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Tribune Libre de Gabriel Lebreton

Les mercantis incultes

5 juillet 2014
Gabriel Lebreton
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Dans les années soixante, les critiques de cinéma s’extasiaient devant le fait que le film d’Orson Welles « Citizen Kane » était le seul film de l’histoire du cinéma en France dont le titre n’avait jamais été traduit dans la langue dite de Molière...

« Tant qu’il y aura des hommes »

Ils doivent aujourd’hui, du moins pour ceux qui nous ont quittés, se retourner dans leur tombe : les mercantis incultes qui président aux destinées du fric cinématographique ont commis le péché mortel consistant à ne plus traduire les titres des films principalement américains programmés dans les salles françaises, les diffusant ainsi sous leur intitulé originel.

« Graine de violence »

Paresse ? Snobisme de bas étage ? Recherche du profit maximum ? Ignorance ? Inculture ? C’est tout cela à la fois. Personnellement quand je fréquente les salles obscures et que la sémillante et pimpante jeune personne préposée au guichet me demande quel film je veux voir, je réponds par le numéro de la salle.

Il se trouve qu’au comptoir les employés n’ont pas connaissance des films programmés dans les salles, bien que l’information défile sur un écran au-dessus de leur tête.

« Les chemins de la haute ville »

La sémillante et pimpante jeune personne insiste pour que je lui donne le titre du film, car elle ne peut délivrer de billet que sur la base du titre du film et non d’après le numéro de la salle, ce à quoi je réponds que le titre n’étant pas en français, je suis parfaitement incapable de reproduire la suite des mots qui le composent.

La sémillante et pimpante vendeuse me conseille alors de me référer au programme, dont une pile fort-à-propos s’amoncelle sur le comptoir. Désireux de montrer ma bonne foi, je feuillète le dit programme pour trouver le titre du film que projette la salle que j’ai sélectionnée. Malheur ! le programme est celui de la semaine dernière.

« Autant en emporte le vent »

La sémillante et pimpante personne se réfugie alors dans une arrière-salle obscure, d’où elle ressort une minute plus tard avec le titre du film recherché ! Derrière moi la file des spectateurs commence à s’agiter. Enfin j’ai mon billet, enfin je vais pouvoir visionner et auditionner en français le film dont le titre est resté en anglais !

Tout ceci pour dire que si cette pratique débile avait existé depuis les origines du cinématographe, nous aurions été privés des plus beaux titres de films de l’histoire du cinéma. Ainsi nous n’aurions pas connu :

« North by northwest »

  • « Tant qu’il y aura des hommes » (« From here to eternity » : d’ici à l’éternité, de Fred Zinnemann)
  • « Graine de violence » (« Blackboard jungle » : la jungle du tableau noir, de Richard Brooks)
  • « Les chemins de la haute ville » (« Room at the top » : chambre au sommet, de Jack Clayton)
  • « Les dents de la mer » (« Jaws » : machoires, de Steven Spielberg)
  • « Autant en emporte le vent » (« Gone with the wind » : parti avec le vent, de Victor Fleming)
  • « La mort aux trousses » (« North by northwest » : nord-nord-ouest, d’Alfred Hitchcock)

« One-eyed jacks »

  • « La vengence aux deux visages » (« One-eyed jacks » : « Les valets borgnes », de Marlon Brando)
  • « L’homme des vallées perdues » (« Shane » : Shane, de George Stevens)
  • « La mort dans la peau » (« The Bourne supremacy » : la suprématie Bourne, De Paul Greengrass)
  • « Y a-t-il un pilote dans l’avion » (« Airplane » : avion, de David Zucker, Jerry Zucker et Jim Abrahams)
  • « Maman j’ai raté l’avion » (« Home alone » : seul à la maison, de Chris Columbus)
  • « La colline des hommes perdus » (« The hill » : la colline, de Sidney Lumet)
  • and so on.

« The hill »

A l’inverse, le très beau film de Darren Aronofsky commercialisé en France sous son titre d’origine « Black swan » aurait-il perdu de sa noirceur en s’appelant « Le cygne noir » ? « Django unchained », diffusé au Québec sous le titre pas très heureux de « Django déchaîné », n’aurait-il pas gagné en élégance en étant traduit par exemple par « Les chaînes brisées » ?

Et le film de Steve Mac Queen (l’autre) « Twelve years a slave » aurait-il eu moins d’impact sous des titres qui ne racontent pas l’histoire mais dont le caractère mystérieux est de nature à susciter l’intérêt, tels que « En dessous de l’humain », « Les chaînes de la liberté » ou « Libres et égaux » ?

Que la jeune et pimpante personne préposée au comptoir se rassure : je vais me mettre à l’anglais. Mais il n’est pas sûr qu’à ce moment quand je lui dirai le titre du film que je veux voir elle me comprenne plus facilement que si je lui donnais le numéro de la salle.

Gabriel Lebreton

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