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Édito

A380 à Maurice...La Réunion reste à terre ?

16 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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À l’heure où un Airbus A-380 dessert l’île soeur, la perspective d’un vol à prix raisonnable et à classe unique prévu à l’horizon 2014 a totalement disparu des écrans. Trop grand, trop ambitieux pour nous, dit-on au Réunionnais, que l’on a décidément habitué à se penser en petit et à ne pas trop « karte la zèl »... sauf lorsqu’il s’agit de payer.


« Sa i sar tonbé sa », déclare un gramoune, assis près de la fenêtre du « Car jaune » en route pour Saint-Pierre, roulant près des piles du viaduc de la Route des Tamarins, alors encore en travaux. « Bin, i sar tonbé », acquiesçaient quelques passagers, certains à voix basse, regardant leurs pieds. Pour quelle raison cet ouvrage devait-il « chapé à terre », demandai-je à un passager, une vingtaine de minutes plus tard, alors que le chantier revenait dans la conversation.

« Lé tro gran, tro gran pou nou oté, Larénion lé tro ti’ fé zafèr koma », répondit mon interlocuteur, recueillant une fois encore l’approbation collective. C’était en 2009, quelques mois avant la fastueuse ouverture de la Route des Tamarins. Le viaduc est toujours debout, mais la tendance à se voir en petit n’a pas, loin s’en faut, disparu à la naissance de ce puissant ouvrage d’art, et ne s’exprime pas seulement dans les conversations entre voisins qui meublent l’ennui pendant les « traversées ».

Grandeur, ou caractère « pharaonique » ont bien souvent servi d’argument contre les projets, travaux et réalisations pourtant indispensables à l’aménagement de l’île et à son rayonnement. Ainsi en va-t-il de la commande, en 2009, par la compagnie air Austral, de deux Airbus A-380. Un projet sous-tendu par une conception unique, visant à une exploitation maximale et plus « sociale » des capacités du très gros porteur par la suppression des classes Business et Premium, au profit d’une catégorie unique.

But : viser, à partir de 2014, un billet France-Réunion à prix unique toute l’année, au montant estimé de 600 euros. La stratégie d’Air Austral connut une inflexion radicale avec l’arrivée de l’UMP à la direction de la Région, en 2010. Au terme d’une âpre lutte pour imposer à la tête de la compagnie Joseph-Marie Malé, ancien directeur général chez le concurrent « Air France », les nouveaux responsables prirent devant l’opinion réunionnaise leurs distances avec le projet A-380, qualifié à nouveau de « pharaonique », « trop ambitieux », voire « mégalomaniaque » par une véritable campagne médiatique en faveur de l’abandon du billet unique par très gros porteur.

Des arguments qui ont porté, malgré le manque à gagner évident pour les bourses réunionnaises et l’avantage ainsi redonné à Air France, ancien monopole aérien dont la position dominante était, depuis plusieurs années, menacée par la montée de la compagnie régionale. Il faut donc demeurer petit, et regarder ses pieds au lieu de viser la lune. Comme si, en s’affirmant par la technique, le Réunionnais craignait de violer on ne sait quel décret d’infériorité, proféré à son encontre comme les mauvaises fées des légendes maudissent l’enfant au berceau.

Rappelons tout de même que les tares d’un management qui aboutit à des condamnations répétées pour harcèlement et discrimination avaient rendu fort impopulaire la direction d’Air Austral, incarnée par son fondateur, Gérard Ethève.

Bénéficiaire, à 80 ans passés, d’une rémunération excessive, pour ne pas dire scandaleuse, — on parle de 50.000 euros mensuels — ce self-made man d’une envergure exceptionnelle avait fini par personnifier, par ses attitudes, son ton cassant et ses accointances, les archaïsmes d’une gouvernance traditionnelle que les Réunionnais n’acceptent plus… et acceptent d’autant moins qu’Air Austral, entreprise régionale, est financée pour partie par l’argent du contribuable.

Les conditions, on le voit, n’étaient pas réunies pour que les Réunionnais prennent la défense d’une compagnie qu’ils n’ont, au vrai, jamais considérée comme la « leur », malgré des avancées considérables sur le plan technologique et sur celui de l’embauche prioritaire des Réunionnais. Mais au-delà, on ne peut que constater la facilité avec laquelle on persuade les citoyens de notre île qu’il faut en rester au niveau micro et de ne pas trop « karte la zèl ».

Pour l’heure, c’est à Maurice que vient de se poser un A-380 de la compagnie « Emirates ». Y a-t-il là le symbole d’une île sœur qui décolle et d’une Réunion qui recule ? Voire. Sensiblement distincte du message adressé à l’opinion, la communication institutionnelle de la compagnie n’a jamais réellement enterré l’acquisition des deux appareils.

Passent à la trappe la classe unique et le billet à tarif unique qui, selon M. Malé, auraient pour effet de « cannibaliser » les lignes régulières. Ce n’est donc pas au profit du consommateur que s’effectuerait une finalisation du contrat liant Airbus et l’opérateur réunionnais.

Reste à savoir si cette posture de la direction correspond à une tentative de ne pas désespérer Blagnac [1] — c’est-à-dire, plus prosaïquement, ne pas perdre, ou ne pas perdre tout de suite, les millions d’euros d’arrhes versés par Air Austral. L’espoir d’un transport aérien à un coût plus raisonnable et sans distinction sociale s’est, lui, définitivement envolé pour le Réunionnais, que l’on a habitué à se penser en petit… sauf lorsqu’il s’agit de mettre la main à la poche.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1L’usine de l’A-380 est située à Blagnac, près de Toulouse.

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