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Une île au conditionnel et entre guillemets...

La Réunion selon Chicaud

10 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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La Réunion, c’est bien pour faire du sport, mais il ne faudrait pas trop que les autochtones gâchent le plaisir avec leurs jérémiades, estime le patron du Grand Raid.

Monument aux enfants réunionnais déportés dans la Creuse, oeuvre de Nelson Boyer. A l’initiative du Conseil Général.

Révolu, le temps où associatifs et auteurs dénonçaient, au cœur de la foule sourde des faiseurs d’opinion, la tragédie néo-coloniale des « enfants de la Creuse ». Un courant mémoriel semble désormais ramener à la surface l’histoire de ce qui fut bien une déportation — on n’a pour l’instant pas encore trouvé d’autres mots pour définir les transferts forcés d’individus. En mai dernier, un documentaire diffusé par Réunion Première, signé du talentueux William Cally, a remis au cœur du débat cet épisode méconnu de l’ère Debré.

En novembre, une sculpture de Nelson Boyer était installée aux abords de l’aéroport de Gillot, lieu d’où les enfants, ramassés dans les campagnes réunionnaises réputées surpeuplées partaient, en vue de redonner une jeunesse au terroir français saigné par l’exode rural.

C’est ce monument qui déplaît à M. Robert Chicaud, ci-devant avocat et organisateur du « Grand Raid », auteur d’un courrier acrimonieux paru dans la presse d’hier. 1600 marmailles, abandonnés ou non, déplacés en France après une immatriculation d’office ? Des stigmates héréditaires, des suicides ? Cela reste à voir, selon l’imprécateur, qui utilise pour évoquer ces faits les conditionnels et guillemets de la grammaire révisionniste.

L’histoire de la Creuse donc, Chicaud n’y croit pas vraiment, mais au fond, il s’en fiche : ce n’est pas la sienne. Ce qu’il n’aime pas, en revanche, c’est qu’on la lui mette dans les pattes.

Mais sacrilège ! On a osé ériger la figure de l’exil forcé à l’endroit précis où l’apôtre de la Diagonale a pris l’habitude de rassembler son cheptel de coureurs, venu des quatre coins du monde pour piétiner sur les chemins du Grand Raid — cet événement qui fut autrefois une course avant de devenir une sorte de grand’messe matérialiste, régie par la liturgie de la compétitivité et servie par des volontaires qui travaillent pour « peau d’zeuf » à la plus grande gloire du trail et de Robert Chicaud, prophète aux pieds nikés.

La statue, selon ce dernier, déclasse des « cocotiers », qui sont, nous explique-t-il « le symbole du tourisme », symbole relevé par l’arrière-plan du « Massif du Piton des Neiges ». L’évocation de ces morveux mal torchés et (hypothétiquement, d’ailleurs) envoyés rentrer les foins dans la mère patrie va désespérer la galope, râle notre bon maître Chicaud. Impossible, écrit-il, « d’envisager l’accueil des trailers venus à la fois chercher du plaisir sportif et faire du tourisme sur un site où on leur rappelle des cruautés perpétrées contre des enfants » (…). « Comment concilier terre d’accueil et territoire d’où ont été « déportés » des centaines d’enfants ? Comment peut-on envisager l’accueil des compétiteurs qui apercevront parmi les personnages figurant sur le socle un jeune enfant la bouche déformée par la douleur implorant l’autorité », s’interroge le patron des coureurs, fin connaisseur de l’histoire et de l’industrie du voyage.

On imagine ce que donnerait sous d’autres cieux la déclinaison de pareille doctrine : laissons crouler le village d’Oradour-sur-Glane, ça démotive le touriste ; virez-moi des cœurs de ville ces monuments aux morts déprimants ; sans parler de la statue blanchâtre et fantomatique du mémorial, qui gâche la perspective du Pont-Neuf au cœur du Gai Paris.

Et que dire de ce Mémorial rabat-joie de Gorée, installé comme fait exprès pour déprimer et culpabiliser le touriste venu s’éclater sur la côte africaine, dont ils enrichissent l’industrie en achetant pantalons ethniques, sandales en cuir et bijoux en capsules de soda ? Sans doute Robert Chicaud ne tiendrait-il pas pareil discours dans la « Métropole » — allons-y nous aussi de nos guillemets.

Parce que, pardi, « la-bas », ce n’est pas pareil. « Là-bas », s’imagine sans doute M. Chicaud, on a une histoire ; « là-bas », en France, mais aussi, vous dirait-il probablement, au Sénégal, car sachez-le : M. Chicaud est, vous dira-t-on ça et là, un « progressiste ». Peu de chance, donc, qu’il partage le point de vue sarkoziste selon lequel « l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire  ».

L’homme réunionnais ne doit pas trop y être entré lui non plus, puisque, selon la hiérarchie des valeurs énoncée par notre bavard au français hésitant, la mémoire pèse moins que la « tradition de l’hospitalité réunionnaise » —qui se confond d’ailleurs avec la « tradition (sic) du Grand raid ».

Une île au conditionnel et entre guillemets, une nation-service ensoleillée, où l’on en prend et on en laisse à sa guise : telle est La Réunion selon Robert Chicaud, et pourquoi, finalement, lui donnerait-on tort ? Voici plus de 20 ans que les aventures de bac à sable et les odyssées en dossard font la culture dominante et sont la source de fierté d’un pays qui, autrefois, fut celui des poètes, des travailleurs et des résistants.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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