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Une Tribune Libre d’Antoine Fontaine

Biodiversité et outre-mer : le casse du siècle

23 juin 2014
Antoine Fontaine
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Le 24 juin, l’Assemblée nationale examinera le projet de loi sur la protection de la biodiversité. Si l’ancien président de la république avait, à coup de grand renfort médiatique, fait son grenelle comme on fait son cirque, le président normal n’en est pas moins en reste sur le sujet. Cependant, même dans le domaine de l’environnement, difficile aujourd’hui de trouver une différence entre la droite et la gauche. Le changement dans la continuité. L’environnement fait consensus et sa protection ne peut souffrir aucune discussion ni de fond, ni de forme.

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Logo de "stratégie nationale pour la biodiversité"

Ce projet de loi, dont les enjeux sont aussi faramineux qu’ils sont soigneusement occultés, met en œuvre le protocole de Nagoya, protocole additionnel à la convention internationale sur la diversité biologique de 1992. Ratifié par le gouvernement Sarkozy en septembre 2011, ce protocole de Nagoya est mis en œuvre par l’actuel gouvernement et montre à quel point le sens des mots peut être dévoyé. Il est relatif à l’accès aux ressources génétiques et au partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation. De justice et d’équité, il n’est question que pour alimenter la fameuse croissance dans ce monde capitaliste. Notamment la croissance verte au service des multinationales mais au détriment du bien commun.

Depuis un certain temps, le discours médiatique nous entretient continuellement des multiples crises qui menacent notre planète. Crises climatique, alimentaire, de l’eau, de la pêche, de la forêt… pour ne citer que celles qui ne concernent directement que l’environnement naturel. A dire d’experts, les ressources deviennent rares. Cependant, le sentiment qui domine est que l’on peut se poser la question de savoir si cette rareté ne serait pas en lien avec notre modèle de développement. Ainsi face à l’ampleur des problèmes, il serait nécessaire de recourir toujours davantage aux solutions qui sont elles-mêmes à l’origine de ces « crises » : la dépossession des communautés locales, l’extension de la sphère marchande, la fuite en avant technologique, la concentration des pouvoirs et des décisions au sein de grands acteurs politiques, scientifiques et surtout économiques.

Aussi assistons-nous, dans une indifférence générale, à un vaste mouvement de financiarisation de l’environnement débuté sous l’égide de l’OMC [1] dés 1995. Avec l’Accord général sur le commerce des services, la biodiversité s’étend à « tout le matériel » susceptible d’être mis en valeur. Elle inclut non seulement les plantes, les animaux, les gènes, mais également les paysages, les forêts, le captage et la filtration de l’eau, les savoirs faire traditionnels, les cultures, la « sensibilisation » du public. Ils sont rassemblés sous le vocable générique de « services écosystémiques ». Il convient de les chiffrer, ce qui a été fait les 15 dernières années afin de « monétariser » ces services en vue de leur vente sur le marché. Le réchauffement climatique a sa bourse, celui du carbone. Grâce à ce projet de loi, la biodiversité sera bientôt entre les fameuses mains invisibles du marché.

Cette logique financière pour protéger l’environnement trouve ces racines les plus profondes dans une vision capitalistique du monde, suivant laquelle tout peut-être source de profits. Dans une telle approche, ce qui mérite d’être protégé c’est ce qui a de la valeur, et seule la propriété (privée de préférence) est à même d’en donner à une chose. Suivant la fameuse tragédie des communs (ceux qui appartient à tous), ceux-ci sont bien protégés dés lors qu’ils font l’objet d’une appropriation privée.

Ce vaste mouvement actuel de financiarisation de la nature s’inscrit dans la suite historique du mouvement des enclosures de l’Angleterre pré-capitaliste du 17ème siècle. Mouvement qui dans le sang a transformé une agriculture traditionnelle dans le cadre d’un système de coopération entre paysans et de communauté d’administration des terres, en un système de propriété des terres et d’agriculture intensive en faveur des aristocrates Anglais. Poussés à un exode rural massif, les paysans allaient servir de main d’œuvre servile à une ère industrielle naissante, où la colonisation était par ailleurs à son apogée.

Après une mise en contexte, schématique mais indispensable, il convient de donner quelques chiffres à présent. En six titres, 71 articles et 132 pages, l’Outre-mer français prend toute sa valeur dans ce futur texte de loi. Aucune idée précise des montants financiers colossaux que cela représente en France, même si au niveau mondial, l’union internationale pour la protection de la nature (UICN) a chiffré le profit supplémentaire pour les multinationales à 1.100 milliards de dollars par an.

C’est aussi en toute discrétion, en ce jour symbolique du 18 juin 2014, sur les bancs du Sénat, que fut lancé l’appel pour l’exploitation des zones économiques exclusives ultra-marines. Ses vastes étendues de mer, qu’offrent les confettis de l’empire colonial, représentent 11 millions de km², faisant de la France la deuxième puissance maritime du monde derrière les États-Unis. 97% de cette vaste zone, de pêche, d’hydrocarbure, de terres rares, et autres nodules polymétalliques indispensables à l’industrie, se trouvent Outre mer. Sans ses anciennes possessions coloniales la France tombe à la 49ème place et est complètement larguée dans cette guerre économique feutrée et « invisible » que se livrent États et multinationales. Notre petite île rapporte à elle seule 315 000 km² de mer, quand notre grande métropole n’en apporte pas plus de 334 000.

Sur terre, et malgré la faible superficie des territoires ultra-marins, une majorité écrasante de la biodiversité française, reconnaît tout de même le projet de loi, se trouve Outre mer. De même que les espaces protégés. Dans un rapport du ministère de l’écologie datant déjà de 2007, il était indiqué que 91% des réserves naturelles nationales terrestres et marines de la France sont Outre mer.

Pour les parcs nationaux, les trois situés dans les DOM représentent à eux seuls 94% de la superficie totale des parcs français, dont pourtant huit sont sur le territoire hexagonal. A La Réunion, le parc national couvre 80% de la superficie de l’île, des proportions inimaginables en métropole. Avec de tels chiffres, l’outre-mer, loin d’être les danseuses de la République comme on le présente souvent dans les arcanes du pouvoir, est devenu une véritable mine d’or sous tutelle de l’état.

Dans le projet de loi, ce qui se disait avant à demi mot s’exprime à présent sans fioritures. D’entrée de jeu dans l’exposé des motifs de son projet, le gouvernement affiche la couleur : « La biodiversité est aussi une force économique pour la France ». Qu’en est-il des populations d’outre-mer, serions nous tentés de dire, qui malgré toutes les richesses qui les entourent, flirtent aussi avec les records de pauvreté et de chômage, sans que cela ne soit guère une inquiétude gouvernementale ? Le projet de loi donnera, sans doute, la réponse à cette question plus loin : pour l’heure il enfonce le clou. A propos de la biodiversité, il dispose : « D’une part, elle assure des services qui contribuent aux activités humaines, dits services écosystémiques », « D’autre part, la biodiversité est une source d’innovation (biomimétisme, substances actives …). Tout cela représente dès une lors une valeur potentielle importante ».

S’il y a beaucoup de choses à dire sur ce projet de loi, deux points méritent particulièrement l’attention. Premièrement, pour mener à bien sa conquête de croissance, et sous couvert de protection de l’environnement, le gouvernement prévoit de créer une agence française de la biodiversité. Les espaces protégés actuels et leur organisme gestionnaire se retrouveront tous sous la coupe de cette agence. Le parc national et les réserves naturelles de La Réunion aussi. Le semblant de décentralisation de la politique de protection de l’environnement n’a que trop duré. Le législateur, sous l’effet magique des textes, réunit le monde à Paris. Comme dans le secteur privé, l’heure est à la concentration : les gros mangent les petits. Les missions de l’Agence seront aussi larges que ses pouvoirs, immenses. Elle apportera son concours à tout acteur public et privé intervenant sur les questions touchant, de loin ou de près, à l’environnement tant marin que terrestre.

Et si l’État n’a plus d’argent pour financer la protection de la nature, qu’à cela ne tienne : l’agence en trouvera. Elle pourra mettre en œuvre le genre de politique de mécénat, dont raffolent les multinationales les plus polluantes lorsqu’il s’agit de s’acheter une image « écolo ». Le législateur introduit par ailleurs un nouveau principe directeur du droit de l’environnement, celui de « l’évitement, réduction, compensation ». C’est la compensation qui est intéressante ici. Elle donne en quelque sorte un droit à détruire et la nature et ses fameux écosystémiques, sous condition de compensation. Soit financièrement, directement au pot commun de l’agence française de biodiversité, soit en nature, en finançant de la restauration écologique dans un parc national ou une réserve marine. Les autres ressources financières sont reportées sine die à l’examen du budget de l’État, où il sera question de fiscalité écologique.

Deuxièmement, le projet de loi porte un regard bienveillant sur les populations. C’est une bonne chose serions-nous tentés de dire, notamment quand on connaît le contexte social en Outre-mer. Mais en fait le législateur s’intéresse surtout à leurs savoir-faire traditionnels. Il est incontestable que la pratique de la tisanerie est un héritage de nos ancêtres esclaves et engagés de Madagascar, d’Afrique, d’Inde, de Chine ou encore des contrées lointaines de métropole.

Dans le cadre de la charte du parc national de La Réunion et de l’inscription de nos plantes endémiques à la pharmacopée française, il devient de plus en plus facile de comprendre que cette tradition créole, ce savoir-faire hérité de tous nos ancêtres, est en passe d’être vampirisé par les laboratoires pharmaceutiques avec les encouragements de la loi.

Mais, promis ! Face à ces géants de l’industrie pharmaceutique et de la cosmétique le législateur garantira justice et équité... sans que l’on sache comment. Le sujet suscite débats et craintes légitimes tant aux Antilles que dans le Pacifique, où les universitaires et politiques se sont emparés du sujet.

Chez nous à La Réunion, le silence est assourdissant. Conseils régional et général n’ont rien trouvé à redire alors qu’ils étaient consultés. Quand à nos parlementaires, ne doutons pas qu’ils auront pris la pleine mesure des enjeux et sauront se plier aux desiderata du pouvoir tout en brandissant localement le célèbre « Paris i commande pa nou »..

Nicolas Hulot, envoyé spécial de François Hollande pour la protection de la planète, qui s’est fait une spécialité du business pour la bonne cause, au prix de quelques entorses à l’écologiquement correct, ne s’y est pas trompé. En venant inaugurer ici la conférence climat, sans plus de considération pour le bilan carbone de tous ses tours du monde, Hulot sera reçu en grande pompe, avant l’acteur Schwarzenegger un temps annoncé.

Il y a quelques temps l’IRT, pour la promotion de l’île avait trouvé ce slogan pour vanter La Réunion : « Chez nous, vous êtes chez vous ». Servez-vous M. Hulot nous sommes consentants et vous remercions bien bas de vous être déplacé en personne pour nous dépouiller.

Antoine Fontaine

Notes

[1OMC : organisation mondiale du commerce

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