagascar il n’y a pas eu de dodo. A la Réunion les fouilles ont commencé un siècle plus tard en 1974, ce qui explique que le mythe du dodo de Bourbon ait perduré jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Mais la légende est plus tenace que la réalité : le dodo, qu’il ait existé ou pas, fait désormais partie du paysage réunionnais, de manière irréversible, ainsi qu’en attestent certaines des illustrations qui accompagnent cet article : le dodo lé là ! Et pour longtemps. Les poèmes de Jean-Henri Azéma ou de Patrice Treuthardt ont gravé le mythe dans le marbre.

Jean-Claude Legros
(Article publié en partenariat avec le site « defense patrimoine reunion974’s Blog »)

Couverture du recueil de Jean-Henri Azéma "Le Dodo Vavangueur" (bibliothèque d’A.M. Vauthier).

Le dodo dodu

 
Avez-vous vu le dodo dodu
Le dodo aux ergots pointus
Qui dort
Qui dîne
Et qui se dandine
 
Avez-vous vu le dodo dodu
Le dodo au jabot pendu
Qui dort
Qui danse
Et qui se balance
 
Avez-vous vu le dodo dodu
Le dodo aux ergots pointus
Avez-vous vu le dodo dodu
Le dodo au jabot pendu
Qui dort
Qui pense
Et qui se dépense
 
Patrice Treuthardt
Dodo et drapeau

On peut ajouter que le drapeau de La Réunion de l’Ubu Colonial de Vollard en 1994 était un dodo blanc sur fond merdique (caca d’oie). Ce dodo se trouve d’ailleurs tout officiellement sur les armoiries de la ville de La Possession. Comme quoi !

Merci à Emmanuel Genvrin pour ce clin d’oeil théâtral...

Couverture du recueil de Jean-Henri Azéma "Au soleil des dodos" (bibliothèque d’A.M Vauthier)

Squelette du dodo, Museum d’Histoire Naturelle de Londres (photo Vincent Dupont)

Notes

[1Littéralement « outarde encapuchonnée ». L’outarde (du latin « avis tarda », oiseau lent) est un échassier.

[2Didus ineptus, en latin : dodo maladroit.

[3Aepyornis : oiseau géant de Madagascar, aujourd’hui disparu, pouvant peser jusqu’à 500 kg.

[4Pierre Brial : « Le Solitaire de La Réunion », 2006 (le livre peut être commandé sur le site www.lulu.com).

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