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Commémoration

20 décembre : sens de la fête et sens interdit de l’histoire

15 décembre 2015
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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« 7 Lames la Mer » a reçu le dossier de presse de la Ville de Saint-Denis pour les festivités du 20 décembre. Programme bien charpenté, équilibré, qui n’oublie ni les quartiers ni les lieux symboliques et fédérateurs. Un maillage habile entre « rendez-vous festifs » et « expression mémorielle »... On est loin du podium de Sainte-Marie, dressé à quelques kilomètres, où la Région Réunion a concentré ses moyens pour un « Festival Liberté Métisse » qui finance diverses activités dont un « espace tuning / exposition de voitures et démonstration d’aérographie sur carrosserie »... Cherchez l’erreur.

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En 1987 à Saint-Denis, on ne fête pas le 20 décembre mais les... letchis ! On élit la "Reine des letchis" qui bien évidemment porte une fleur dans les cheveux.

Dans le sillage de l’élection de François Mitterrand, les années 80 ont été marquées à Saint-Denis par une forme originale de « commémoration par substitution » : le 20 décembre, on fêtait... les letchis, à travers le grand défilé des chars de l’oubli organisé ! Exit l’esclavage, l’abolition, la liberté, le marronnage, Simandef, Sarlave, Fanga, Marianne, Laverdure, Pitré, Baal, Soya, Héva, Anchain, Dimitile, Simangavola, Matouté, Jacques Vol, etc. Exit aussi Sarda. Circulez !

« 20 décembre, c’est la liberté... Cafre, cafrine i veut pas danser », dit le maloya. Qu’à cela ne tienne, puisqu’ils ne veulent pas danser, on les fera défiler avec des ballots de letchis et des fleurs dans les cheveux.

Au passage, on procédait à l’élection de la « Reine des Letchis », figure emblématique du doudouïsme, qui faisait la paire avec sa copine, la « Reine des Mirabelles », blonde aux yeux bleus venue tout droit de Metz en Lorraine... Encore une histoire de jumelages entre villes dont on ne sait toujours pas clairement à quoi ils servent.

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Devant le jardin de l’Etat, un panneau de "sens interdit" (judicieusement ?) placé devant la plaque "Place de Metz"... et non "à côté de la plaque" !

Depuis le 20 décembre 1986, date du jumelage entre Saint-Denis et Metz, la place qui se trouve en haut de la rue de Paris, devant le jardin de l’État, est donc affublée de panneaux indiquant « Place de Metz »... Un beau « sens interdit » masque cependant habillement le nom de la place, sur un des côtés.

Une publicité publiée dans la presse locale en 1987 nous donne un aperçu de la manière dont on fêtait alors le 20 décembre dans l’espace officiel de Saint-Denis il y a une trentaine d’années : letchis, chars, défilés, costumes historiques, animation et feu d’artifice ! Pas de kabar, pas de maloya, pas d’évocation de Sarda ni de l’esclavage et encore moins du marronnage. Pas de commémoration. Circulez !

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1987 ci-dessus - 2015 ci-dessous : aucune trace de 1848.

Près de 30 ans plus tard, en 2015, c’est à peu près au même phénomène que l’on assiste dans la commune voisine, Sainte-Marie, avec le « Festival Liberté Métisse » estampillé « Région Réunion ».

Nous nous étions étonnés de la parution de cet encart pub pour le « Festival Liberté Métisse », avec les logos de la Région Réunion et de la Ville de Sainte-Marie, entre les deux tours des élections régionales, parution faite en dépit du bon sens et des règles qui régissent la communication institutionnelle en période pré-électorale et donc en période électorale ! Rien ne pressait : la Région et la Ville de Sainte-Marie auraient très bien pu attendre 5 jours de plus pour diffuser leur annonce...

Nous sommes d’autant plus étonnés que, ces trois dernières années, le Festival en question avait semblé prendre racine à l’Étang-Salé. Or le voilà rapatrié sur Sainte-Marie, dans une sorte de proximité avec le QG de campagne du candidat président depuis réélu, proximité qui laisse légitimement prise à toutes sortes d’interprétations.

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A Saint-Denis, on n’a pas fait l’impasse sur la dimension mémorielle et le travail de mémoire.

Refermons cette parenthèse pour jeter un œil sur le programme du « Festival Liberté Métisse », programme consultable sur le site de la Région Réunion : « ateliers tous publics (décoration, land art, démonstration et fabrication de jeux lontan, instruments de musique traditionnelle) / contes / théâtre jeune public / espace tuning / exposition de voitures et démonstration d’aérographie sur carrosserie / opération « Un livre, un transat » / Réalisation d’une fresque géante et collective, etc. etc ».

À première vue, aucune des activités proposées n’est en lien avec la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Nous avons beau chercher : aucune trace de mots tels que « abolition », « esclavage », « mémoire », « histoire », « Kaf-Cafre », « 1848 » etc. Ils ont été soigneusement écartés de la communication au profit d’un vocabulaire totalement déconnecté du 20 décembre 1848. Le pompon étant sans conteste l’« espace tuning / exposition de voitures et démonstration d’aérographie sur carrosserie ». À défaut de têtes bien remplies, on aura au moins détroi zoli loto qui nous rappellent les chars de l’oubli débordant de letchis d’il y a 30 ans. Circulez !

Pourtant, ce 20 décembre 1848, il y a 167 ans, 62.000 Réunionnais ont été affranchis. Il y a une longue marche, de l’affranchissement à la liberté, de la liberté à l’égalité... Une longue marche et non un défilé de voitures tunées dans le cortège d’une liberté métisse bling bling, qui n’a aucun de sens, si ce n’est le sens unique de la fête face au sens interdit de l’histoire.

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

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