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Inégalités : détonateur social

La Réunion : des révoltes logiques ?

22 avril 2012
Geoffroy Géraud Legros
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Dans l’ensemble de la République, c’est à La Réunion que les écarts entre les revenus sont les plus prononcés. 9 des 10 communes les plus inégalitaires de la République se trouvent à La Réunion. Une inégalité structurelle qui s’aggrave au fur et à mesure que s’accroissent chômage et pauvreté. Dans un tel contexte, les évènements urbains dont notre île a été le théâtre en février 2012 apparaissent comme autant de révoltes logiques.

Source : Deviant art

Désœuvrement, démission des parents, malaise social, perte des valeurs et des repères, désespoir, jeunesse paresse, assistanat… Les considérations dites de bon sens ne manquent pas aux commentateurs qui recherchent une « explication » aux comportements des protagonistes de l’explosion sociale qui a frappé notre île en février 2012.
Répétées en boucle, mille fois inscrites sur les forums, reprises par nombre de journalistes, ces formules, ne signifient en réalité pas grand chose : en effet, quelles seraient ces « valeurs » que nous aurions « perdues » ? Pourquoi la « jeunesse » créole d’aujourd’hui serait-elle plus « paresse » que ne l’étaient les générations précédentes ? Que veut dire « assistanat » ?

Misérabilisme et paternalisme

Autant de vrais-faux problèmes qui enferment le débat public entre les prises de positions autoritaires (il faut remettre de l’ordre, rétablir le service militaire, les mettre en prison, etc.), un certain misérabilisme (c’est la faute de la société, nous sommes tous responsables), teinté de paternalisme (il faut leur réapprendre les valeurs)... et dissimulent l’essentiel : le caractère profondément inégalitaire de la société réunionnaise. Une inégalité enracinée, « structurelle », mesurée par des instruments socio-économiques, dont le coefficient dit “de Gini” [1].

Emeutes.
Painting by Arthur Robins

La Réunion, terre d’inégalité sociale

En février dernier, une expertise commentée par la presse en ligne a établi que 9 des 10 communes les plus inégalitaires de la République se trouvent à La Réunion. Avec un quotient de 0,43 – un niveau d’inégalité comparable à celui de l’Ouganda – Le Tampon, en première position, est la commune du territoire français où l’écart entre les plus riches et les plus pauvres est le plus fort. Suivent Saint-Leu (où, selon une enquête récente, se trouvent les patrimoines les plus élevés de l’île), Saint-Denis, Saint-Paul, L’Etang-Salé, Trois-Bassins, Petite-Île, Les Avirons, et Sainte-Suzanne, 10e commune la plus inégalitaire avec un niveau comparable à celui du Sénégal ou de Singapour.

Une inégalité croissante

Si les mécanismes de redistribution apportent des correctifs non négligeables à ces indicateurs sans équivoque, l’enquête montre que La Réunion contemporaine se situe à un niveau d’inégalité comparable à celui de la France de 1900… avant, donc, les grandes réformes sociales qui ont marqué le XXe siècle.

C’est dans ce gouffre qui sépare la frange de Réunionnais qui « ont beaucoup » de la multitude qui n’a presque rien, que se trouve sans doute l’explication la plus évidente des mouvements sociaux qui ont secoué notre pays. Un effet mécanique d’une inégalité qui va croissant, et devrait, selon l’étude précitée, mener La Réunion, avant la fin du siècle, à un écart entre riches et pauvres comparable à celui de la France de 1780.

Société de consommation... et référence au tableau "Le cri", d’Edvard Munch.

Abîme post-colonial

Les mesures prises dans l’urgence, et fort limitées, que les collectivités ont choisi de financer, telles que l’établissement de la fameuse liste des 60 produits aux prix plus ou moins minorés, apparaissent dès lors bien futiles.

Elles pourraient même, de l’avis de plusieurs économistes réunionnais, avoir pour effet pervers et immédiat l’augmentation des produits de consommation courante, si les opérateurs (dont les grandes surfaces) en anticipent l’effet en augmentant les prix avant leur entrée en vigueur. Enfin, le choix de faire assumer une bonne part de ces baisses par les ressources des collectivités locales, dont les moyens sont déjà notoirement insuffisants, réduira nécessairement le champ de l’action sociale.

Vaines postures ritualisées

Les médias populaires de l’île relaient l’incompréhension croissante d’une part de l’opinion, face à la position commune énoncée par le représentant de l’Etat et la Présidente du Conseil général, qui ne souhaitent ni mettre les opérateurs économiques à contribution, ni faire jouer la solidarité nationale.

Dans le même temps, de plus en plus de critiques s’élèvent contre les tenants du « dialogue social », que ceux-ci soient adeptes du consensus ou se présentent sous le jour de la radicalité. Et il est vrai que ces postures ritualisées paraissent bien vaines, lorsqu’elles prétendent réduire un abîme creusé en trois siècles d’histoire coloniale et postcoloniale par le simple fait de s’assoir auprès d’un Préfet ou d’interpeller un ministre...

Geoffroy Géraud Legros
22 avril 2012

• A lire aussi :
- « Portrait-robot de l’exclusion »
- « Grandes surfaces : vole dans le tas ! »

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

Notes

[1L’indice (ou coefficient) de Gini est un indicateur synthétique d’inégalités de salaires (de revenus, de niveaux de vie…). Il varie entre 0 et 1. Il est égal à 0 dans une situation d’égalité parfaite où tous les salaires, les revenus, les niveaux de vie... seraient égaux. A l’autre extrême, il est égal à 1 dans une situation la plus inégalitaire possible, celle où tous les salaires (les revenus, les niveaux de vie...) sauf un seraient nuls. Entre 0 et 1, l’inégalité est d’autant plus forte que l’indice de Gini est élevé. (Source : INSEE).

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