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Tribune Libre de Mario Serviable

Maloya la pa nou la défé !

25 septembre 2014
Mario Serviable
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Rituel sacré malgache du deuil, réflexe collectif créole contre l’injustice, le maloya est devenu réjouissance pour les jours heureux. Depuis le 1er octobre 2009, le maloya réunionnais est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité. Le destin malicieux avait jugé que l’élément longtemps le plus contesté et le plus combattu des pratiques culturelles de l’île était celui qui était le plus digne d’être reconnu sur le plan mondial et d’être partagé avec l’ensemble des hommes.

Avec les enfants de la Nouvelle (Mafate), de gauche à droite, Dominique Carrère, Eno au roulèr et Danyèl Waro. 1988. Archives personnelles 7 Lames la Mer.

D’essence populaire, le maloya a été reconnu internationalement comme fait de culture, en attendant son entrée dans le dictionnaire à usage courant comme un nom propre à la créativité réunionnaise. Rituel sacré malgache du deuil, réflexe collectif créole contre l’injustice, le maloya est devenu réjouissance pour les jours heureux.

Qu’est-ce qu’un patrimoine culturel immatériel ? Pour Cherif Khaznadar, il s’agit de toute création humaine qui « relève de l’acte, de la pensée, du comportement (…) tout ce qui fait que les individus ont leur identité et sont différents les uns des autres ». Ces éléments, produits croisés de la géographie, de l’histoire et de l’ingéniosité des hommes, constituent une richesse humaine périssable. Ils ne sont maintenus vivants que s’ils sont transmis aux générations futures, chacune étant responsable vis-à-vis de l’avenir de leur préservation. L’idée de patrimoine est née de la croyance de l’immortalité des œuvres humaines. L’idée n’est pas neuve. Gérard de Nerval évoquait déjà l’influence que peuvent avoir sur nous des êtres que l’on n’a pas connus et des situations que l’on n’a pas vécues.

Le maloya, par le peintre réunionnais, Noël René.

C’est quoi le maloya ? Il était à l’origine une expression musicale chantée, jouée et dansée des esclaves. Il se confondait avec les rituels malgaches des services kabaré et de la Fête-Bœuf : mêmes publics, mêmes lieux d’élaboration, même langue psalmodiée et mêmes instruments de musique. Selon Florent Razafintseheno, le terme proviendrait du malgache mala helo, signifiant tristesse et amertume. Il se situait dans une contre-culture de la nuit avec le moringue, tous deux nés des migrations et des malheurs, et partageant la même parenté malgache.

Ce spleen malgache a côtoyé sur les terres d’exil à La Réunion d’autres déracinés venus d’Afrique et d’ailleurs. Et le chant des désespoirs s’enrichira d’autres notes. Le maloya sera influencé par les rythmes et les chorégraphies découverts sur le pont des bateaux négriers. Car pour conserver « la marchandise » en bon état commercial, on faisait monter les esclaves de la cale où ils étaient parqués, tous comourants pour la traversée funeste. Pour accomplir les mouvements hygiénistes et dégourdissant, les Noirs dansaient. Ils chantaient dans les langues de là-bas, couvrant le bruit de la mer et les sanglots de la séparation.


A terre, dans les camps et les calbanons, Mozambicains et Malgaches partageaient pitance, corvée et musique. A base de roulèrs, de kayambs, de bobres et de pikèrs, une nouvelle musique commune et familière s’élaborait. Elle était d’autant plus naturelle à créer qu’il n’y avait pas de musique autochtone malgache ; elle était déjà miscellanées d’apports et de combinaisons d’origines africaine et comorienne, à l’image de la multiplicité du peuplement malgache. Et un autre monde renaissait dans la nuit, aux cris des femmes et du tonnerre roulant des roulèrs.

Le son du roulèr a de tous temps appelé les dieux et les hommes. Le service malgache (kabaré) commençait à la nuit tombante, vers 18 heures. Il se déroulait toute la nuit pour s’achever aux premiers rayons de soleil du lendemain matin. Et pendant toute la nuit, on recevait les morts malgaches, intercesseurs auprès de Zanahar, et des divinités africaines égarées dans les tristes tropiques. Autour d’un feu, des musiciens « chauffés » par le rythme, l’effort et l’arack faisaient face à un chœur féminin dansant.

Sakifo 2011 : maloya sur le stand de l’association Simangavol. Photo IPR

Autour du cercle se tenait le public prêt à entrer dans le rond. C’était une parade amoureuse où les danseurs ne se touchaient pas, mimant impudiquement les promesses de l’amour et de l’abandon dans la séduction du gestuel. C’était un tourbillon de jupes et de corps au son répétitif des rythmes et des phrases repris jusqu’au bout de la nuit. Les hommes avaient délaissé leur requimpette, cette redingote mal seyante pour se déhancher et avaient conservé leur mauresque, ce pantalon ample et masculin, pour laisser la liberté au mouvement. Dans une tension pesante et palpitante, certains étaient pris dans le vertige de la transe. « Doudoup, doudoup, kissik, kissik ». Et la pénombre, loin des regards, n’appartient à personne…

Le principe sacré ne tolère pas la contradiction. Au service kabaré, l’alcool religieux fait le tour des convives dans l’assentiment. L’arack ne vient pas des guildives de la société de plantation ; il est marron, fabriqué dans la clandestinité et le secret des assemblages. On y verse rituellement quelques gouttes par terre avant de boire. C’est la part immémorielle des morts qu’il faut servir d’abord. Car l’alcool, boisson des morts de leur vivant, permet d’entrer en contact avec l’au-delà. Les divinités et les ancêtres descendent à un moment de la nuit, dit-on, pour partager le monde avec les hommes et s’emparer des corps consentants dans la pénombre. A l’aube naissante, les danses s’arrêtent ; les convives prennent congé des ancêtres jusqu’à l’année prochaine.

Le joueur de bobre et son dalon le joueur de "caïambe", sans "r" à l’époque. Photo ADR.

La musique, l’attrait de la fête cérémonielle et l’émoi de la curiosité transgressive vont rassembler tout le quartier. Une communauté nouvelle va se constituer sur une mémorisation commune de la déportation, de la captivité et de la misère pour l’élaboration collective d’une possibilité d’espérance. Au son du roulèr, le maloya emporte tout vers l’avenir des « lèvres d’embouchure » (Alain Lorraine). Est-il exclusivement réunionnais ? Jorge Amado aimait raconter ces pratiques de son Brésil natal. « Les pieds nus des femmes pilonnaient la terre battue. Les corps ondulaient suivant le rythme. La sueur ruisselait, tous étaient empoignés par la musique et la danse. La Marie-des-Rois trébucha, tomba sur le sol. Mais elle continuait à danser, écumant de la bouche et du sexe. »

Au bal de la Croix Blanche, en 1956. (Source : "La Réunion se souvient", 1986)


Le maloya est réunionnais. Même si ses racines sont malgaches et mozambicaines, il a été élaboré à La Réunion, dans une base mélodique immuable avec le roulèr, le kayamb et le bobre, enrichie de toute l’ingéniosité et de toute l’émotion du temps qui passe. Il est né de la solidarité des plus pauvres et de la générosité des petits ; il s’est manifesté dans l’accueil des errants étrangers pour partager un coin de ciel et de terre. A ce titre, il est une réponse éthique contre toute déliaison sociale, au sens que le philosophe Levinas donnait au terme éthique : « Avant le souci de soi, que nous avons tous légitimement, l’éthique nous invite au souci des autres et nous appelle à être responsable envers eux ».

Le maloya dit Alain Lorraine est « l’opéra de tout un peuple » ; il est autant patrimoine que projet, c’est-à-dire héritage des pères et avenir des fils dans la reconnaissance de la filiation. Car le don des pères, comme le goût du lait de la mère, peut parfois être oublié ; et le souvenir peut mourir chez les vivants. Lorraine, poète de l’inconscient noir mais aussi de la conscience noire, a démontré que la souffrance subie peut se sublimer dans une culture des convergences. Cela évite vengeance, récrimination et revanche. Le maloya a ainsi contribué à tisser des liens pour déployer la vie d’un peuple-banian réunionnais, ce ficus sacré des Hindous abritant le sommeil de Brahma dans le « tumulte de lianes ».

Madame Baba, fusil à la main, servis kabaré en hommage aux ancêtres. Photo IPR (Marie Trouvé)

La reconnaissance du maloya comme patrimoine du monde est importante pour les Réunionnais. Elle les libère de l’enfermement dans une identité localisée, insulaire et étroite. Car habiter une île est dangereux ; la tentation du repli, de remonter aux sources ou aux racines est un rendez-vous avec la mort. La géographie nous enseigne que l’île atrophie les ailes des oiseaux, ici les drontes, là-bas les kiwis, et peut réduire le périmètre cognitif des hommes enfermés dans l’insularité et l’endogamie, conduisant à l’extinction des espèces. Il faut préférer les deltas de toutes les cultures et les embouchures de Christine Salem à l’idolâtrie funèbre des minces sources ; il faut choisir l’immensité effrayante de l’océan à la sécurité du bocal dans lequel on tourne en rond. Il faut courtiser l’aérien pour disposer des racines et des ailes ; et métisser le ficus et l’albatros. C’est pour cela qu’il est imprudent de considérer le maloya comme l’alpha et l’oméga de l’identité réunionnaise.

Et l’avenir ? Reconnaître n’est pas sanctuariser ! La mondialisation, les modes et les cultures dominantes feront toujours peser des risques sur la diversité culturelle, à commencer par celle des marges du lointain. Et sur la terre des hommes, rien n’est durable, sauf la mort. Tous les hommes meurent et les plus belles histoires d’amour entre les hommes, comme le maloya, meurent aussi. Et la vie est un combat de tous, tous les jours. Le maloya n’est pas culture « empaillée », figée dans le minéral ou le muséal inertes pour la contemplation de la multitude. Le maloya ne vit que dans la mémoire vive et le combat des hommes. Elle est culture performative ; et le Roi Kaf revient chaque fois que notre cœur bat plus vite au son du roulèr. Maintenons l’aveu : Maloya la pa nou lafé, mais il faut rajouter en prenant nos responsabilités : Maloya la pa nou la défé.

Mario Serviable
Géographe

Merci à Antoine KonsöLe pour les pochettes de disques...


Antoine Konsöle, alias DJ KonsöLe, est un passionné de musiques créoles et tropicales, de rythmes de l’Océan Indien, de l’Afrique, des Caraïbes, de l’Amérique du Sud. Collectionneur, connaisseur, il explore les arcanes des musiques indocéaniques et se distingue comme l’un des spécialistes de premier plan du séga et de ses déclinaisons insulaires. Il est président de l’association Kreolart qu’il fonde avec Arno Bazin et qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine musical réunionnais.

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