Categories

7 au hasard 15 juin 2015 : Peut-on être contre la carrière de Bois-Blanc et pour la NRL ? - 25 mars 2014 : « Les municipales rendent fou » - 17 mars 2016 : Zulu : Diego Garcia... combien de larmes encore ? - 5 novembre 2013 : Les 7 ruines de la honte - 25 février 2014 : Des lieux mal dits - 10 octobre 2016 : Qui se souvient du « Séga Casse-cou » de Madoré ? - 30 janvier 2014 : Surf : « une histoire faite par des Cadet, des Payet, des Rivière ! » - 8 octobre 2012 : Grandes surfaces : vole dans le tas ! - 18 avril : La guerre la pété ! La révolte dann café ! - 10 mars 2017 : SDIS 974 : Un élan de générosité rempli d’humanisme -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Alain Marcel Vauthier, le goût des jours perdus

Disparition

Alain Marcel Vauthier, le goût des jours perdus

27 février 2020
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Version imprimable de cet article Version imprimable

Alain Marcel Vauthier, personnage marquant et atypique du monde culturel réunionnais, est mort le 26 février 2020. Il était un adepte des conversations de la varangue et des banquets rituels de l’Oncle Jo. Hommage à celui qui pratiquait et entretenait le cousinage réunionnais.

Alain Marcel Vauthier
Photo 7 Lames la Mer

Les conversations de la varangue


Il ouvrait le vieux portail grinçant et apparaissait au bout de l’allée, précédé par son sourire tranche papaye. Les yeux pétillants et un visage rond d’éternel adolescent. « Bonjour tante Louise » [1].

C’était sa visite mensuelle à la vieille demoiselle de la rue Sainte-Marie qui avait été son institutrice et une lointaine parente par alliance. Alain Marcel se plaisait à rappeler les méandres et les soubresauts de la généalogie qui avaient, au gré des coups de cœur et des coups du sort, créé des liens entre mademoiselle Louise et lui. Un lien par la branche Dostes, nom de jeune fille de la maman d’Alain Marcel.

Ils s’installaient tous les deux sous la varangue [2] et la conversation se cristallisait sur les histoires de famille ; prendre des nouvelles de ceux que l’on ne voit plus depuis longtemps, évoquer ceux qui sont disparus, remuer les souvenirs. Assise sur le perron, j’écoutais avec curiosité leur bavardage bercer mon enfance.

Sous la varangue avec mademoiselle Louise, plus connue dans la famille sous le nom de "Toune". 1974. Photo : Jean-Claude Legros.

Alain Marcel se tenait en retrait tel un enfant sage


Une incursion par la bibliothèque de mademoiselle Louise ramenait Alain Marcel à ses passions : les livres, l’histoire, la littérature, les collections, les vieux papiers, etc. Il y avait là quelques pièces rares. Mademoiselle Louise explorait les rayonnages aux pages jaunies et Alain Marcel se tenait en retrait tel un enfant sage sur lequel le souvenir de l’institutrice exerçait toujours son autorité bienveillante.

Parfois mademoiselle Louise ouvrait la vitrine et prenait un livre au hasard pour le donner à Alain Marcel. « Merci tante Louise ». Sourire tranche papaye.

Il prenait congé de la vieille demoiselle, fier et ému, son trésor sous le bras. Jusqu’à la prochaine visite. Et je retournais à mes jeux d’enfant.

La maison de mademoiselle Louise, qui n’existe plus. Rue Sainte-Marie.

Il m’appelait cousine, je l’appelais cousin.


Bien des années plus tard, j’ai retrouvé Alain Marcel et son air d’éternel adolescent. Il m’appelait cousine, je l’appelais cousin.

Ce cousinage créole sous tendait une généalogie toujours aussi complexe qu’à l’époque de la défunte mademoiselle Louise. Et toujours aussi inextricable à mes yeux malgré les explications qu’Alain Marcel me livrait à chaque fois avec force détails.

Quant à mademoiselle Louise, elle était systématiquement notre premier sujet de conversation, comme s’il fallait à chaque fois s’acquitter avec tendresse du devoir de mémoire, elle que nous avions tous les deux secourue quand, la grande vieillesse venant, elle avait tout perdu, jusqu’à la mémoire.

Mademoiselle Louise, du temps de son jeune temps. 35 ans, 1940.

L’odeur inimitable des jours perdus


Je me souviens d’une visite en 2012 chez Alain Marcel, dans sa case-vestige, plantée au milieu d’une ville amnésique gagnée par la frénésie immobilière.

J’y avais retrouvé l’odeur surannée de la maison de mademoiselle Louise, l’odeur inimitable des jours perdus. Sur le perron, trônait une petite balancelle blanche à deux sièges, qui semblait n’avoir pas bougé depuis mon enfance.

Une fois l’évocation de « tante Louise » terminée, Alain Marcel avait quitté la varangue pour nous conduire dans son antre : une charmante petite bâtisse adossée au trottoir. Des livres du sol au plafond.

Sur les rayons de la bibliothèque d’Alain Marcel Vauthier. Photo 7 Lames la Mer.

Hermann, Joao de Lisboa, la sirène... et Argyll


Un de ses sujets favoris était Jules Hermann [3] [il donna d’ailleurs des conférences sur l’œuvre d’Hermann] : sur les rayonnages, les éditions originales des « Révélations du grand océan » trônaient et le maître des lieux les couvait du regard comme un trésor. Dans un coin du mur, deux portraits de Jules Hermann accueillaient le visiteur.

Ce jour-là, il avait aussi été question de l’île mythique de Joao de Lisboa [4], de la cathédrale cassée [5], de Jean-Valentin Payet [6] [frère aîné de « tante Louise » et écrivain], de « La sirène du Mississipi » et d’un roman réunionnais au destin surprenant : « Escale aux Mascareignes », de Claude Argyll.

Edité en 1935, ce mystérieux roman n’a connu que peu de lecteurs puisqu’il fut retiré de la vente dans la précipitation aussitôt à sa sortie, par une grande famille qui souhaitait ainsi étouffer une affaire privée. Claude Argyll était un pseudonyme derrière lequel se cachait une femme...

Le portrait... et sa copie signée Mireille Ycard.
Dans un coin du mur, deux portraits de Jules Hermann accueillaient le visiteur. Photo 7 Lames la Mer

Comme un marmaille ravageur, un marmaille en vavangue


Chaque rencontre avec Alain Marcel était l’occasion de faire le plein d’anecdotes, de remonter le fil de ses souvenirs, d’embrasser la complexité et la singularité de l’histoire réunionnaise et de la « confrérie » créole.

Je me souviens d’un samedi pluvieux dans les hauts de Sainte-Marie. Beaumont 2012. Pluvieux mais lumineux car une joyeuse équipe avait investi une table d’hôtes. Le maître de cérémonie n’était autre que Joseph Varondin [décédé le 28 octobre 2014] et il y avait du monde autour de la longue table en « L », une cinquantaine de bon vivants réunis par les hasards de la vie mais surtout par une cause commune : notre tourné-viré réunionnais.

Alain Marcel Vauthier et son sourire tranche papaye étaient de la partie, heureux comme un marmaille ravageur, un marmaille en vavangue. Il faisait la nique à son cancer, s’autorisant quelques excès culinaires arrosés de breuvages épicuriens et ponctués de bons mots, d’expressions fulgurantes.

Alain Marcel apprivoisait son cancer à coups de plaisanteries, de « foutan », de jeux de mots en créole, dans un exercice savoureux d’autodérision qui lui permettait de négocier avec cette peur qui nous hante tous, celle de la mort. « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille » [7].

Alain Marcel Vauthier, le temps des anecdotes et des confidences. 2012. Photo 7 Lames la Mer

La « Varangue » dans toute sa diversité


Cette assemblée hétéroclite, exubérante et tapageuse comme une cour de récréation se livrait à un rituel : une confrérie de la « créolitude » sans distinctions.

La « Varangue » dans toute sa diversité et toute sa splendeur, lieu improbable d’un creuset fécond aux origines lointaines, réunissait autour d’Oncle Jo et de cousin Alain Marcel, Carpanin Marimoutou, Florence Callandre, Mario Serviable, Gervais Lebreton, Christian Barat (etc.) et quelques « amis allogènes » pour reprendre l’expression de Joseph Varondin.

Dans le paysage culturel de La Réunion, Alain Marcel faisait figure de référence mais cristallisait aussi des réactions épidermiques de la part de ceux qui, se réclamant d’une posture progressiste, ne voulaient voir à travers lui qu’un « homme de droite » alors qu’il était avant tout un Réunionnais amoureux de La Réunion.


« 7 Lames la Mer pactise avec Vauthier »


Son humour lui permettait heureusement de se détourner de ces écueils. Il en plaisantait même volontiers : « tu vas parler de moi sur ton site communiste ? » me disait-il avec un ton facétieux mâtiné de provocation. « Oui, je vais parler de toi et de ta passion pour Jules Hermann ». Cela n’avait pas manqué : quelques jours après la parution de l’article en question, il s’était trouvé un artiste mal embouché pour s’étonner que « 7 Lames la Mer pactise avec Vauthier ». Celui-là n’était pas un convive du mémorable banquet de 2012, Beaumont, Sainte-Marie. Ceci explique certainement cela.

Le cousin Alain Marcel est mort ce 26 février 2020, quelques jours à peine après son soixante-dix-septième anniversaire [il est né le 24 février 1943 à Saint-Denis]. Conservateur en chef des bibliothèques, il fut aussi le fondateur du Cercle généalogique de Bourbon, un président actif et passionné de l’Académie de La Réunion. Etc. Etc. Et un Réunionnais amoureux de La Réunion.

Il a rejoint sa chère « tante Louise ».

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter
(|non)]