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Chypre : gel des comptes

Chypre : l’austérité, arme de guerre ?

18 mars 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Chypre : l’Europe a-t-elle frôlé une panique bancaire générale ? Les bailleurs de fond - l’Eurozone et le FMI- exigeaient du gouvernement de Nicosie l’installation d’une "taxe" sur tous les comptes déposés dans les banques du pays. Les dépôts inférieurs à 100.000 euros auraient été ponctionnés de 6,75%, et de 9,90% au-delà. Certains, en Allemagne et du côté de la Banque centrale européenne, rêvaient déjà d’étendre cette offensive de l’austérité à l’Espagne et à l’Italie. Nouveau coup de théâtre cette nuit : seuls les dépôts supérieurs à 100.000 euros seraient désormais mis à contribution. Un rétropédalage qui souligne la dimension géopolitique de la crise chypriote...

En 2008, la partie sud de Chypre créait l’événement en portant au pouvoir un Président communiste, Demetris Christofias. 5 ans plus tard, et une élection perdue pour le parti AKEL, Chypre revient sur le devant de la scène médiatique : en échange d’une aide de 10 milliards d’euros, destinée à restructurer le système bancaire, l’Union européenne demandait à la fin de la semaine dernière que des saisies soient directement effectuées sur les dépôts bancaires des épargnants. La formule choisie : une « taxe » de 6,75% frappant les intérêts des dépôts d’un montant inférieur à 100.000 euros et de 9,9%au-delà...

Pas d’alternative

Outre un fondement légal douteux, ce recours subit à une ponction directe frappe par le quasi-secret de son élaboration, à la veille d’un long week-end. Car à Chypre, le 18 mars est férié pour cause — grinçante ironie — de Lundi Gras orthodoxe. C’est ainsi vendredi soir, dans la discrétion des salons de Nicosie, qu’eut lieu une réunion entre les dirigeants du pays et les représentants de l’Union européenne, aboutissant à la décision que les Chypriotes ont découverte dans les médias du samedi. Une annonce qui a fort logiquement déclenché un bank-run — une ruée vers les distributeurs de billets… vite vidés et non réapprovisionnés. Dans le même temps, les activités d’E-Banking étaient interrompues, limitant les possibilités de transferts monétaires via la toile. « Pas d’alternative », martelait de son côté le Président de la République, qui, s’il déclarait avoir été pris par surprise, n’en commença pas moins par brandir la menace d’une faillite imminente, faute de ratification de l’accord.
L’austérité avait été au cœur de la campagne électorale qui avait opposé Stávros Malás, candidat du parti au pouvoir, à son rival de droite Níkos Anastasiádis. Adepte de la rigueur, ce dernier avait notamment critiqué la ligne adoptée par MM. Christofias et M. Malás.

« Berlin, capitale de Chypre »

Opposés aux contreparties exigées par l’Union européenne en échange de l’aide, ces derniers tablaient sur les revenus à venir des vastes réserves de gaz naturel, évaluées entre 150 et 220 millions de m3. Une richesse naturelle qu’une marche forcée à l’austérité mènerait à brader, estimaient les responsables d’AKEL. Confortablement élu le 24 février dernier avec plus de 57% des voix, Nikos Anastasiádis a, comme annoncé, hâté le recours à l’Europe. Arguant de l’interdiction constitutionnelle faite au Bundestag de voter une aide monétaire en l’absence de garantie, l’Allemagne, principal bailleur de fonds, a produit l’exigence du prélèvement direct sur les comptes de l’ensemble des épargnants. Significativement, c’est un allemand, et non un chypriote, qui a émis hier une proposition visant à exonérer de taxe les dépôts inférieurs à 25.000 euros. « En 2013, Berlin est la capitale de Chypre », ironise sur tweeter le trader bien connu @Russian_ Market. « Sommes-nous des cobayes ? », se demande un employé de banque interviewé par le quotidien britannique « Guardian ». La question s’adresse sans doute à une part de réalité : après avoir vérifié la possibilité du licenciement des fonctionnaires en Grèce, les architectes de la rigueur ont sans doute testé la réaction de la population — et celle des marchés — à une emprise directe sur les avoirs bancaires des citoyens.

La guerre par d’autres moyens ?

Jusqu’où peut-on aller trop loin ? Cette interrogation anime sans doute la brutale mesure de facto déjà appliquée aux détenteurs de comptes bancaires chypriotes. Mais peut-être cette dernière s’inscrit-elle aussi dans une autre dimension stratégique : celle du « grand jeu » géopolitique, dont une manche décisive se déroule dans l’espace oriental de la Méditerranée, lieu de frottement entre d’une part, le bloc euro-américain, et la Russie, qui apparaît plus que jamais comme la tête de pont d’un ensemble eurasiatique en devenir. Les villes et les campagnes de Syrie ne sont pas les seuls lieux où s’affrontent ces deux grands réseaux d’intérêts… Moins visible, mais non moins acharnée, la rivalité se déploie sur les terrains financiers et économiques, théâtres par excellence de ce que la maxime clausewitzienne nomme « la continuation de la guerre par d’autres moyens ». Les banques chypriotes abriteraient près de 24 milliards d’euros, estime l’agence Moody’s.

Poutine fait volte-face

Les dépôts russes seraient-ils ciblés par le gel des comptes ? Outre son coût pour les intérêts russes — 2 milliards d’investissements pourraient être perdus — la mesure pourrait embarrasser le Kremlin sur le plan interne, en mettant en lumière un phénomène de fraude fiscale souvent critiqué par les opposants de Vladimir Poutine. Celui-ci se retrouve donc dans une situation inconfortable : ne pas intervenir signerait une défaite symbolique face à l’Occident, alors qu’un sauvetage apparaîtrait comme un présent aux oligarques détestés, stigmatisés par le Président russe, lui-même adversaire déclaré de « l’ off-shorisation »… Ce sont sans doute ces raisons qui ont porté Moscou à réagir prudemment, voire à donner un quasi-satisfecit à la solution européenne. Opérant une volte-face inattendue dans l’après-midi d’hier, le Kremlin a subitement durci le ton, menaçant de retirer le plan d’aide de 2,5 milliards consenti par la Russie. A l’origine de ce revirement qui a pris les bailleurs de fonds de court, se trouve sans doute le lobbying des banques spécialisées dans le placement off-shore de l’épargne des classes moyennes, qui consituent le soutien du Président russe. Pari gagné : selon un contact russe de 7 Lames la Mer, un grand nombre de russes a favorablement accueilli ce changement d’attitude. Nombreux sont ceux qui estiment que la décision européenne est, avant tout, défavorable aux intérêts de la Russie...

« Péril en la demeure »

Vladimir Poutine a ainsi vertement critiqué le caractère « injuste » et « dangereux » de la taxe. Y a-t-il péril en la demeure ? Les adeptes de la rigueur se sont montrés capables d’une offensive-éclair, foulant passablement aux pieds les sacro-saints dogmes du respect de la propriété privée et de la liberté bancaire, attaquant de surcroît le principe de garantie des comptes inférieurs à à 100.000 euros applicable dans l’Union européenne… Du côté de Berlin et dans certains milieux européens, on imaginait déjà d’appliquer la « solution » chypriote aux banques espagnoles et italiennes. De quoi déclencher une panique bancaire qui pourrait gagner toute l’Europe, et provoquer une gigantesque crise confiance. L’Union européenne a finalement fait marche arrière au cours de la nuit dernière : seuls les comptes dont le montant excède 100.000 euros seraient ponctionnés...à hauteur, cette fois-ci, de 15,6%. Moscou pourrait de son côté s’impliquer dans l’aide au pays en échange d’une participation accrue des firmes Gazprom et Rosneft à l’extraction du gaz naturel chypriote, exploitée par des firmes américaines et israéliennes... La crise chypriote est, aujourd’hui, au coeur des rapports de puissance.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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