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Tribune Libre

7 maux comme 7 lames la mer

20 février 2013
Daniel Lauret
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Voici, dans une manière d’abécédaire, 7 articles qui interrogent 7 maux-clés d’une École qui comme le Phénix, n’arrête pas de renaître de ses cendres.

A comme APPRENTISSAGE

L’anglais distingue les notions de « teaching » et de « learning » là où le français confond sous le même vocable : « apprendre » et « enseigner ».
« L’école, écrit TOLSTOÏ, n’est pas faite pour qu’il soit facile aux élèves d’apprendre, mais pour qu’il soit facile aux maîtres d’enseigner ». En France, selon le philosophe ALAIN qui rédige ses « Propos sur l’Éducation » en 1932, « on juge de la compétence d’un professeur à sa capacité à parler longtemps tout seul ». Autant dire que « le passage d’un lieu où l’en enseigne vers un lieu où l’on apprend » (la formule est de Jean FOUCAMBERT) relève d’une révolution copernicienne que l’école ne semble pas pouvoir encore entreprendre. On a bien vu comment, dans les années 90, la volonté politique de « mettre l’enfant au centre du système éducatif » a tourné court. La maternelle fait figure d’exception. Cet espace où l’enseignant n’est pas seul avec ses élèves, sait proposer un modèle de classe atelier. Il faudra ensuite attendre l’Université pour que soient distingués, au moins formellement, « Cours Magistraux » et « Travaux Dirigés ». L’école primaire continue à être pensée selon une logique frontale et verticale de transmission du savoir. La logique d’apprentissage (c’est l’enfant et non seulement l’élève qui construit son savoir, qui s’approprie les connaissances) exige une redéfinition du rôle de l’enseignant et de l’organisation scolaire, ce qu’expriment, sans vraiment se faire entendre, les opposants à l’actuelle réforme.

C comme CRÉOLE

L’enfant réunionnais parle créole, majoritairement, mais la langue du plus grand nombre a, en classe, une place marginale, dans le meilleur des cas optionnelle. La Sociolinguistique, la Psychologie et les Sciences de l’Éducation disent depuis 50 ans l’importance et la nécessité de la langue maternelle dans l’éducation. Sur le terrain, les lenteurs administratives, les principes de précaution, les études préalables sont régulièrement convoqués au chevet des réformes et, dans les faits, le bilan positif des expérimentations mises en place ne parvient toujours pas à convaincre les décideurs. Pour reprendre le mot d’un universitaire en poste à la Réunion – je ne citerai pas de nom, il faut être prudent - la consigne semble être de faire « le moins possible, le plus tard possible ». L’objectif non avoué du système serait-il d’attendre que le créole soit une langue morte pour être enseignée comme l’Occitan que les jeunes ne parlent plus dans les rues de la Ville Rose ? Créole passerelle (vers le français) ? Créole optionnel ? Créole pour tous ? La question est d’abord politique même si tout le monde s’en défend. La Réunion c’est la France. Une conception hexagonale de la Nation, une représentation « territoriale » de la « continuité » commandent à une école qui doit marcher du même pas, à Saint-Denis et à Quimper. C’est bien la régionalisation de l’école (voire sa municipalisation) qui est au cœur de l’actuel débat sur les rythmes scolaires.

Le petit Nicolas... Sempé.

G comme GRATUITE

L’école réussit. Plutôt bien. Elle réussit à sélectionner la minorité qui va se retrouver dans les Grandes Écoles. Les autres élèves traversent néanmoins le primaire et le collège obligatoires avant d’échouer sur la grève du lycée d’enseignement général pendant que les plus doués — et surtout les plus riches — défendent bec et ongle leurs dossiers scolaires pour s’assurer une sortie honorable après un baccalauréat obtenu avec mention. Dans les sections S des lycées, celles qui accueillent les « meilleurs », 1 élève sur deux se paie des leçons particulières de mathématique ou de physique. L’ascenseur social de la démocratie fait d’abord monter les plus riches prolongeant un élitisme vieux d’un bon siècle. Ce qui est nouveau, c’est que les cours de soutien ou classes préparatoires — lucratives — poussent comme des champignons aux abords des établissements scolaires. Les néobacheliers — pardon, leurs parents — doivent désormais débourser jusqu’à 10.000 euros par an, pour se donner de bonnes chances de réussir le concours de médecine. L’école se prétend toujours « publique », mais elle est devenue « privée » et la « réussite » concerne toujours une minorité.

I comme INFANTILISATION

« Il arrivait qu’alors (vers 1835) et une fois par an, venait s’abattre au milieu de l’école, comme le Grec de Marathon au milieu d’Athènes, un enfant d’une dizaine d’années, les cheveux collés aux tempes, tant la sueur était abondante, les joues écarlates tant la course furieuse avait fouetté le sang. Le Grec, c’est-à-dire l’enfant essoufflé, mourant, tendait à l’instituteur du lieu une lettre qui n’était pas toujours scellée d’un cachet noir, mais qui aurait toujours dû l’être car elle était des plus néfastes que notre maître d’école pût recevoir. La lettre contenait rarement plus que cette phrase traditionnelle pour les 30.000 instituteurs de la France d’alors : « L’inspecteur sort d’ici et va chez vous. Prenez vos mesures. Votre collègue affectionné ».
L’instituteur, qui a la vue de l’enfant, avait ressenti les premières atteintes d’un tremblement convulsif, devenait livide et se mettait à s’agiter des pieds à la tête, ni plus ni moins que s’il venait de passer dix ans dans les marais pontins… »
P. LUIZ, Scènes de la vie d’instituteur, 1868

2013 : l’instituteur est désormais Professeur d’École et le discret jingle du texto lui permet d’économiser le souffle et les jambes des élèves. On dira aussi que les « inspectables » sont désormais avertis de la visite, une disposition qui a pour effet de faire avancer la pression de quelques semaines. Quoi qu’il en soit, et c’est peut-être une « spécificité locale », dans le péi de Gran Mèr Kal, dans une tradition marquée par le shabouk du Komandèr, il n’est pas sûr que la survenue de l’inspecteur dans une école soit aujourd’hui la cause de moins d’émoi qu’en 1868.

N comme NOTE

Le Professeur d’École, polyvalent, doit rendre des comptes au Spécialiste du Général dont dépend sa note pédagogique et donc, son avancement en échelons et en salaire. Sa vitesse de progression — avec en prime l’accès à la Hors Classe — n’est pas anodine si l’on considère que la différence salariale cumulée entre le professeur qui « monte au grand choix » et celui qui « monte à l’ancienneté » permet, sur une carrière, de payer un appartement. Une bonne aubaine dans ces temps de crise où les retraites reculent. Comment définir le mérite du professeur ? La note sanctionne-t-elle son efficacité c’est-à-dire le taux de réussite de ses élèves, avec un bonus pour les bons résultats en milieu difficile ? Récompense-t-elle sa conformité au système ? L’école n’aime pas les fortes têtes — les esprits divergents — et se méfie de l’innovation. Des enquêtes ont mis en évidence que le « bon élève » était souvent défini par sa docilité. Dann oui na poin batay ! Il y a ceux qui « suivent »… et ceux qui « ne suivent pas » ! En serait-il de même pour l’enseignant ?
Il est en tout cas paradoxal d’accepter une note-carotte en refusant une prime au mérite déjà à l’œuvre dans un système opaque « d’avancement » au choix.

P comme POLYVALENCE

Un Professeur d’École au terme de la formation qui lui a été dispensée — ou dont il a été dispensé pour des raisons économiques — doit être prêt à prendre en charge des groupes d’enfants de 3 à 10 ans, s’échelonnant de la Petite Section de Maternelle au CM2, soit 7 niveaux différents… si l’on ne tient pas compte des niveaux intermédiaires, chaque classe ayant toujours comporté des élèves en retard et des élèves en avance, ceux qui portent désormais le titre pompeux « d’intellectuellement précoces ». Ce même Professeur d’École doit « être capable de » faire travailler tous ces élèves, en même temps, dans toutes les matières du programme, de l’Éducation Physique et Sportive aux Mathématiques en passant par les Matières Artistiques et les Sciences sans oublier le Français, le Créole ou les Nouvelles Technologies. Le nombre de niveaux multiplié par le nombre de matières donne une idée de démesure de la mission. La polyvalence c’est un « bon marché » pour l’État. Elle coûte cher au sujet qui, piégé dans une logique de don du savoir, peut vite se trouver en panne… et en panique. Le professeur emploiera alors toute son énergie pour échapper à la classe en briguant un poste qui lui assure une « décharge » d’élèves. Le système actuel organise ainsi la fuite de ses cerveaux, plutôt que d’inventer une autre façon de mettre au service des élèves le talent et la créativité des professeurs qui arrivent au concours avec BAC+5.

S comme SOLITUDE

Le Professeur d’École est seul dans sa classe. Le mot « équipe pédagogique » existe, mais sur le papier. Travailler avec des collègues sur des projets communs ? Il n’y a pas de temps prévu pour cela dans « l’Emploi du Temps ». Dans la plupart des écoles, il n’y a pas de salle pour la concertation et la production. « Ma » classe, « mes » élèves, « mon » cahier-journal, « mes fiches », « ma » note pédagogique », le professeur doit se débrouiller tout seul. La solitude de l’enseignant de fond… défonce, lentement mais sûrement. Le professorat est un métier de la relation qui ne propose pourtant à ses agents aucun service de « ressource humaine ». Il est facile de dénoncer les congés de maladie, les vacances de poste, il est plus difficile d’analyser les chiffres — dont dispose la MGEN — pour évaluer et prévenir les effets de cette solitude sur la santé des enseignants. La classe est un métier trop difficile pour qu’on le confie à une femme — ou un homme – seul(e).

Il reste encore des lettres. A vos claviers pour continuer cette ronde de mots !

Daniel Lauret

Daniel LAURET a enseigné le français et le créole à l’École Normale puis à l’IUFM de Saint-Denis jusqu’en 2004. Il consacre désormais une grande partie de son temps à l’écriture. Monsieur Oscar, Un conte de Blanche Nègre, Ibis Rouge, 2004 ; Bob, Freedoroman, Azalées, 2006 ; Raideur, Les contes fantastiques du Grand Raid, Orphie, 2011.

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