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Racines

Séga... manchega : le serpent qui danse

14 janvier 2016
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Le maloya, autrefois appelé « séga », tire ses origines de l’Afrique (particulièrement le Mozambique) et de Madagascar. Mais quelles sont les influences qui ont façonné et transmis le mot « séga » ?

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Maloya, par le peintre Noël René.

D’où vient le mot « séga » ? Quelles sont ses racines ? Comment ce mot raconte-t-il l’histoire d’une danse rituelle, d’une pratique ancestrale, de peuples broyés par la colonisation et l’esclavage, pour se fondre finalement dans l’héritage commun aux peuples de l’océan Indien ? Madagascar, Maurice, Seychelles, Inde, Mozambique, Rodrigues, Afrique du Sud, Chagos, Réunion, Comores, Sri Lanka...

Tout — ou presque — a été écrit et dit à ce sujet, bien souvent dans le registre polémique. Fallait-il en rajouter ? Oui, parce que le champ des possibles demeure. Parce que de nouvelles hypothèses peuvent surgir et contribuer à la connaissance.

Un faisceau d’indices se concentre sur le Mozambique et Madagascar, notamment en ce qui concerne l’origine de certains mots liés à la musique ou à la danse (voir encadré à la fin de cet article) :

  • Le Mozambique d’abord, parce que l’on s’accorde en général sur un « séga » aux racines africaines [1] et plus particulièrement mozambicaines. Un « séga » vraisemblablement dérivé de “« chéga », « tchéga », « tchiega », « t’chega », « tshega » [2], « tsiega »” et qui plongerait ses racines dans cette ancienne colonie portugaise faisant le commerce d’esclaves notamment dans le bassin océan Indien — dont La Réunion, Maurice, etc.

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Dans "Système naturel du règne animal", par François-Alexandre Aubert de La Chesnaye Des Bois, 1754.

  • Un « séga » qui désignerait une « danse très proche du fandango », si l’on en croit les récits d’époque, danse pratiquée au 17ème siècle en Espagne, au Pays Basque et au Portugal, puissance colonisatrice du Mozambique pendant plusieurs siècles. Ajoutons qu’en swahili [3], le mot « sega » signifie « retrousser ses habits », gestuelle reproduite, de génération en génération, par les danseuses et danseurs de séga de l’océan Indien, de La Réunion en passant par Maurice jusqu’au Sri Lanka. Si l’on se réfère au « Dictionnaire swahili-français » [4], on apprend que ce geste de « retrousser ses habits jusqu’aux genoux » permet de ne pas les salir.

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Fandango mexicain. 19ème siècle. Là aussi, on "retrousse" ses habits pour ne pas les salir en dansant.

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"Dictionnaire swahili-français", par Alphonse Lenselaer, Frederick Johnson, "Karthala Editions", 1983.

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Le même geste d’un bout à l’autre de l’océan Indien. Ici au Sri Lanka pour une danse qui ressemble fortement au maloya.

  • Madagascar ensuite car de nombreux récits d’époque décrivent le séga dans la grande île — elle aussi exploitée comme un « réservoir d’esclaves » — ainsi que ses instruments typiques que l’on retrouve aujourd’hui dans la pratique du maloya. Or l’on sait que le maloya s’appelait autrefois séga.

Le séga, nous l’avons souligné plus haut, est présenté comme une « danse très proche du fandango ». Or le « fandango » est une danse « introduite en Europe par les Espagnols qui revenaient des Indes occidentales après avoir fréquenté les Noirs déportés de Guinée » [5]. Les origines africaines du fandango confortent l’hypothèse d’un lien de parenté avec le séga de l’océan Indien, voire d’une influence directe. En suivant la piste du fandango, nous trouvons une autre danse dont le nom retient notre attention : la « manchega » ! Manchega... séga...

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Scène de manchega. Illustration d’une pochette de disque : Orquesta S.E.D.M.

Là aussi, les sonorités nous invitent à trouver un lien entre la manchega et le séga... Et c’est un baron qui nous conforte dans cette hypothèse, en établissant d’abord le parallèle entre manchega et fandango. « La manchega est une espèce de fandango, mais bien plus vif et animé que le fandango original », écrit le baron Karol Dembowski, en 1838 dans « Deux ans en Espagne et en Portugal, pendant la guerre civile ». Voilà donc la boucle bouclée ?

Résumons...

  • Le mot « séga » (« chéga », « tchega », « tchiega », « t’chega », « tshega », « tsiega », etc.) désignerait une « danse très proche du fandango »...
  • « La manchega est une espèce de fandango ».

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Dictionnaire de l’Académie Française, Didot, 1842

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"Nouveau dictionnaire des langues espagnole, française et latine", par François Cormon, 1776

Ne pourrait-on donc en conclure que la manchega [6] — aussi appelée « séguidille », « séguédille », « seguedilla » [7], dérivant de « seguida » qui signifie « suivie, suivre »... — est l’une des influences qui ont abouti à façonner le mot séga ?

D’autres éléments participent au faisceau d’indices qui tendent à éclairer favorablement cette hypothèse. Ainsi, en espagnol, le mot « manchega » — outre d’être une « danse de la province de La Manche » [8] — désigne également une sorte de jarretière colorée, accessible en « retroussant les habits », geste qui nous ramène au mot « sega » du swahili.

Pour terminer, reportons-nous aux travaux d’un linguiste allemand, Adolphe Dietrich, qui, en 1891, signe un long article intitulé « Les parlers créoles des Mascareignes », dans la revue « Romania ». Il donne les définitions suivantes pour le mot « Séga » : « serpent d’Afrique, danse nationale, trembler » [9]. Mot qu’il classe dans une catégorie bien mystérieuse : « les mots d’origine obscure »...

Reste à savoir par quels courants ont été mus ces mots et ces rythmes que le destin a télescopés. Semblable à la bouche d’ombre de Hugo, l’histoire créole ne se donne à entendre que par mots épars.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

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Nouveau dictionnaire des langues espagnoles, françaises et latines, par Francisco Cormon, 1776.

En 1891, un linguiste allemand, Adolphe Dietrich, signe un long article intitulé « Les parlers créoles des Mascareignes », dans la revue « Romania ». Nous avons sélectionné, dans son étude comparative des créoles réunionnais et mauricien, les mots ayant un rapport avec la musique et la danse.

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A gauche, le joueur de bobre et son dalon le joueur de cayambe. Source ADR. A droite, le joueur de bobre d’Antoine Roussin.

Parmi les mots portugais « importés probablement par les nègres mozambiques »...

  • Bobre : est l’instrument favori du musicien cafre : une lyre à une seule corde, sous la forme d’un arc avec une calebasse coupée pour cavité sonore ; on frappe sur la corde tendue avec une baguette et les doigts, en touchant la corde par leur revers, restreignent ou étendent le son. En portugais, le mot « abóbora » signifie : citrouille.

Des mots malgaches, selon Baissac [10]

  • Cabar : conférence, meeting

Des mots cafres, selon Baissac

  • Djoubané : danser, sauter,

Des mots d’origine obscure...

  • Cayambe : instrument (fait avec deux surfaces de hampes de fleurs de cannes et des graines rondes et polies mises dans les compartiments entre elles) qui sert à accompagner le mouvement d’une danse au son du bobre (à comparer avec le mot portugais « calha » qui signifie « gouttière ».
  • Ravane, marvanne : sorte de tambour (à rapprocher du portugais « rabana » ?)
  • Séga : serpent d’Afrique, danse nationale, trembler.

Métaphore...

  • Piqué : li pique ravanne : il bat la ravanne ; li pique séga : il danse le séga.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1« Sega » désigne notamment un « serpent d’Afrique ». Source : « Système naturel du règne animal », par François-Alexandre Aubert de La Chesnaye Des Bois, 1754.
Nous reviennent en mémoire les vers de Baudelaire : « Le serpent qui danse »...
(...) À te voir marcher en cadence
Belle d’abandon
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton
...

[2En Afrique du Sud, le mot tshega désigne un « pagne triangulaire de peau de chèvre ou de céphalophe avec une ceinture autour des hanches et la pointe inférieure passant entre les jambes ». Source : Volume 30 de Ethnological Publications : Ethnologiese Reeks, South Africa. Dept. of Bantu Administration and Development, South Africa. Dept. of Native Affairs, South Africa. Dept. of Bantu Administration and Development, 1953)

[3Groupe de langues bantoues de l’Afrique de l’Est

[4Alphonse Lenselaer, Frederick Johnson, "Karthala Editions", 1983.

[5Pierre-Paul LACAS, « FANDANGO », Encyclopædia Universalis

[6« Séguidille manchega : danse de la province de la Manche, très en faveur parmi le peuple espagnol. On dit aussi séguédille ». Source : « Complément du Dictionnaire de l’Académie française » de 1881.

[7La « seguedilla » espagnole est à la fois une chanson et une danse, apparemment dérivée de la « seguida ». Source Larousse. Là aussi, on peut se laisser séduire par une apparente parenté, ne serait-ce que phonétique, entre « seguedilla », « seguida » et... « séga » !

[8« Dictionnaire de l’Académie Française », Didot, 1842.

[9Est-il fait là allusion à une sorte de transe ?

[10Charles Baissac, « Étude sur le patois créole mauricien », 1880

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