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Opinion

Nosy Kayo : Cette île où je suis née, où j’ai enterré le lombri de ma fille

19 décembre 2018
Nosy Kayo
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J’ai grandi dans l’amour d’une grande-mère maoul aux yeux clairs et à la peau blanche et d’un grand-père à la peau caramel foncé, aux traits arabes et africains, aux yeux noirs en amande, et aux cheveux kognés. Pour cette île où je suis née et où j’ai enterré le lombri de ma fille au pied d’un arbre en fleurs, je balance juste mon fonnker.

Nosy Kayo. Photo : Christopher Cournau.

Catégorisée sous le concept de « zoréole »


La Kréolité Réunionnaise n’est pas une chose simple à définir. Moi qui suis métisse et qui, depuis l’enfance, me suis retrouvée catégorisée sous le concept de « zoréole », je ne peux que me poser la question suivante : qu’est ce qui définit la personne créole ? Ou autrement dit, être créole, c’est quoi ?

J’ai grandi dans l’amour d’une grande-mère maoul aux yeux clairs et à la peau blanche et d’un grand-père à la peau caramel foncé, aux traits arabes et africains, aux yeux noirs en amande, et aux cheveux kognés. Je ne l’ai jamais entendu parler français.

Ma grand-mère, elle, mixait les deux langues avec facilité, en faisant toujours tinter son joli accent du sud de l’île.

"J’ai appris à aimer les grains de chouchou bouillis"...
Un vrai chouchou en forme de cœur.
© 7 Lames la Mer.

Les confitures lontan embaumaient la cuisine au feu de bois


Chez eux, j’ai appris à me régaler de lentilles au thym frais, à aimer les grains de chouchou bouillis, à manger mes biscottes de dakatine au p’tit déjeuner, à déguster le poulet la kour qu’ils tuaient avant ma venue pour ne pas m’effrayer...

Les confitures lontan embaumaient la cuisine au feu de bois, et je regardais fascinée ma grand-mère qui mélangeait le liquide précieux et coloré dans l’immense marmite, pendant des heures.

J’ai fait croquer sur ma langue mes premiers ti piments, découvert le feu dans ma bouche et la fierté d’en manger moi aussi, comme mon papi. J’ai résisté à la cervelle et aux pieds d’porc… mais j’ai appris à aimer l’odeur rare et raffinée des violettes, à coller des azalées sur mes oreilles, à aspirer le sucre des lianes aurore, et à comprendre pourquoi, les petits béliers jaunes, bien qu’ils soient de beaux oiseaux, étaient un danger pour les pieds de palmiste de mon grand-père.

Retour aux sources... Maoulé.
Photo : Alice Pollet @apsensitiveyes.

« Ah NON mon zenfan, ou lé pa zoreil ! »


Au creux de ces sensations et de leur tendresse, j’ai aussi appris à discuter et à comprendre le monde qui m’entourait. Je me souviens de cette conversation un jour avec ma grand-mère, je devais avoir 8 ans : je lui disais, un peu fière, que moi aussi, comme papa, on me traitait de zoreil, à l’école, sur la plage, partout.

Ma grand-mère s’était fâchée et avait affirmé : « Tu n’es pas zoreil ! tu es créole ». A quoi, j’avais répliqué que si tout le monde me disait que j’étais zoreil, c’est que je devais être zoreil.

Mais elle avait répliqué avec assurance et beaucoup de fierté : « Ah NON mon zenfan, ou lé pa zoreil ! Tu es créole. Tu es née à La Réunion, tu grandis ici, tu n’as jamais mis un pied en métropole, ta mère, ta grand-mère, ton arrière grand-mère, et j’en passe, sont créoles... Tu es créole ».

L’inévitable case redessinait
autour de moi ses contours...
Photo : Christopher Cournau.

« Maman kréole. Papa zorey »


Ma grand-mère est têtue, et j’avais fini par la croire mais cela m’avait un peu perturbée, parce que, à part elle et mon grand-père, presque tout le monde autour de moi me qualifiait de « zoreil ».

Et cela continue jusqu’à aujourd’hui.

Au lieu d’être toujours remise à ma place, j’ai appris à ne plus dire « je suis Kréole » mais « je suis Réunionnaise » mais, on continuait très souvent à me regarder avec méfiance…

Et la question finissait par tomber : « Tu as à un papa ou une maman zoreil ? » et quand je répondais par un timide : « Maman kréole. Papa zorey », l’inévitable case redessinait autour de moi ses contours : « Ah, c’est pour ça... t’es pas kréole, t’es zoréole »…

"Etait-ce vraiment chez moi ici ? Avais-je ma place ?"
Photo : Christopher Cournau.

J’étais considérée comme une intruse


Peu à peu, j’ai compris que pour certaines personnes, j’étais considérée comme une intruse, une sang mêlée, une absurdité avec dans les gènes du sang de colon et d’esclave, « une fausse blanche » comme m’a un jour traitée un Martiniquais, une « pas créole » comme on le faisait sans cesse remarquer.

De là est venu peu à peu le sentiment d’imposture : était-ce vraiment chez moi ici ? Avais-je ma place ?

Il m’était d’ailleurs difficile de parler ma langue maternelle. Dès que j’ouvrais la bouche pour laisser le joli kosé fleurir à mes lèvres, le jugement plus brutal qu’un taquet de métal sur un baro d’fer blanc, tombait « a ou la, ek out gros l’accent zoreil, i vo mieux ou kose français »...

"J’ai écouté, et la langue, timide, chantante et poème, s’est enfouie tout au fond de moi"…
Photo : Christopher Cournau.

L’île où j’ai enterré le lombri de ma fille


J’ai écouté, et la langue, timide, chantante et poème, s’est enfouie tout au fond de moi… Il ne me restait que les mots des autres, les chansons, les poèmes écrits par les autres, que je pouvais chanter et faire miens.

Je n’fais pas de politique ici.

Comme me l’autorise encore la kulture de l’île où je suis née et où j’ai enterré le lombri [1] de ma fille au pied d’un arbre en fleurs, je balance juste mon fonnker.

Nosy Kayo
15/12/2018

Photo : Christopher Cournau.

Notes

[1Cordon ombilical en créole.

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