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Sea, surf and... sexisme

Championne : Johanne Defay l’a fait... malgré le sexisme

16 février 2015
Alinta
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Entrer au World Championship Tour est un exploit. Johanne Defay l’a fait, et de surcroit, elle se classe dès sa première saison 8e sur 17. Mais surtout, elle l’a fait sans aucun sponsor majeur, à l’inverse de ses 16 autres adversaires. Dans le monde du surf, la femme est plus souvent mannequin passive que sportive en action. Johanne, elle, appartient à la deuxième catégorie : sportive en action !

Photo : page Facebook de Johanne Defay.

L’année 2015 commence, et la surfeuse de Saint-Leu, Johanne Defay, entame sa deuxième année dans le circuit de l’élite mondiale du surf féminin, le World Championship Tour (WCT). Elle y est la seule européenne.

Entrer dans le rang très serré des 17 meilleures nécessite auparavant d’avoir terminé dans les 6 premières du circuit qualificatif mondial, où s’affronte une petite centaine de surfeuses.

En clair, entrer au WCT est un exploit. Johanne Defay l’a fait, et de surcroit, elle se classe dès sa première saison 8e sur 17. Mais surtout, elle l’a fait sans aucun sponsor majeur, à l’inverse de ses 16 autres adversaires.

Johanne Defay, selfie, Huntington Beach (Californie), août 2014.

Or, dans une discipline où chaque manche se passe dans un pays différent, le financement par un sponsor est essentiel.

Comment se fait-il qu’une athlète aussi talentueuse ne soit pas sponsorisée ?

Cette situation au premier abord surprenante ne l’est pas si l’on analyse les stratégies marketing des grandes marques de sports extrêmes.

Dans ce secteur de l’habillement, la communication marchande utilise le corps féminin comme objet de désir à la fois pour les hommes, leur clientèle cible originelle, mais aussi pour les femmes, leur clientèle seconde (on ne va pas cracher sur un marché juteux).

Alana Blanchard : elle n’a pas froid aux yeux, mais pas froid aux fesses non plus...

Mais tandis que les hommes sont considérés — en tant que clientèle cible — et représentés — en tant qu’athlètes sponsorisés — comme des surfeurs, les femmes sont, elles, réduites à la fonction de femme objet lascive.

Dans le monde du surf, la femme est plus souvent mannequin passive que sportive en action.

La femme y est condamnée à faire rêver les hommes par une mise en scène sexualisée, et à faire rêver les femmes par la représentation d’un idéal stéréotypé de la féminité telle qu’on veut nous l’imposer.

Un idéal féminin « qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu’il enferme les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente » (Mona Chollet).

24 octobre 2013 : Johanne Defay, championne de France, brandit le drapeau réunionnais. Source : johannedefay.com/v2/

Ainsi, pour être sponsorisée par un géant de l’industrie du surf, mieux vaut ressembler à un mannequin, c’est-à-dire être jeune et mince, bien « présenter » (sa marchandise) en bikini, et bien-sûr être blanche, idéalement blonde, éventuellement métissée ou légèrement basanée (mais pas trop non plus) pour coller au mythe de la vahiné.

Johanne Defay ne correspond pas à ces représentations formatées. Malgré sa position de 8e mondiale, elle n’a donc pas trouvé de sponsors, contrairement à de nombreuses autres surfeuses moins bien classées mais mieux « calibrées » selon les standards de l’industrie.

Tellement plus pratique le surf en talons aiguille...

Ainsi, lentement mais sûrement, on assiste ces dernières années à une mise en scène hyper sexualisée des surfeuses. Le surf en bikini string lancé par la célèbre et néanmoins surfeuse de haut niveau Alana Blanchard s’est aujourd’hui largement répandu.

Face aux critiques, l’industrie du surf continue aveuglément dans sa ligne marketing sexiste. Dernier scandale en date : le film promotionnel de l’étape biarroise du circuit mondial de 2013 mettant en scène la quintuple championne du monde en titre Stéphanie Gilmore dans un rôle de potiche sans visage en petite tenue, qui dénotait par l’absence totale de séquence de surf.

Lorsqu’on les interroge sur l’image de la femme véhiculée dans le surf, les surfeuses professionnelles récitent toutes la même réponse sagement apprise. « Qu’y a-t-il de mal à être féminine, c’est une marque de confiance en soi ! Prendre soin de son corps, c’est prendre soin de sa santé ! C’est un honneur que de représenter le surf féminin à travers ces valeurs », etc.

La surfeuse australienne Stéphanie Gimore. A gauche, la sportive en situation. A droite, la même après un "virage sexy" suite à un changement de sponsor.

Derrière ces discours en apparence innocents et souvent sincères, malheureusement, domine l’idée qu’être séduisante, c’est revendiquer son statut de femme, et ainsi faire reconnaître le surf féminin. Drôle de tour de passe-passe intellectuel que celui qui transforme un instrument de domination en outil d’émancipation !

Quant à la féminité, vaste sujet… Voilà un mot que tout le monde utilise à toutes les sauces sans que jamais personne ne s’interroge sur son sens. Détourné quasi systématiquement en un concept fumeux et sexiste.

Alors qu’est-ce que la féminité ? Ce qui est, ou ce qui serait, propre aux femmes. Mais y a-t-il des caractères spécifiques aux femmes ou sont-ils issus d’une construction sociale et personnelle ? On en revient à la question centrale du mouvement féministe.

Johanne Defay. Photo : page Facebook.

L’exemple de Johanne Defay soulève deux sujets. Le premier sujet, c’est l’inégalité hommes/femmes dans le sport. Cette discrimination concerne tous les aspects du sport : représentation et médiatisation, reconnaissance sociale et financière des athlètes, organisation ségrégative des épreuves.

Le second sujet, c’est l’aliénation féminine causée par les normes de beauté que l’industrie impose, brillamment décrite par Mona Chollet.

Mais le sport — tout comme les normes de beauté — illustre simplement les rapports de classe et de genre de nos sociétés occidentales. Dans une société dominée par les hommes, le sport suit la règle. Et dans toute société et à toute époque, les critères de beauté correspondent aux caractéristiques de la classe sociale dominante tout comme inversement, le corps et l’habit affichent la position sociale.

Johanne Defay. Photo : page Facebook.

Ainsi, dans un monde dominé par le capitalisme occidental, vous ne risquez pas d’entendre parler de surfeurs noirs, latinos, asiatiques, âgés, ou de sexe féminin. On les efface consciemment et consciencieusement des couvertures de magazine, mais pourtant, ils existent…

Un jour, peut-être, grâce au combat de militants comme Cori Schumacher, des surfeurs comme Johanne Defay ou Otis Carey feront la Une pour autre chose que (respectivement) l’appel au financement participatif pour combler le dédain des sponsors ou l’insulte raciste d’un magazine reconnu.

Alinta

Johanne Defay. Photo : Indopix

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