Categories

7 au hasard 10 mai 2013 : Greenpeace : « Priorité aux nations côtières » ! - 9 juillet 2014 : « Un certain patronat… » - 22 janvier 2014 : 7 raisons de manger moins de viande - 3 janvier 2016 : Réunionnais de la Creuse : un passé… qui passe - 13 juillet 2016 : Compay Segundo : hommage à un artiste créole - 22 mars 2014 : Lamoukate... Totoche... Kouniche... Languette ! - 22 avril 2014 : Chant partisan : les rimes tranchantes de « Paradise Sorouri » - 7 juillet 2014 : USA : la NSA espionne l’intimité des « gens ordinaires » - 11 avril 2016 : Médiathèque Cimendef : quel gâchis M. le Président ! - 23 septembre 2015 : L’ange de la... vie ? -

Accueil > Le monde > ANdré PAngrani, vie et mort d’un type brillant

Moscou

ANdré PAngrani, vie et mort d’un type brillant

1er août 2016
Emmanuel Genvrin, Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Un poème et l’addition s’il vous plaît », disait André Pangrani, mort « sans même s’en apercevoir », à Moscou. Il voulait « rester un enfant, encore un peu » et était à peine grand-père. Il nous manque. « André était un type brillant, disponible, pudique et discret », témoigne son ami, Emmanuel Genvrin. Il était aussi Eudoxe d’Avossouay. Hommage.

André Pangrani, éternel acteur culturel.

André Pangrani est mort. Dans son lit. Pendant son sommeil. À Moscou.

Le temps de digérer toutes ses informations et les souvenirs remontent à la surface de ce matin bizarre au soleil tenace. Moscou, même fuseau horaire que La Réunion...

« Un poème et l’addition s’il vous plaît », disait André, comme s’il prenait à chaque fois congé de la vie (hé oui, il faut désormais le conjuguer au passé, lui qui débordait de projets et courrait toujours après le temps).

2016 était une année particulière pour André : « Le Cri du Margouillat » dont il avait été le « Coordinateur des hostilités » selon ses propres termes, le cofondateur, un des rédacteurs et scénaristes, fête ses 30 ans en 2016.

André, lui, venait de fêter son 51ème anniversaire, le 24 juillet. Et un jour avant de mourir, il avait fièrement annoncé la naissance d’Ulysse qui le faisait grand-père pour la première fois.

Le premier roman d’Emmanuel Genvrin "Rock Sakay". "Je dois mon entrée chez Gallimard à André car j’écrivis cinq nouvelles dans cinq numéros de « Kanyar », me permettant ainsi de faire mes classes", confie l’auteur.

2016, c’est aussi la sortie chez Gallimard du premier roman de son grand ami, Emmanuel Genvrin (voir son témoignage ci-dessous), un roman intitulé « Rock Sakay ». 2016 devait enfin nous amener le « Kanyar » N°5, « revue semestrielle (au sens élastique du terme) indépendante de créations littéraires » dont il était l’éditeur, le directeur de publication et l’âme.

Chacun ses souvenirs... En 1987, j’avais rencontré André incognito. Moi, journaliste [1], lui « Eudoxe d’Avossouay », cerveau du CRAP (Comité pour le retour à l’âge de pierre). Il avait peinturluré les rues de la ville (et même le mur du commisssariat) d’un slogan décalé : « CAMENBERT PRESIDENT ». Il m’avait donné rendez-vous à 23h dans le parking de l’aéroport...

Voici la suite de l’histoire... Un grand moment.

1987 : Eudoxe d’Avossouay, alias André Pangrani, cerveau du CRAP, mouvement clandestin, pose incognito pour une journaliste... Il déclarait à l’époque : "L’anonymat est toujours très fragile. Si quelqu’un doit tomber un jour, ce sera moi. Je tiens à préciser que je dirai tout sous la torture".

Parking de l’aéroport. 23 heures. Un fourgon blanc s’arrête et une main gantée m’invite à grimper : dans l’obscurité, trois hommes casqués. L’un d’eux tient un foulard noir à la main qu’il s’empresse de nouer sur mes yeux. Le fourgon démarre... Une heure et demi plus tard, le moteur s’arrête enfin. On me retire le bandeau des yeux : je suis dans un sous-bois.
 
Au bout d’un sentier humide, une maison et un homme debout sur le perron avec un casque de moto sur la tête. C’est Eudoxe d’Avossouay, l’auteur des fameux bombages « CAMENBERT PRESIDENT », cerveau du CRAP, mouvement clandestin.
 
Eudoxe d’Avossouay s’installe derrière une table sur laquelle se trouvent une bombe de peinture, un camenbert, un dossier et le combiné d’un téléphone arraché. Le message délivré par le cerveau du CRAP est le suivant : « La droite est conservatrice, nous sommes pour le retour à l’âge de pierre. La gauche est progressiste, nous sommes pour le retour à l’âge de pierre... Dans le cadre de la préparation du retour à l’âge de pierre, il convient de remplacer des slogans comme “Les Français d’abord” par “Les baleines d’abord” ».
 
Eudoxe d’Avossouay se lève bientôt, indiquant que l’entretien touche à sa fin. Le voyage du retour sera identique à celui de l’aller, les yeux bandés dans une fourgonnette... Le jour se lève presque lorsque je me retrouve sur le parking de l’aéroport. Je monte dans ma voiture et me dirige vers la ville. Les premiers rayons du soleil se reflètent sur un mur. Une inscription s’étale sur la pierre : « CAMENBERT PRESIDENT ». C’était donc bien vrai...
 
Nathalie Valentine Legros

Emmanuel Genvrin, la revue Kanyar et André Pangrani.

Je ne me rappelle plus exactement quand j’ai croisé André Pangrani pour la première fois. Ce devait-être lors de l’expulsion de Vollard du Grand marché de Saint-Denis en 1987.

La troupe avait trouvé refuge au Cinérama de La Possession et André avait dupliqué sur notre photocopieuse son premier journal UHT, l’ancêtre du Margouillat, où il s’en prenait à TAK qui entendait interdire les projections du film « Je vous salue Marie » de Godard.

André avait fait des études de cinéma à Paris et vénérait le cinéaste. Pour vivre, il était dans la com et les enquêtes par téléphone. On s’est retrouvés à Jeumon où André fut l’homme-orchestre du Cri et de la BD réunionnaise.

Il devint président du Théâtre Vollard : André était un type brillant, disponible, pudique et discret. Et l’un des rares de sa génération à prendre des positions politiques, en opposition parfois à ses camarades et à une administration, tous bords compris, pour laquelle le terme de « liberté d’expression » n’existe pas.

En 1999, nous fumes condamnés tous deux, au terme d’un procès au tribunal correctionnel de Saint-Denis, pour « injure à l’autorité publique ». André s’exila à Paris d’où nous ne nous perdîmes jamais de vue. Il eut un enfant avec Sophie, cadre chez Dargaud, nous nous retrouvions les étés dans sa petite maison d’Antibes, un héritage paternel. Les Pangrani étaient des Corses qui cultivaient des fleurs. Son père, météorologiste à La Réunion, y épousa une Léger, Créole de Saint-André et institutrice.

André émergea un beau matin des années 2010 pour créer la revue littéraire « Kanyar ». Il mobilisa ses copains du théâtre et de la BD, jusqu’à ses voisins de palier.

Daria et André

Il refusa toujours les subventions et dut se séparer récemment de sa maison d’Antibes pour financer la revue. Je lui dois mon entrée chez Gallimard car j’écrivis cinq nouvelles dans cinq numéros de « Kanyar », me permettant ainsi de faire mes classes.

Il avait deux enfants d’un premier mariage, Anna et Antonin, et venait d’être grand-père d’un petit Ulysse. Il vivait depuis à Moscou avec Daria, une nouvelle compagne — une famille d’éditeurs — où il comptait s’installer définitivement et où il est mort d’une thrombose, d’un coup et sans souffrir, « sans même s’en apercevoir » déclara le médecin appelé d’urgence.

Exactement comme Arnaud Dormeuil.

Emmanuel Genvrin

André Pangrani voulait nous raconter des histoires.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

[1Au Quotidien de La Réunion

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter