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Guerre à la drogue et faillite de l’État

Mexique : Paysans armés contre Templiers de la came

16 janvier 2014
Geoffroy Géraud Legros
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"Templiers" trafiquants de drogue et mystiques, adeptes de la "vida loca", contre milices rurales armées : les affrontement qui ensanglantent le Michoacán soulignent la déliquescence de l’Etat mexicain, engagé depuis sept ans dans une vaine « guerre contre la drogue ».

Membres des milices rurales à l’offensive. Photo : Border Beat.

Six têtes humaines balancées, sanglantes, sur le parterre d’une discothèque : c’est par ce geste que le groupe narco-évangélique la « Famille » (« la Familia Michicoana ») marquait, en 2006, sa rupture avec le gang allié des « Zétas », un an après le lancement de la sanglante « guerre à la drogue » entamée par l’État mexicain. Issue d’un groupe chrétien d’autodéfense anti-drogue formé dans les années 80, la « Famille » a glissé à son tour vers le narco-trafic, sans cesser d’exalter une forme quasi-mystique de religiosité.

Son dernier chef, Nazario Moreno dit « El Mas Loco » — « le plus cinglé » — a ainsi rédigé une « Bible » alternative, mêlant mots d’ordre issus de l’insurrection paysanne et références évangéliques. Une source d’exercices spirituels pour des adeptes trafiquants de cristal meth — une méta-amphétamine destinée à l’exportation vers les Etats-Unis et débitée par kilos dans les laboratoires, plus ou moins clandestins, qui champignonnent dans le pays.

Nazario Moreno, chef mystique et narco-trafiquant, canonisé par ses adeptes. (Photo : DrugWar).

Le saint de l’amphétamine

Moreno serait mort en 2010, au cours d’une bataille de deux jours opposant policiers et narcos. Mort ? Disparu, puisque sa dépouille n’a jamais été retrouvée. Elle aurait été emportée par les adeptes en fuite, affirment les forces de l’ordre. Canonisé par les membres du gang, « San Nazario » vivrait toujours, réfugié, selon une croyance populaire, dans un lieu secret, d’où il commanderait aux « Caballeros Templarios » : les Chevaliers mexicains du Temple. Vainqueurs d’une violente guerre au sein de la « Famille », les membres de cette bande ont repris à leur compte l’évangile de Moreno, combinant mysticisme, trafics, vida loca… et « justice sociale », exercée via un réseau d’œuvres de charité et de structures de bienfaisance.

Actif dans les deux tiers des États mexicains, le gang déroulait en 2012 des bannières saluant la visite du Pape… Les Templiers occupent plusieurs grandes villes du pays, devenues places fortes d’un empire de défonce, d’extorsions, de kidnappings et de vols dont l’emprise s’étend sur l’arrière-pays. Ce sont les villages de la fertile « Tierra Calliente » du Michoacán, terre d’élection de l’organisation narco-mystique, qui ont vu naître les milices paysannes d’autodéfense.

« Un État en faillite »

Tolérés, voire encouragés à leurs débuts par le Gouvernement, ces groupes sont devenus de véritables armées parallèles, capables de remporter des victoires militaires contre la « Resistencia », la branche armée des Templiers. Gagnantes sur le terrain, les milices s’apprêtaient en octobre dernier à « libérer » la ville d’Apatzingan, considérée comme le quartier général des Chevaliers du Temple. Un assaut annoncé qui poussa le Gouvernement à procéder, le 26 octobre dernier, au désarmement des 3.000 membres de groupes d’autodéfenses en marche vers la ville.

Quelques heures plus tard, ces derniers étaient attaqués à la grenade et à la mitrailleuse lourde par des Templiers postés sur le toit de la cathédrale. Un aveu de la compromission des autorités avec les narcos, selon Miguel Patino, Évêque d’Apatzingan. Dans une retentissante tribune libre, le prélat dénonçait quelques jours plus tard « l’État en faillite » du Michoacán. « Les forces municipales » sont « dépassées ou en collusion » avec le crime organisé à Apatzingan, écrit l’Évêque. « Une rumeur grandit », poursuit-il, « selon laquelle les autorités de l’État (fédéral, NDLR) seraient elles aussi au service des narco-trafiquants », ce qui « provoque colère et désespoir ».

« Pas un seul patron de la drogue n’a été arrêté »

À l’échelon fédéral, Mgr Patino pointe l’inefficacité de la militarisation de la lutte anti-cartels : une stratégie qui, en un peu plus de sept années, aurait fait 70.000 victimes au Mexique. « Depuis mai dernier, nous accueillons les troupes fédérales : police, armée, marine (…) Ils sont omniprésents, mais nous n’avons pas perçu l’efficacité de leur stratégie (…) puisque pas un seul des patrons du crime n’a été arrêté  ». Quatre mois plus tard, l’Évéque, menacé de mort, a rejoint Morélia, la capitale de l’État, escorté par des militaires lourdement armés.

C’est par la voix du Vicaire général, Javier Cortès Ochoa, que le diocèse s’élève contre le désarmement des milices paysannes. Engagées dans une nouvelle offensive, ces dernières ont « libéré », il y a quelque jours, la ville de Nueva Italia. Cette attaque suit plusieurs victoires remportées par les groupes d’autodéfense dans les villes et villages de la banlieue d’Apatzingan… menant le Gouvernement à positionner une fois de plus l’armée fédérale pour empêcher l’assaut de cette cité de 100.000 habitants. « Le Gouvernement sera désormais inflexible envers toute activité illégale » a déclaré lundi dernier le Ministre de l’Intérieur ; le même jour, le Gouvernement de Michoacán annonçait l’installation à Apatzingan de son administration, située à Morélia.

«  L’État mexicain a cédé le Michoacán  »

La nature et le rôle des milices sont eux aussi fort ambigus : les ruraux seraient, dit-on, infiltrés par les narcos, et notamment par le cartel des « New Jalisco Generation ». Voit-on se reproduire le scénario qui a mené la « Famille » de l’autodéfense au trafic ? L’hypothèse est plausible, selon l’universitaire Bruce Bagley, qui enseigne les relations internationales à l’Université de Miami. Dans un entretien accordé au New-York Times, celui-ci faisait part de ses « forts soupçons » selon lesquels l’affrontement entre Templiers et ruraux armés « dissimulerait une lutte pour le territoire ». « Comment », poursuit-il, « expliquer autrement que les milices aient acquis en si peu de temps une puissance de feu aussi spectaculaire ? »

Reste que la création des milices fait suite à plusieurs années d’interpellation des autorités centrales par les paysans de la Tierra Caliente, rappelle la journaliste Anabel Hernandez. En 2006, le Procureur de l’État a reçu un document extrêmement détaillé élaboré par les habitants, énumérant les crimes et délits commis par la « Familia », ancêtre des Templiers, mais aussi de ses ressources en armes, munitions, automobiles, et même des repaires que les gangsters considéraient comme les plus sûrs. Un patient travail d’observation silencieuse et de résistance passive mené en vain : « l’État mexicain a cédé le Michoacán à la Famille », résume la journaliste.

Milicienne (Photo : Border Beat)

Le spectre de la privatisation de l’État

C’est cette collusion présumée que dénoncent aujourd’hui encore les miliciens, dont les rangs compteraient quatre victimes — dont un enfant de 11 ans — tuées en début de semaine par l’armée fédérale. « L’armée n’a pas tué un seul Templier », déclarent les dirigeants ruraux au site spécialisé « Borderland Beat ». Faut-il désarmer les milices ? Le débat est âpre dans les médias et le champ politique mexicain. Plusieurs observateurs considèrent la montée des paramilitaires comme un moindre mal, face au « capitalisme périphérique »de la drogue et son « État narco », tous deux nés des politiques néo-libérales, a démontré l’analyse bien connue du politiste José Solis Gonzalez. D’autres y voient un prélude à l’instauration de polices et d’armées privées. Des points de vue opposés, mais tous deux hantés par le spectre de la privatisation de l’État…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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