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Antoine Fontaine

« Parc national : fort avec les faibles, faible avec les forts »

30 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Il fut un partisan et un acteur enthousiaste de la construction du Parc national des Hauts. Plongé au coeur de la machine, il a douté. Du doute à la critique, de la révolte à l’exil... C’est l’étonnant parcours d’Antoine Fontaine, juriste modèle devenu militant « bandé ». Dans cette interview fleuve, il présente à « 7 Lames la Mer » sa vision du fonctionnement du Parc National. Une gestion qu’il juge inhumaine, et hostile à ce qu’il reste de culture créole.

Geoffroy Géraud Legros : D’où vient votre engagement ?

Antoine Fontaine : Mes prises de positions arrivent au bout d’un retour au pays natal. Je suis né à Saint-Pierre, j’ai 37 ans, mes parents sont originaires de Grand Tampon, et de la Ravine des Kaf. Mon enfance a été marquée par des réunions de famille, des pique-nique... Une époque moins individualiste. J’avoue un brin de nostalgie quand j’y repense. J’ai achevé ma scolarité en France, où ma mère s’était installée. Quand on arrive là-bas, on se rend compte que, malgré tout ce que l’on a pu nous dire ici, on n’est pas « Français ». Surtout moi, un Yab… Quand vous dites venir des îles, les gens en France s’attendent à ce que vous soyez noir. Bien sûr, ils ne connaissent pas La Réunion et son peuplement, d’ailleurs ils ne savent pas situer l’île. Les minorités se rapprochent : mes amis, c’était une Antillaise, une Marocaine, un Algérien. Blanc ou noir, on vous fait comprendre que vous êtes à part.

GGL : Ce sentiment a-t-il compté dans votre prise de conscience ?

Antoine F. : Pas immédiatement. J’étais concentré sur mes études ; j’ai bien eu ma carte à l’UNEF, mais sans plus. J’étudiais le Droit à Assas (Paris II), et une fois mon DESS (administration et gestion des collectivités locales) en poche, j’ai travaillé à la Fondation de France, au programme « Démocratie participative ». Puis, je suis passé par le service juridique de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris et par le développement local. On ne manquait pas de moyens : je m’occupais des « beaux » arrondissements du « Triangle d’Or » : VIIIe, XVIIe… (rires). J’en ai eu assez et je me suis mis à l’évènementiel, recruté par « Shortcut », une boîte qui préparait alors la panthéonisation d’Alexandre Dumas. Dans ce contexte, je rencontre André Tien Ah Koon, qui est alors député. Nous avons discuté, et échangé nos coordonnées. Peu de temps après, il m’a appelé : sa collaboratrice partait à la retraite et il souhaitait qu’un jeune Réunionnais travaille avec lui. Il était fier que des Réunionnais réussissent leurs études, mais il s’est enquis aussi de mes qualités, si je puis dire, humaines : lors de l’entretien, il m’a posé des questions théoriques, mais m’a aussi demandé si j’aidais ma maman ! En 2003, je suis devenu son assistant parlementaire.

GGL : Comment se passe la collaboration avec André Thien Ah Koon ?

Antoine F. : C’est un gros travailleur. Etre son collaborateur demandait de la polyvalence. Il recevait énormément, notamment de jeunes compatriotes dans le besoin. En voyant leur galère, surtout celles des jeunes envoyés dans le cadre de la mobilité, j’ai senti la fibre réunionnaise se réveiller… Une impression renforcée par le travail d’archivage de 21 ans d’activités parlementaires que j’ai dû accomplir par la suite, lorsque M. Tien Ah Koon démissionne, en mai 2006. Cela me plonge dans une sorte de rétrospective de La Réunion. J’en conçois l’impression que rien ne change vraiment, que les problématiques se répercutent d’une mandature sur l’autre : les monopoles, la continuité territoriale, le retour des fonctionnaires… C’est une période éprouvante : il me donne l’impression d’un homme seul, et je comprends la morale du champ politique : « malheur aux vaincus ». GGL : Vous rentrez alors à La Réunion…

Antoine F. : Oui, en 2007, dans des conditions assez difficiles : le passage de témoin forcé entre André Tien Ah Koon et Didier Robert… J’hésite, j’envisage même de me lancer dans la restauration !

GGL : Comment vous retrouvez-vous au Parc ?

Antoine F. : J’avais travaillé sur le projet de loi de réforme des Parcs nationaux. M. Tien Ah Koon était alors l’un des opposants principaux à cette institution. Il y voyait une emprise renouvelée de l’État, et une férule supplémentaire sur les collectivités. Il était épaulé par Alain Bénard, et tous deux étaient alors encouragés dans leur opposition par Didier Robert, que je voyais beaucoup. Quant à moi, figurez-vous, j’étais « pour » le Parc ! Force est toutefois de reconnaître que M. Tien Ah Koon a su développer une opposition constructive ; j’avais été contacté par Jacques Merlin, chef de la mission Parc national. GGL : Vous n’êtes alors, aux yeux du Parc, ni inconnu, ni hostile…

Antoine F. : Effectivement. J’avais travaillé aux côtés de M. Tien Ah Koon, en vue de faire passer des amendements qui permettaient une meilleure adaptation à nos spécificités... Fin 2007, donc, le Parc recherche un conseiller juridique. Le directeur d’alors, Olivier Robinet, arrive du Ghana. Tout est à construire et cela me semble exaltant. Marylène Hoarau est directrice-adjointe. Je commence en juin 2008, après un processus de recrutement qui a traîné en longueur. J’ai appris par la suite que Daniel Gonthier (maire de Bras-Panon et Président du parc National, NDLR) avait littéralement « pété un câble » en apprenant ma qualité d’ancien attaché parlementaire d’André Tien Ah Koon... Il manifeste donc son opposition par des atermoiements à mon embauche — il ne pouvait d’ailleurs rien faire d’autre. Le directeur passe outre et m’engage.

GGL : Une entrée en matière plutôt compliquée donc...

Antoine F. : Effectivement, il y a une ambiance de paranoïa… On disait que j’étais en mission, un sous-marin anti-parc national, que sais-je… Quelqu’un dit même « on a fait entrer le loup dans la bergerie ».

GGL : Au final, ils n’avaient pas tort sur ce dernier point…

Antoine F. : C’est ce qu’ils ont dit après (rires). Je peux vous assurer qu’ils en ont fait leurs choux gras en haut lieu, dans le registre « on l’avait bien dit » etc. Mais c’est encore une manifestation de la paranoïa dont je parlais plus haut. En réalité, j’étais alors enthousiasmé par le Parc. L’histoire n’était pas écrite… GGL : Est-ce en voyant le Parc de l’intérieur que vous devenez un opposant ?

Antoine F. : Pas immédiatement. Au début, le Parc est une nouvelle institution. Mais dans le travail, de petites choses me désorientent, comme le tutoiement… En France, on n’a cessé de me reprendre, et parfois durement, pour un « tu » mal placé. Et voilà que lorsque je commence à travailler dans une administration, le tutoiement est, paraît-il, de rigueur…

GGL : Pas de quoi fouetter un chat tout de même…

Antoine F. : Dans mon propre travail, non. Une certaine cohésion règne d’ailleurs au sein de cette institution neuve que les acteurs institutionnels en place ne voient pas forcément d’un bon œil. On fait front. Il y a un monde à découvrir : personne ne sait comment fonctionne un Parc national. En revanche, je ressens réellement la mentalité de colon dans les relations avec les autres administrations. Je vois exprimé, sans fard et à répétition, un profond mépris envers les Réunionnais.

GGL : Comment s’exprime ce mépris envers les Réunionnais ?

Antoine F. : Par exemple, lors de mes contacts avec le Ministère de l’Écologie, on me demande mes diplômes, et on met en cause les recrutements locaux, sur le ton de la blague ou de la suspicion. Voyez-vous, je suis là pour travailler sur des dossiers, et c’est à chaque fois comme si je repassais un entretien d’embauche. Je me heurte aussi à certains chefs de service, métropolitains pour la plupart, qui le prennent de haut, voire de très haut avec le « petit créole » que je suis. Mais lorsque je parviens à faire valider mes dossiers par la Préfecture, c’est à moi de les prendre de haut… et j’avoue avoir été un peu « en foutant » et ne pas avoir hésité à les remettre à leur place… GGL : Ces conflits administratifs vous mènent-ils au militantisme ?

Antoine F. : Pas directement. En réalité, tout est parti d’un engagement syndical. En France, je militais dans l’USCP-UNSA, le syndicat des attachés parlementaires. Je relance donc une section UNSA. A ce moment là, cela est loin de déplaire à Marylène Hoarau. Au parc, les nouveaux arrivants sont très syndiqués, majoritairement au SNE-FSU. La directrice adjointe est assez mal à l’aise vis-à-vis ce potentiel militant, et ne voit sans doute pas d’un mauvais œil un syndicat dont le dirigeant est membre de la direction… Je précise qu’alors, je m’entends très bien avec Mme Hoarau. Son discours sur l’environnement me parle, et je ne connais pas encore réellement sa vision de La Réunion. Je suis solidaire, dans le conflit qui s’amorce avec M. Robinet, le directeur… Je suis chargé du suivi juridique de la Charte.

GGL : Donc, vous avez alors sous les yeux ce que vous critiquerez par la suite ?

Antoine F. : Pas à ce moment-là. Il n’y a que Marylène (Hoarau) qui a une vision concrète. À l’époque, on parle surtout de choses politiques, dont la valorisation culturelle : c’est comme cela que l’on « vend » le Parc à l’opinion. L’UNSA-PN-Run que j’ai créée est majoritairement créole… Nous sommes d’accord avec cette ligne, du moins sur ce que l’on en voit… Je le répète, la direction est plutôt favorable à notre syndicat, pensant sans doute contrebalancer le SNE-FSU. Le comble est que nous sommes perçus comme un syndicat « maison », et que l’on me perçoit comme l’homme de la direction. On se méfie de moi… GGL : Comment glissez-vous vers une opposition frontale ?

Antoine F. : Un conflit syndical enclenche le mécanisme. Il y a un grave problème relationnel dans l’Est de l’île, entre la nouvelle responsable du secteur et une employée. Les choses s’enveniment. Au syndicat, nous soutenons l’employée, et j’interpelle le directeur qui ne prend pas parti. La situation pourrit. L’employée parle de harcèlement et à notre avis, il y a beaucoup de souffrance. En parallèle, mon regard sur le Parc commence à changer, par l’expérience du rapport de l’institution avec les autres institutions. Un rapport marqué par la complaisance envers les acteurs institutionnels, et impitoyable avec les habitants. Je découvre la morale du parc : faible avec les forts, fort et sans pitié avec les faibles.

GGL : Fort avec les faibles, faible avec les forts... Comment cela se traduit-il dans les actes ?

Antoine F. : Le premier cas concret a pour théâtre la Plaine d’Affouches où l’ONF a procédé à un défrichement en plein cœur de Parc, sans autorisation. Aucune malveillance : simplement, personne n’est encore réellement habitué au Parc. La procédure normale aurait dû aboutir à une sanction, pourtant, on ne les poursuit pas… Le directeur du Parc national écrit à l’ONF pour demander de régulariser la situation a posteriori. Une demande rétroactive ! Là, j’explose. Car dans la même période, on verbalise une famille qui a construit sans autorisation un farfar de 20m2 à Piton-Cabris, ne sachant même pas qu’il en faut une. Pour eux, le règlement s’applique dans toute sa dureté : jusqu’à 100 chefs d’inculpation pour un simple farfar. Pour eux, on ne transige pas avec le sacro-saint « nul n’est censé ignorer la loi ». La direction se refuse à mettre en place une concertation. J’interpelle la direction quant à l’illégalité des décisions qu’elle prend… Marylène (Hoarau) est alors mal à l’aise vis-à-vis de ces manquements ; elle m’encourage, et nous multiplions les notes et mises en garde. GGL : Cela, parallèlement à votre activité syndicale…

Antoine F. : Oui, car les conflits naissent au sujet de la réglementation de la réduction du temps de travail. Ce qui est en cause, c’est le respect de la durée du temps de travail, du temps de pause. On met en place, aussi, un régime discriminatoire entre les agents administratifs et les agents de terrain. En tant que conseiller juridique, j’aurais dû avoir accès à ces dossiers. Mais on m’écarte, car je suis syndicaliste… Nous réagissons par un tract : « Bienvenue dans le Parc national de M. le Directeur ». Une analyse globale montre que l’on s’éloigne du projet initial dans le domaine de l’embauche. On avait dit : priorité à l’embauche locale, grâce au décret Le Pors, en Guyane et à La Réunion. En Guyane, les élus se sont battus, et cela a été réalisé. À La Réunion, les élus ont laissé filer, même si Daniel Gonthier m’a sollicité pour avoir des arguments à faire valoir. Mais finalement, on a coupé la poire en deux : 20 fonctionnaires recrutés sur concours national et 20 non titulaires. Le tout en catégorie C… Dans le concours, pas une seule question sur La Réunion !

GGL : Mais vous n’êtes donc toujours pas « anti-Parc »…

Antoine F. : Non et d’ailleurs je ne le suis toujours pas même aujourd’hui. Je suis contre le Parc tel qu’il est, c’est-à-dire, une machine à écraser les gens et les modes de vie, qui n’a pas visage humain... Pour en revenir aux combats de l’époque, nous sortons tracts sur tracts. Les problèmes se multiplient pour la direction, et surtout pour M. Robinet. Fin 2009/début 2010, le ministère de l’Écologie commande un audit. La Cour des comptes s’intéresse au Parc national de La Réunion, dans le cadre, il est vrai, d’une enquête sur tous les parcs nationaux de France. Au niveau syndical, on attaque pour protéger les salariés. Non seulement sur le temps de travail, mais sur une série de problèmes : les frais de tournée des agents non payés, les salaires des contractuels non indexés sur les plafonds de sécurité sociale. Et il y a toujours cette inégalité, entre contractuels et fonctionnaires sur le terrain : ils font le même travail, mais n’ont pas les mêmes prérogatives. Le contrôleur financier refuse même de proposer des CDI aux contractuels… GGL : Quelles sont les conclusions de cette mission ?

Antoine F. : La mission s’achève au détriment de M. Robinet, les conclusions demandant à Marylène Hoarau de suppléer le directeur. De facto aux affaires, Marylène (Hoarau) n’en a pas encore le titre. On recommande de me confier la responsabilité de la charte. Dès ce moment, mes relations avec Marylène Hoarau tournent vinaigre. Elle se sent en concurrence. Pourtant, je ne suis qu’un contractuel et je tente de la tranquilliser. Mais a-t-on fait ce qu’il fallait pour qu’elle ait confiance en elle ? Le problème est-il en amont ? Peut-être Marylène Hoarau aurait-elle dû être nommée directrice dès le départ, pour qu’elle déploie ses ailes et ne soit pas contaminée par la paranoïa ambiante ? Comme toujours, on a commencé par faire venir quelqu’un de dehors.

GGL : Comment vient donc la rupture ?

Antoine F. : Le conflit monte en puissance entre Marylène Hoarau et moi : à nouveau des cas humains qui nous divisent. Nous nous opposons durement, par exemple, sur le cas de la famille Bègue. Ces éleveurs tamponnais sont engoncés, pris dans la koljak d’une bisbille avec un fonctionnaire de l’ONF. Conséquence : l’ONF cesse de leur délivrer des autorisations de pacage, dans la rivière de l’Est. Pourtant, même le chef de création de mission Parc, Jacques Merlin, attire l’attention sur cet élevage modèle : le seul de La Réunion qui n’utilise aucun intrant, aucun pesticide... Le dernier « vrai » élevage avec des vaches qui mangent de l’herbe, contrairement à ce que l’on raconte sur les produits pays, qui sont, eux aussi, issus de l’agriculture intensive. Ce sont eux, les derniers « vrais » bergers réunionnais… Marylène Hoarau ne partage pas ce point de vue ; elle est du côté de Michel Sicre, chargé de mission « interprétation » au Parc national, qui vient d’ailleurs de l’ONF. On présente cette famille comme des gens qui sont là de manière illégale, qui occuperaient de manière illégitime le fond de la rivière de l’Est. Or, l’affaire est plus compliquée que cela… GGL : Quelles sont les conséquences de cette opposition croissante ?

Antoine F. : Je suis placardisé peu à peu. On m’a enlevé tout ce qui touche au personnel, du fait de ma casquette syndicale. Puis je suis écarté des relations avec les acteurs institutionnels. J’ai une lettre de mission du directeur qui m’affecte à la charte, et uniquement à la charte…

GGL : En quoi est-ce une manière de vous écarter ? N’est-ce pas une mission valorisante ?

Antoine F. : Mon champ d’activités qui se réduit comme peau de chagrin. Je ne participe plus aux décisions, je ne m’occupe plus de l’organisation des instances, je n’assiste plus aux séances du Conseil d’Administration. Mon travail sur la charte consiste en une analyse générale de la loi de 2006, particulièrement sur les notions « floues ». Par exemple, la notion, essentielle, de « caractère », sur laquelle on se base pour autoriser ou refuser les pratiques de vie. Ce qui est en jeu, c’est tout l’aspect culturel, l’existence au quotidien, la vie des habitants… Or la loi de 2006 permet de protéger le patrimoine culturel. J’insiste là-dessus : ce n’est pas la loi française, du moins dans son aspect final, qui prescrit les choix répressifs à l’égard des populations qui vivent, travaillent dans le Parc et tirent leur subsistance de la nature. C’est un choix délibéré, un choix politique, et un choix, je le répète, à géométrie variable, car finalement, la sanction ne s’abat quasiment que sur les « petits », et leur mode de vie, c’est-à-dire, à ce qu’il reste de culture, de tradition créole... GGL : Vous en parlez presque comme d’une idéologie…

Antoine F. : Il y a quelque chose comme cela, sans doute. Peut-être inconscient. En son temps, Jacques Lougnon rapportait une véritable guerre menée par l’ONF contre les gens des Hauts. Et puis il fallait voir le Procureur de la République, pointer le doigt vers des « contrevenants » en matière environnementale : « C’est finiiiiiii les traditions de grand-père et de grand-mèèèèère... Maintenant, c’est la prison ! » Pour en revenir à mon travail sur la charte, mes analyses ne plaisent pas à Marylène Hoarau. Nos visions divergent et je prends la mesure de ce grand écart en lisant un texte qu’elle a écrit sur le « caractère ». Un texte consacré à Mafate dont elle situe l’origine du peuplement dans la volonté des habitants de… « fuir l’agitation des Bas ».

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Seuls les espaces en rose ne sont pas concernés par le Parc national des Hauts.

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GGL : Etes-vous en train de suggérer que la directrice du Parc national de La Réunion pense que les ancêtres des Mafatais sont venus là, pour ainsi dire, en « changement d’air » ?

Antoine F. : Quelque chose dans ce goût là. « Fuir l’agitation des Bas »… C’est une révision de l’Histoire qui montre les conceptions sous-tendant le projet… Je dénonce alors le fait que le patrimoine culturel ne soit plus qu’un alibi, voire une marche forcée vers la folklorisation. Le conflit porte concrètement, sur les écolodges, évoquées depuis au Dimitile, au Maïdo, et aussi, dans le fond de la rivière de l’Est : il s’agit, en clair, d’hôtels haut-de-gamme. C’est cette forme là qui a la préférence, et d’ailleurs, c’est aussi là le coeur de la vision qui anime le Parc : ils sont convaincus que le salut viendra du haut-de-gamme, et non, comme on dit, de l’affinitaire, ni des Réunionnais issus des classes moyennes et populaires… Conséquence : on n’aide pas les gîteurs à développer les structures existantes. Il s’agit, en réalité, d’une privatisation de l’environnement. La jurisprudence du Conseil d’Etat est pourtant claire : le principe fondamental, ce n’est pas la création d’infrastructures d’hôtellerie, etc. Cela doit rester l’exception.

GGL : Nous arrivons là aux mots d’ordre du C.MAC [1]

Antoine F. : Oui. Je paie très cher ces divergences : je suis écarté, aussi, des réunions relatives à la charte. On me retire mon ordinateur. Plus personne ne me parle, pas même l’agent qui partage mon bureau. La seule à m’adresser la parole, c’est la femme de ménage… Je finis par faire une dépression ; s’ensuit un arrêt de travail. Je termine mon contrat, je m’en vais, seul. Un ami m’a dit : « n’abandonne pas ». Je suis monté voir les Bègue, les commerçants, les planteurs. Cela a été très dur de mobiliser : les gens ont peur… Puis, il y eut un élan : en se rencontrant, les gens se rendent compte que même si leurs problèmes sont différents, ils ont une source commune : le Parc national. GGL : Quels sont ces problèmes, concrètement ?

Antoine F. : Prenons l’exemple peu médiatisé, mais significatif, des marchands ambulants, qui travaillent dans l’Enclos….

GGL : Vous faites référence aux camions-bars, aux vendeurs d’articles d’artisanat, etc…

Antoine F. : Ça même. Ce sont notamment, les camions bars, la petite restauration, qui sont dans le collimateur. Ils ne peuvent plus travailler depuis la coulée de 2007. Ils demandent, comme le décret le leur permet, la continuité de leur activité. Ils s’installent ailleurs, et on leur dit : « allez voir le Parc ». Le Parc leur dit : « dégagez ». Pourquoi ? Parce que derrière cela, il y a le « schéma d’interprétation de la route des Laves ». C’est un circuit de découverte, construit en fonction d’un imaginaire « plus joli », plus aseptisé. Aux dépens de ceux qui sont là : leurs camion-bars ne sont pas assez beaux. À la place, on veut mettre la tarte à la crème architecturale contemporaine : la rondavelle… On veut sédentariser ce qui est itinérant. C’est une démarche contre la diversité des activités humaines, et contre le travail… GGL : Le Parc parle pourtant beaucoup d’emplois…

Antoine F. : Parlons-en au travers d’un cas concret, tel que celui posé par les agriculteurs de La Crête, à Saint-Joseph. On est toujours dans la dialectique du Parc : fort avec les faibles, faible avec les forts. La famille Assing est propriétaire d’une parcelle depuis 1919 : l’Ilet-Marronne. On y a cultivé du géranium ; sur place, on voit encore les soubassements des fours. Un beau jour, deux jeunes sans emploi, qui ne veulent pas « rès assize » en attendant que le RSA tombe, demandent à M. Assing un bail pour s’installer. M. Assing leur accorde un bail agricole et ils commencent à défricher, coupent les filaos, les bringelliers. Ils font un feu, sont repérés par la fumée, et sont verbalisés par les agents du parc national. Le petit campement est détruit sur le champ, ainsi que les réserves d’eau. Ces destructions, bien sûr, sont illégales, mais l’uniforme fait peur, et les gens ne connaissent pas leurs droits. M. Assing et les deux jeunes se retrouvent en garde à vue, comme des criminels. On prend leurs empreintes. De plus, M. Assing découvre que la moitié de son terrain, voire plus, est dans le cœur de Parc. Je me plonge dans cette affaire et je découvre que le zonage ne correspond pas à la réalité. Par exemple, les cultures de géranium sont en zones boisées classées…les agriculteurs de La Crête sont donc tous, sans s’en douter, dans l’illégalité...

GGL : Vous avez organisé une mobilisation suite à cette affaire…

Antoine F. : À La Crête, nous avons organisé une manifestation, demandant l’appui de M. Lebreton, maire de la commune et défenseur de la ruralité. Mais cela n’a pas vraiment marché : la paranoïa habituelle a joué à plein, quelqu’un lui a parlé de nous en mal, et il nous a pris pour des opposants politiques. Mais ce n’est pas là le problème. Ce qui constitue la plus grande des brutalités, c’est que nous sommes toujours à manifester dehors, alors que les décisions sont prises au-dedans. Or, ces décisions engagent la vie de gens qui, je le répète, tirent l’essentiel de leur subsistance de la nature, contrairement à ceux qui décident pour eux. Ces derniers ne subiront jamais les conséquences de ce qu’ils font, et vivent, eux, dans l’aisance, pour ne pas dire l’opulence…

GGL : Soyons justes, il y a tout de même eu une tentative de conciliation de la part du Parc…

Antoine F. : Oui, fin Avril 2013, nous avons eu une séance de travail avec Daniel Gonthier. Cela a commencé par une série de reproches, puis le côté « tape dans le dos ». Nous avons réussi à faire évoluer la charte, en faisant modifier une phrase essentielle : remplacer la « suppression » des activités illégales préexistantes par un « accompagnement » vers des pratiques plus respectueuses. GGL : La fin de la répression est dès lors inscrite dans le texte… Que demandez-vous de plus ?

Antoine F. : Tout d’abord, ces textes n’ont pas de valeur juridique. Et puis, où est la concrétisation, avec des autorisations réelles, en bonne et due forme ? Il y en a eu une, vis-à-vis de la famille Assing, et son analyse est révélatrice : ils sont autorisés à planter des fleurs jaunes, zanbavil, et du géranium, uniquement dans le cadre d’un partenariat imposé avec la CAEB [2] et l’APLAMEDOM [3], qui est censée réunir les tisaneurs. D’une part, ils ne font pas ce qu’ils veulent : eux voudraient faire des grenadines, des brèdes… Or tout cela est interdit par le Parc. D’autre part, fleurs jaunes et zanbavil s’inscrivent dans le classement dans la pharmacopée française… GGL : Ne faut-il pas plutôt se réjouir de ce classement, à l’heure où ces espèces sont, comme le disait un associatif, « victimes de leur réputation médicinale » ?

Antoine F. : La question est : qui va exploiter cette pharmacopée ? On le sait, ce sont des laboratoires pharmaceutiques. Au bout de la chaîne, il y a le dépôt de brevets sur des savoir-faire locaux. On va donc prendre les connaissances des gens, et leur donner en échange de la « reconnaissance ». Et de ces planteurs indépendants, dépositaires d’un savoir, on va faire des ouvriers de l’industrie pharmaceutique, et c’est elle qui va retirer les bénéfices réels.

GGL : Toutes ces luttes ont finalement abouti à votre exil. Comment en êtes vous arrivé là ?

Antoine F. : Il m’arrive souvent de penser que si je n’avais rien dit, je serais toujours au Parc, bien payé, des petits voyages en France de temps en temps pour des réunions inutiles… J’ai postulé ailleurs, notamment au Conseil général. J’ai passé plusieurs entretiens. On m’a clairement dit : mon profil est intéressant, dans le cadre des projets ambitieux que nourrit le Département pour le développement des Hauts. Mais le contrat était clair : je devais lâcher le Collectif. Ils ne voulaient pas avoir à gérer cette contradiction, et ils ont été francs, je les en remercie. Mais il ne m’était pas possible de brader ainsi plusieurs années de combat. Ce qui est regrettable, c’est que les élus, en dernière analyse, valident le projet du parc, qui est finalement un projet de standardisation. Au fond, c’est stupide… L’intérêt du touriste, ce n’est pas de trouver ici ce qu’il trouvera partout ailleurs, de se retrouver sur des parcours identiques, aseptisés, et de se voir servir partout dans le monde la même soupe folklorique... Pour revenir à ma personne, mon activité m’a fermé les portes de la vie professionnelle. Ici, à La Réunion, il n’existe pas de véritable liberté d’expression. Toute critique est lue à la lumière du « qui n’est pas avec moi est contre moi ». J’ai dû repartir en France, et là, j’ai trouvé très rapidement du travail. Mais mon exil est temporaire. Je reviendrai…

GGL : Vous n’étiez donc pas là lors des derniers évènements, qui ont vu un rapprochement, inattendu pour beaucoup, avec les usagers de la mer, dont les surfeurs.

Antoine F. : C’est la médiatisation de ce rapprochement qui est récente. En réalité, les contacts datent d’il y a un peu plus d’un an, et ce rapprochement est logique. Car la réserve marine, dans un certain laps de temps, a vocation à devenir « aire maritime adjacente du Parc national »… GGL : Adjacente ? Mais la façade maritime du Parc est dans l’Est, et la réserve marine est dans l’Ouest…

Antoine F. : Ce sont les termes de la loi, mais il semble que, malgré le terme, « adjacent » n’implique pas de continuité géographique… La différence réside dans le degré de protection…

GGL : Pour en revenir à la question de la mer, pourquoi cette intervention dans la « crise requin » ?

Antoine F. : Ce n’est pas une « crise requin ». C’est une crise sociétale. On ne voit que les surfeurs, mais les autres problèmes sont réels. La pêche traditionnelle, par exemple, n’est pas interdite par la réserve marine, du moins en terme d’affichage. Mais il suffit de regarder d’un peu plus près les recoupements entre les différents zonages pour se rendre compte qu’en réalité, la pêche n’est plus possible. C’est ce que dénonçait le collectif « Ti Pêcheurs »… que l’on n’entend plus trop d’ailleurs. De manière générale, l’approche globale de la réserve marine est à revoir. Elle produit un discours infantilisant et surtout reste en surface. C’est à dire que l’on ne s’attaque pas aux causes réelles de la destruction des lagons. On stigmatise les petits pêcheurs, voire les surfeurs, comme s’ils étaient responsables. Pourtant, aujourd’hui, on ne démolit plus la barrière à la mine, on ne renverse plus le corail comme on pouvait le faire auparavant. Mais la barrière ne se régénère pas, malgré tout. Alors d’où vient le problème ? Il vient de tout ce qui est déversé dans l’eau. Des pesticides, engrais, produis chimiques issus de l’agriculture et de l’élevage intensifs. Or, ce sont justement à ces cultures-là que l’on a sacrifié les cultures traditionnelles, les plus respectueuses de l’environnement ! Pourquoi ne s’attaque-t-on pas aux causes réelles de la destruction du lagon ?

GGL : A l’approche des municipales, ces questions deviennent plus que jamais politiques… Comment percevez-vous cet enjeu ?

Antoine F. : Ces questions on toujours été politiques, et s’inscrivent dans une période électorale. Clairement, aucun candidat ne se positionne sur ces questions fondamentales.

GGL : On a pourtant entendu Thierry Robert. De plus, deux communes, Le Tampon et Cilaos, ont refusé de ratifier la charte.

Antoine F. : Thierry Robert fait surtout de la communication, mais il n’a rien fait de concret. Par ailleurs, l’arrêt du Conseil d’Etat, qu’il présente comme une victoire, l’a en réalité renvoyé dans ses cordes. Pour les communes, elles doivent encore se prononcer sur l’adhésion. Et de lourdes pressions existent : il s’agit de communes rurales, et les projets européens dont elles dépendent sont fléchés… « Parc national ». On a donc affaire à un système global, et il faut donc le combattre par des mesures globales et par des solutions de fond, qui sont absentes de tous les agendas politiques.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Collectif pour le maintien des activités au coeur de La Réunion

[2Coopérative des huiles essentielles de Bourbon

[3Association pour les plantes aromatiques et médicinales

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