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Réunionnais, encore un effort pour être cohérents

3 février 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Vos dirigeants s’attribuent 2,5 millions d’euros pour présider des usines à gaz. Ne vous plaignez pas, vous les avez choisis !

Il est de bon ton, dans les milieux intellos (ou qui se pensent tels) de dire du mal de Radio Freedom. Ah ! Mon Dieu-Seigneur, que n’entend-on pas sur ces ondes, lancées dans le paysage médiatique réunionnais par Camille Sudre — au demeurant, qu’on le veuille ou non, le seul homme qui, depuis la révolte de Saint-Leu, a été capable de faire entrer le peuple en rébellion ouverte contre les pouvoirs publics. Et l’on rit, avec commisération, de cette plèbe qui, en graine la journée et en rut le soir, passe de « radio-doléances » à « chaleurs tropicales ». Pire : l’antenne est fréquentée par Thierry Robert, auquel l’establishment, dénie tout sérieux. C’est que, comprenez-vous, il est Noir, a réussi, a réussi vite et a réussi jeune, sans hériter de rien d’autre que d’une minuscule entreprise familiale.

Voilà qui est assez dur à avaler pour une haute société fondée sur la rente, les affinités séculaires et la gérontocratie.... et met juste ce qu’il faut de café dans son lait. Je tiens pour ma part Radio Freedom en haute estime ; c’est une sorte de service public réunionnais, sans lequel la vie du plus grand nombre serait plus pénible encore. Je tiens ses journalistes pour de bons journalistes. Il est d’usage de critiquer les « dérapages à l’antenne » auxquels certaines animatrices et certains animateurs donneraient libre cours : je n’ai pour ma part jamais rien entendu de tel.

Des dérapages, il y en a, aussi, sur certaine télévision privée et ils sont, eux, parfaitement volontaires. Freedom, c’est la vox populi ; le sens commun diffusé en boucle ; c’est un pays qui se parle, s’écoute parler. Tout ce que nos mœurs ont de bon s’y exprime : la solidarité, la compassion, l’élan vers autrui. Il fallait bien qu’y ressortent aussi nos travers, et plus précisément, le pire de tous, le plus colonial : celui qui consiste à flatter les puissants coram populo pour que la flatterie leur soit rapportée — on dit en créole « faire son makro ».

Une curieuse division du travail politique s’est instaurée lors des dernières élections : Thierry Robert, qui se présentait comme le candidat du petit peuple, intervenait sur Freedom, où il était interpellé par les auditeurs. Pas question, sauf exception, pour Didier Robert, bien calé « en l’air la Pyramide », d’y intervenir lui-même. Fi donc : on ne va pas se mêler à cette plèbe de mangeurs de gratons. Et puis, pourquoi faire soi-même sa réclame quand bon nombre d’auditeurs s’en charge ? Des mois entiers, les ondes de Freedom ont résonné jusqu’à saturation des louanges adressées au Président de Région : qu’il est bon, que son bilan est bon, et nous la gingne nout POP, et nou la gingne nout continuité, etc.

Certes, il y a parmi les appelants des militants — pour la plupart identifiables, on ne nous la fait pas. Mais, si l’on exclut les groupies énamourées dont quelques-unes ont fini sur la photo de victoire, agrippées à la chemise blanche du vainqueur, sous les jets croisés des magnums de champagne, les appels venaient pour la plupart de « clients » — comme dit, encore, notre langue, dont le vocable électoral évoque de manière troublante celui de la Rome antique et de son régime clientéliste. Au bout du fil, celles et ceux qui voulaient être en mesure de dire aux référents de droite qui quadrillent les quartiers « hein, moin la appelle Freedom moin, moin la mèt aou an lèr », etc. Nous connaissons cela.

Ce bruit de fond n’à pas empêché le louangé et son équipe de claironner dans les médias et les réunions publiques que Radio Freedom « faisait contre », exploitant ainsi le thème, importé des USA et politiquement fort payant, du « gauchisme » des médias — leur liberal bias, dit-on là-bas. Aujourd’hui, la presse nous apprend (par malveillance gauchiste, sans doute) que Didier Robert, Fabienne Couapel-Sauret et une poignée d’élus régionaux vont se partager près 2.500.000 euros de rémunération, au titre de la présidence de structures d’économie mixte. Et là, le peuple des auditeurs de Freedom gronde ; on entend dans le chemin l’écho du prétendu scandale : « quoué, quel train, nos impôts, band volèr », etc. Surprise, étonnement ; un étonnement et une surprise à mes yeux bien étonnants et bien surprenants. Car si de nombreux reproches peuvent être adressés à Didier Robert, on ne saurait lui faire un procès en manque de transparence.

Le Président sortant et réélu n’a jamais dissimulé ni son appât du gain ni son penchant papillon-la-lampe, attiré par tout ce qui a un peu d’éclat. Il a traversé son premier mandat en allant de fêtes en fêtes, sans se cacher, la coupe de champagne crânement à la main ; il a exigé, à la tête d’une société d’économie mixte, les jetons de présence qu’avait refusé son prédécesseur par égard pour l’argent public ; il a occupé la luxueuse villa de fonction, où aucun Président de la Région Réunion n’avait logé depuis 1983, date de la création de l’institution ; il a voyagé, aux frais de la collectivité, avec des aréopages de la dimension d’une garde prétorienne — on a parlé de 150 invités lors de l’expédition à Adélaïde, Australie.

Les soirées, l’explosion des frais de bouche, la table ouverte à la Pyramide inversée les Seychelles, etc. : tout cela est connu, a été dit et redit ; la presse a fait son travail, l’opposition a fait son travail. Toute aussi transparente est Fabienne Couapel-Sauret, âme damnée du boss de la Région. Autrefois avocate à Béziers, où elle était élue d’une droite de droite qui a fait le lit de Robert Ménard, Mme Couapel a en 2009 abandonné d’un seul coup son cabinet, son mandat et même, semble-t-il, le barreau : cap sur La Réunion, qui a pleinement justifié son antique surnom d’île au trésor, puisque l’intéressée y vit de politique et uniquement de politique.

Sans biaiser, elle s’est déclarée « sans profession » à l’orée du scrutin de 2010. C’est toujours « sans profession » qu’elle a abordé 2015, et c’est en toute connaissance de cause que l’électorat, quasi-unanime lorsqu’il s’agit de dénoncer la professionnalisation de la politique, a dans sa majorité, choisi de reconduire à de hautes fonctions une élue qui n’a d’autres revenus que ceux que procurent son mandat et les fonctions qui y sont attachées. Des sommes rondelettes, puisque la seule présidence de la SPL « Maraïna » rapportait, dit-on, autour de 7.000 euros, qui viennent s’ajouter à d’autres jetons de présence et, bien sûr, aux indemnités. Transparent, enfin, était le bilan de Mme Couapel, qui devait installer un Réseau guidé (la formule imposée par le Conseil d’Etat en remplacement du défunt Tram-Train) et faire rouler les fameux 2.000 bus au GPL et en site propre, dans chaque ville, village, écart. Rien de tout cela, bien entendu, n’a vu le jour.

On pourrait ajouter encore au tableau en évoquant les cumuls, les conflits d’intérêt et même le bucolique épisode de l’oliveraie bâtie au fond de la Grèce par un homme rémunéré dans le même temps pour effectuer un « intense lobbying » en faveur de La Réunion dans les capitales de l’Union européenne.

Mes chers compatriotes qui avez voté pour ces personnages ou qui vous êtes abstenus, ce qui revient au même, c’est en toute conscience que vous avez porté au pouvoir des hommes et des femmes qui arborent comme un emblème leur relation aux biens et à l’argent public, affichent leur carriérisme, leur matérialisme, leur avidité. Votre confiance n’a pas été trahie ; vous saviez à qui vous aviez à faire, et au fond, vous les aimez parce ce qu’ils sont ce que vous voudriez être.

Dès lors, votre colère d’aujourd’hui me semble suspecte ; elle évoque plus la frustration de ces « oiseaux béliers » qui criaillent lorsqu’on ne leur a pas lancé assez de miettes que la voix de la vertu offensée ou surprise. Alors, encore un effort pour être cohérents ; ne blâmez pas les maîtres que vous vous êtes donnés ; remerciez-les, et prodiguez-leur les louanges que, dans un sens (le leur), il méritent. Qui sait si, au bout, ils ne vous jetteront pas une piécette...

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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