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Interview

Ti Bang : La musique ? Une thérapie pour le peuple !

15 octobre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Le refus de toute forme de censure, quels qu’en soient les motifs et les destinataires, est l’un des engagements pris par « 7 Lames la Mer » envers ses lecteurs. C’est dans cet esprit que nous avions relayé les protestations des interprètes de la chanson « Asé », étrangement absente des grands médias malgré son succès marqué auprès des internautes. Phobie croissante à l’égard de la musique « engagée » ? Ti Bang, que nous avons interviewé, relie les enjeux du présent à son histoire musicale familiale : « mon oncle appelait le peuple à la réflexion en 1983, avec le titre censuré "Oté Kréol". Trente ans plus tard, en 2013, nous appelons à l’action avec le titre boycotté "Asé". »

Socko lo Kaf, Ti Bang, Thierry Gauliris et Koobyone.

7 Lames la Mer : Le mois dernier, « 7 Lames la Mer » a consacré un article au refus des médias réunionnais de programmer le titre « Asé », réalisé avec Koobyone et Socko lo Kaf. Confirmes-tu qu’il s’agissait de censure ?

Ti Bang : En fait, ce qui nous a agacés — mon équipe, tous ceux qui nous soutiennent et moi —, c’est le fait d’avoir fourni un travail énorme, tant au niveau de l’expression, du chant que du visuel, d’avoir perfectionné notre jeu d’acteur pour le clip — Albane qui jouait la méchante femme (rire) était formidable —, de nous être donnés à fond sous la direction de mon cousin et producteur, Thierry Gauliris (leader du groupe Baster)... et d’être ignorés par les gros médias, dont certains ne manquent pas, par ailleurs, de mettre en avant leur engagement pour la « créolité ».

7 Lames la Mer : Certains média vous ont suivis quand même...

Ti Bang : Oui, certaines radios que je salue ont joué le jeu, notamment « Velly Music » ou « Arc en ciel », « Radio Pikan »... Pour le clip, il n’y a que « Kanal Austral » à qui nous n’avons pas encore remis la vidéo pour le moment et ils nous l’ont réclamée. On passera la leur donner. Certaines télévisions sont destinées avant tout aux infos et ne sont pas des chaines dites musicales. Là-dessus, pas de problème, je comprends. Maintenant quand on se prétend « chaine musicale populaire réunionnaise » et que l’on dit « mettre en avant la culture créole », je m’attends à ce que le travail bien fait et compétent passe en priorité. Le but est de relever le niveau. Un artiste, c’est aussi un messager. Un artiste se doit d’innover à chaque album ; c’est un défi qu’il se lance à lui même. Après, cela reste mon opinion.

7 Lames la Mer : Quel défi Ti Bang s’est-il lancé à lui-même ?

Ti Bang : Plus jeune, je m’en foutais de savoir ce que ressentirait l’autre en m’écoutant. Je voulais choquer, provoquer. Mon but n’était pas forcément de faire danser les gens mais de les faire réagir. En grandissant et en travaillant durant 3 ans et demi avec mon cousin Thierry Gauliris, j’ai acquis des techniques et surtout une autre manière de faire passer mon message dur dans la douceur... tout en faisant bouger les têtes. C’est l’effet Baster (rire) !

Socko lo Kaf, Ti Bang, Thierry Gauliris et Koobyone.

7 Lames la Mer : L’effet Baster, comme une sorte d’héritage...

Ti Bang : Oui ! Par exemple, Baster a connu la censure durant les années 80 et regardez où ils en sont aujourd’hui ! Je rends hommage à mon oncle, Alain Joron, et au « Mouveman kiltirel Baster » : ils ont défié les interdictions, tout ça pour l’amour de la musique, de leur peuple et du message qu’ils portaient et qu’ils m’ont transmis. Mon oncle appelait le peuple à la réflexion en 1983, avec le titre censuré « Oté Kréol ». Trente ans plus tard, en 2013, nous appelons à l’action avec le titre boycotté « Asé ».

7 Lames la Mer : Pourquoi ce cri « Asé » ?

Ti Bang : Tous les jours, on voit tout et n’importe quoi dans la « télé du peuple créole ». De la violence, du sexe à outrance... Et les foyers réunionnais sont branchés dessus ! Surtout les gamins qui ingurgitent tout ça comme une vérité... Moi, c’est mon cousin qui m’a emmené vers une réflexion. Un jour en studio, il me regarde et me dit : «  Micka, ou sant pa ryink po ou  » ! La musique, c’est aussi une thérapie pour le peuple. Il y a un côté social dans ce que l’on fait : les artistes engagés à texte, c’est la soupape de sécurité. Détruisez-les, censurez-les et vous aurez la certitude que La Réunion brûlera dans l’année !!!

7 Lames la Mer : Ce « silence » de certains médias contrastait avec l’audience de ton premier morceau (en duo avec Koobyone), « Fanm kréol ». Nous écrivions : « là ou la romance passe, la conscience ne passe pas ». Est-ce le contenu de « Asé » qui posait problème aux radios et aux télés ? Pourquoi selon toi ?

Ti Bang : Ce que l’on dit dans « Asé » dérange ceux qui contrôlent l’appareil médiatique à La Réunion. Quand on « gratte » un peu, on s’aperçoit que ceux qui investissent dans les médias ne viennent pas de la masse populaire. Notre discours est destiné au peuple. On lui dit de passer à l’action, de prendre son avenir en main, de devenir autonome. Ce n’est pas dans l’intérêt des marionnettistes de laisser un groupe comme nous s’exprimer.

7 Lames la Mer : Par exemple...

Ti Bang : Par exemple : « Léta fransé sa na vréman in limèr roké sa ». Là, Socko a touché un point sensible. Toute la chanson crée le malaise chez ces gens là et comme ils ont le pouvoir sur la diffusion, ils l’ont utilisé. Le premier clip, « Fanm kréol », ils l’ont promotionné à fond ! Deux Réunionnais qui rigolent au milieu de jolies femmes : la propagande idéale pour le système (rire)... On entrait dans le moule, on était vu partout. « Fanm kréol », c’est une chanson sur l’album. Elle est cool, elle détend les gens et la musique est entraînante. On a prouvé que l’on pouvait faire autre chose parce que la vie c’est aussi l’amour et les jolies femmes (rire)... L’album « ABCD » contient un message d’indépendance, de lutte, d’espoir.

7 Lames la Mer : Comment définis-tu « Asé » ?

Ti Bang : « Asé » est une chanson que l’on a tout de suite affectionnée — tout comme les autres — mais ce titre là a quelque chose de spécial qu’on ne peut ni définir ni caser. Un gospel des champs de canne à sucre, mêlé a du maloya et du fonnkèr ; les vocalises vous emportent dans le temps d’si in sarèt bèf. Les paroles sont accessibles. Vous retenez le refrain en quelques secondes et son message est dur mais passe en douceur dans vos oreilles. Elle rassemble et emporte l’unanimité pour aller vers un changement pour le peuple, par le peuple. Bref, cette chanson est dangereuse pour le système. Ce n’est pas dans l’intérêt de ce dernier que les militants des années 70-80 passent le flambeau... alors on censure, on interdit ! Comme on a interdit aux même artistes militants 30 ans plus tôt de jouer dans les théâtres, de faire des scènes ou d’être diffusés en radio.

7 Lames la Mer : « Asé » est subitement apparu sur les ondes ! On dit que tu n’y serais pas pour rien...

Ti Bang : (Rire)... Tu sais, en Jamaïque à l’époque, les programmateurs en radio ne voulaient pas entendre parler de reggae ou de Bob Marley ! Il fallait faire preuve de persuasion et avoir le bras long pour faire pression, secouer un peu tout ça. Tout est une question de respect dans la vie. Ma maison de production — « TG Prod » — a toujours agi avec respect, comme les Wailers en leur temps. Quand vous êtes un homme honnête et dans le respect, vous respectez ceux qui vous respectent, mais celui qui vous manque de respect ne doit pas s’attendre à avoir du respect en retour. Voici 30 ans que ça fonctionne comme cela dans ma famille ! Alors, oui, on a fait ce qu’il fallait, mais c’est un secret de famille, je n’en dirai pas plus (rires).

7 Lames la Mer : Penses-tu que les rapports de force soient nécessaires pour imposer une musique différente du folklore et-ou de la musique subventionnée dans le pays ?

Ti Bang : Le rapport de force sera toujours là dans notre pays, mais il y a de l’espoir pour l’avenir. Il faut rester positif. Nous les artistes engagés, nous gagnons du terrain petit à petit parce qu’on éduque les leaders de demain. J’ai de la joie quand j’entends mon petit cousin Swann, le fils de Thierry, distinguer la qualité parmi tout ce qu’il voit passer à la télé ou entend à la radio. Je me dis que ce n’est pas perdu mine de rien. Comme mon oncle Alain en son temps l’a fait pour Thierry, je suis une sorte d’exemple pour mon petit cousin. Comme Thierry l’a été pour moi. Le flambeau se passe de génération en génération. Sur le titre « Asé », Swann met sa touche Beat Box ; il est très doué. Quand Thierry me dit que je suis l’avenir, moi je dis que Swann est l’avenir.

7 Lames la Mer : Comment s’organise le travail avec Thierry Gauliris ?

Ti Bang : Notre album, on en a vraiment sué pour le faire. On a traversé des difficultés. Thierry était très dur avec nous : il n’a rien laissé passer. C’est très simple, si tu veux rester chez « TG Prod », il faut progresser. Sinon tu dégages. C’est une maison de production indépendante qui prend à coeur le développement artistique de ses membres. On a une mentalité très « par nous même, pour nous même ». On cultive cet art de l’indépendance mais aussi cette culture du message. On est très débrouillard, très « artisan ». A La Réunion, en ce moment, il y a cette volonté de mettre en avant pleins de jeunes qui ne sont pas forcément prêts ou mûrs dans leurs discours. Je ne dis qu’une chose : la facilité n’amène à rien. J’ai ressenti ça quand j’allais en studio voir Thierry tout content de moi avec mon nouveau texte. Il le lit, me regarde, me dit : « chante-le ». Je m’exécute et il me dit : « ça sonne faux et c’est mal écrit, rebosse moi ça » (rire) ! Et il enchaîne : « tu verras, si tu suis mes conseils, ça paiera » ! Et effectivement, j’ai progressé et ça a payé. C’était pareil pour Socko et pour Kooby. On n’a pas attendu d’argent ni de subventions durant ces 3 ans et demi ! On avait des situations financières désastreuses (rire) mais on le faisait parce qu’on aimait ça. Avant de mettre quelqu’un en avant, avec le budget culture auquel on a tous droit, il faut voir s’il est prêt ou s’il a un plan bien précis et équitable notamment vis à vis de ses musiciens qui — je suppose — ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche (rire)...

7 Lames la Mer : Pendant longtemps, la musique réunionnaise était engagée, notamment le maloya. Pense-tu que le hip-hop réunionnais est à même de prendre la relève ?

Ti Bang : En 2011, dans ma précédente interview, on a parlé de mon amour pour le Hip Hop, surtout le Hip Hop kréol. On a parlé de mon artiste Hip Hop préféré Eazy-e. Mon âme sera toujours maloya, mais mon coeur est Hip Hop à jamais. Pourquoi ? Parce que c’est ma génération : Tupac Shakur, Biggie, Wu Tang, Dogg Pound, NWA, DMX, 50 Cent, Juvenile, les Hot Boyz dont faisait partie Lil’wayne plus jeune... Tout ces groupes ont rythmé mon enfance.

Maison-Rouge, Saint-Louis. (D’après une photo du site Défense patrimoine Réunion974’s Blog)

7 Lames la Mer : Ta première expérience...

Ti Bang : En 2000 quand j’ai 13 ans, au retour de mon premier séjour en Afrique du Sud, mon cousin Jimmy me prête un magnétophone cassette. On est à Maison-Rouge, un quartier bien mystique à Saint-Louis, façon Nouvelle-Orléans ou Baton Rouge et pour la première fois, j’entends ma voix et je pose un rap. Je monte mon premier collectif, MFK (Mafia Kréol) dans le quartier du Pont-Neuf à Saint-Louis et on enregistre des maquettes et on apprend. On traînait tard le soir même si j’étais un ado tranquille, d’ailleurs j’ai toujours été un mec tranquille à bien réfléchir... Aujourd’hui, le mouvement Hip Hop à La Réunion a bien évolué. Je suis content quand je vois les mecs avancer et tenir malgré les difficultés, parce que « artiste », c’est vraiment pas facile.

7 Lames la Mer : Comment définirais-tu le Hip Hop réunionnais ?

Ti Bang : Le Hip Hop réunionnais est héritier et descendant de la musique des esclaves comme le maloya ! Il tire sa source de son passé. C’est pareil partout ! A la Nouvelle-Orléans, ce sera la musique créole comme le zydeco, en Californie le funk , à New York — à cause de l’immigration massive jamaïcaine, fondatrice du Hip Hop à travers Kool Herc — ce sera une base plus reggae/ragga. La culture du sample est une marque significative de la musique Hip Hop, parce que ce courant s’inspire de ses racines, et nos racines à nous ici c’est le Maloya et l’engagement se passe aussi dans la composition musicale. Il n’y a pas à opposer les deux mouvements car l’un est l’enfant de l’autre ; un père et son fils ont généralement le même ADN...

7 Lames la Mer : Ti Bang artiste engagé... Et au-delà de la musique ?

Ti Bang : Il y a aussi l’organisation que j’ai fondée avec Socko Lokaf, la « Koz Kaf Nasyon » et qui compte des pépites d’or rapologique comme Cédric alias Furçy, Cimendef et des Tigres très intelligents comme Anchaing ou Matthieu alias Tsilaosa. On est tout à la fois, une organisation, un début de lobby, une bande, un futur label... Bref, tout ce que je sais c’est que ensemble, rien ne nous arrête. On a notre propre journal « L’afro-réunionnais », pour renseigner le monde sur la situation afro-réunionnaise...

7 Lames la Mer : Comment perçois-tu la distinction accordée à Alex Sorrès, sélectionné pour le Printemps de Bourges ?

Ti Bang : Alex, ça fait longtemps qu’il est là. Il le mérite et je suis toujours content quand une personne atteint ses objectifs. Dieu le bénisse. Il a bossé avec des gens proches de moi comme Thierry et Dj Lokal. Il a du texte donc pour moi, c’est tout a fait normal qu’il soit sélectionné.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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