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Tribune Libre de Perceval Gaillard

La Potence ou la Pitié

31 janvier 2017
Perceval Gaillard
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La Réunion est-elle assez riche de ses enfants pour se permettre d’en perdre un seul ?

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"Le cri des exclus", by Enrique Iglesias Fischer

« La Potence ou la Pitié » a percuté de plein fouet mon expérience d’éducateur spécialisé


La lecture de l’ouvrage, devenu un classique, écrit par l’historien polonais Bronislaw Geremek : « La Potence ou la Pitié, l’Europe et les pauvres du Moyen-Âge à nos jours », est venu percuter de plein fouet mon expérience d’éducateur spécialisé au sein d’une institution, historique à La Réunion, accueillant de jeunes adolescents catégorisés comme « délinquants multirécidivistes »...

De la fin du féodalisme à nos jours, l’auteur analyse magistralement les politiques charitaires et sécuritaires mises en place par les puissants vis-à-vis des pauvres et des exclus. Politiques oscillant continuellement entre une quasi sanctification de la pauvreté, lorsque celle-ci ne remet pas en cause l’ordre social établi, et une répression féroce du vagabondage ou de la mendicité, symboles du désordre et de la contestation sociale.

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Par Pawel Kuczynski

Le « bon et vrai » pauvre / Le « mauvais et faux » pauvre


Cette apparente contradiction entre deux attitudes qui peuvent paraître complètement opposées n’en est pas une : le « bon et vrai » pauvre (infirme, malade, incapable de subvenir à ses besoins) qui n’a pas choisi son état doit être secouru tandis que le « mauvais et faux » pauvre (vagabond, délinquant, voleur) qui a choisi de l’être doit être impitoyablement puni pour sauvegarder l’ordre social, assurément divin.

Toutes proportions gardées, j’ai vu fonctionner cette logique au sein d’une institution historique à La Réunion dont l’ancien nom, l’APECA, résume à lui seul l’idéologie qui la sous-tend : l’Association pour la Protection de l’Enfance Coupable (« la Potence ») et Abandonnée (« la Pitié »).

Malgré un changement de nom, le fond idéologique reste bien prégnant, ce qui explique le fossé entre les pratiques « modernes » en cours dans le secteur social, qui visent à mettre l’usager au centre de la prise en charge et à individualiser au maximum le travail éducatif en fonction de la singularité de chaque situation rencontrée, sans parler des droits de l’enfant et de sa famille, et les pratiques « archaïques » encore en cours au sein de cette institution qui accueille des jeunes placés au titre de la Protection Judiciaire de la Jeunesse.

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Photo : Sylvain Lagarde

Éducateurs ou gros bras ?

Commençons par le début, c’est-à-dire le recrutement du personnel éducatif. Même si des efforts ont été faits ces dernières années et si la difficulté de recrutement d’éducateurs diplômés pour ce genre de public est réelle, on ne peut qu’être surpris par le nombre important de personnels non formés, issus soit du monde de la sécurité, soit du monde des arts martiaux ou de la boxe, pour travailler avec un public qui rencontre des problématiques extrêmement compliquées nécessitant un savoir, un savoir faire et un savoir être professionnel en perpétuel questionnement.

Imagine-t-on un seul instant remplacer les infirmiers à l’hôpital ou les instituteurs à l’école par du personnel non qualifié ? C’est pourtant ce qui est fait, avec les plus fragiles de nos enfants, sans que les tutelles ou la Justice n’y trouve rien à redire…

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Par Susan Spjut

Que de souffrances et d’attitudes inadaptées !


Que l’on me comprenne bien : au sein des différentes structures dans lesquelles j’ai travaillé, je n’ai rencontré aucune personne mal intentionnée ou maltraitante par nature, certains sont devenus des amis par la suite, mais que de souffrances et d’attitudes inadaptées !

Il est parfaitement logique que face à une agressivité et des provocations récurrentes, augmentées par la difficulté voire l’incapacité à créer une relation éducative, véritable cœur de notre métier, sur laquelle le jeune pourra s’appuyer au quotidien pour évoluer, une personne qui n’a pas d’outils éducatifs pour y répondre utilise la violence pour y répondre.

Réponse inadaptée d’un point de vue éducatif et illégale d’un point de vue juridique. Réponse qui, parfois, crée souffrance et frustration y compris chez ceux qui l’utilisent, conscients pour certains du caractère inapproprié et victimes aussi de la violence des jeunes en représailles, eux qui malgré toutes les compétences sécuritaires ou martiales de l’encadrant en ont vu bien d’autres…

Mais que faire lorsque cela est cautionné, d’une manière passive ou active, par les cadres ? La plupart feint de ne rien voir quand certains, plus rares mais plus dangereux, encouragent activement ce genre de comportements, qui aggravent bien plus la violence et la rage des jeunes qu’ils ne les apaisent. J’ai encore en mémoire ce chef de service, adepte de la contention abusive, qui disait à ses « éducateurs » : « si lo marmay li regard aou en graine ou li koz mal ek ou : ou trap ou bat atèr ».

La contention, comme son nom l’indique, est une technique à mettre en œuvre pour contenir une personne qui passe à l’acte sur lui-même ou vers les autres, en dernier recours lorsque toutes les autres méthodes ont été épuisées, certainement pas pour répondre à une agressivité verbale ou à un regard déplacé !

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Par Russ Mills

La dernière chance...


Quel sens cela a-t-il vis-à-vis de jeunes qui se retrouvent justement placés car ils n’ont pas d’autres moyens de répondre à l’agressivité que la violence ?

Quel modèle d’adultes leur propose-t-on lorsqu’on se comporte avec eux de la même manière, voire pire, qu’eux mêmes ou que leur entourage envers eux ?

Par cette réponse en miroir, nous condamnons la dernière chance qu’ils avaient de se comporter autrement et de pouvoir construire un autre type de relation aux autres et au monde.

De plus, au-delà de l’aspect purement éducatif, nous trahissons ce pour quoi nous sommes payés et ce que la société nous demande : respecter la singularité du jeune, ainsi que ses droits les plus élémentaires, pour lui permettre de se réinsérer et de devenir un adulte, et un citoyen, pleinement responsable.

Reprenons la comparaison avec le milieu hospitalier : envisagerait-on qu’une institution, pour des raisons idéologiques, ne soignent pas la maladie d’un patient voire l’aggrave, alors qu’elle est en charge de la soigner ? La délinquance des mineurs n’existe pas…il n’existe que des adolescents ayant commis un ou plusieurs délits.

En effet loin d’être un mauvais « marmay », un voleur, un casseur, un délinquant (autant de termes utilisés quotidiennement dans l’institution et qui renvoient à la potence), le jeune accueilli est d’abord un adolescent singulier, avec une histoire de vie et familiale singulière, qui ne résiste pas au terme générique utilisé pour le décrire.


Portrait-Type du jeune délinquant...


Après un certain nombre d’années de pratique, je suis toujours incapable, lorsqu’on me le demande, de fournir un modèle type du jeune délinquant tout simplement parce qu’il n’en existe pas ! La délinquance est par définition une notion sociale qui se comprend à travers un ensemble de lois qui n’ont de sens que dans une société donnée, à un moment donné.

Nous pouvons rencontrer absolument tous les parcours et c’est bien là que le travail de l’éducateur prend tout son sens. Non pas plaquer un modèle absolu dérivé d’une idéologie que la plupart ne voit même pas, mais s’intéresser à l’individu : son potentiel, ses capacités, ses difficultés, ses ressources, pour lui permettre, à travers l’instauration d’une relation éducative, de dépasser sa problématique et de devenir un adulte responsable de ses actes.

Dépasser l’idéologie en s’appuyant sur les lois de la République

C’est tout le sens de l’Ordonnance du 2 Février 1945, relative à l’enfance délinquante dont le préambule commence par ces mots : « La France n’est pas assez riche de ses enfants pour se permettre d’en perdre un seul… ». La Réunion est-elle assez riche de ses enfants pour se permettre d’en perdre un seul ? Lorsqu’une partie de la droite française demande bruyamment son abrogation, y compris un ancien Président de la République entretenant un rapport plus qu’ambigu avec la Justice de notre pays, au motif que la délinquance d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de 1945, ils ont en partie raison : les délinquants de 1945 étaient infiniment plus durs que ceux de maintenant !

Cette loi est adoptée en pleine guerre, alors que plus d’un million d’orphelins de guerre sillonnaient le pays, tuant et volant allègrement ; les hommes politiques de l’époque ont eu le courage de reconnaître la spécificité de chaque enfant et leur responsabilité, en tant qu’adulte, au niveau du comportement de leurs enfants. La jeunesse n’est jamais que le reflet de l’éducation donnée par les adultes donc plutôt que de culpabiliser les jeunes interrogeons-nous sur les valeurs transmises par notre société actuelle : appât du gain, individualisme forcené, compétition acharnée, mépris de la connaissance au profit de la réussite, stigmatisation des pauvres et des exclus…

Une autre loi, qui structure le travail social, est essentielle si l’on veut dépasser l’idéologie et prendre en compte l’individu : la loi du 2 Janvier 2002 qui rénove l’action sociale et place l’usager au centre du dispositif. Rappelant fermement les droits des personnes accueillies et de leurs familles au sein des institutions, elle est, douze ans après, globalement bien appliquée dans le secteur médico-social, un peu moins dans le secteur social et quasiment absente dans cette institution. En tant que professionnels, c’est pourtant notre principal atout pour peser auprès de nos cadres et direction : parlez-leur projet éducatif, valeurs, éthique professionnelle… « zot lé pa la ek sa ». Par contre, brandissez le non respect de la loi 2002 et là tout de suite vous aurez de l’écoute. Encore faut-il la connaître cette loi et la maîtriser, donc être formé, ce qui renvoie au recrutement du personnel…

Des enfants en danger et une surreprésentation des milieux populaires

Quitte à me contredire, il existe une seule caractéristique commune aux jeunes « délinquants » : ils ont fait l’objet, dans 99% des cas, d’une mesure de Protection de l’Enfance : assistance éducative ou placement. C’est à dire qu’avant d’être « coupables » d’avoir commis un ou plusieurs délits, ils ont été « victimes » de carences éducatives et/ou de maltraitance. Un passage à l’acte délinquant, qu’il soit le fait d’une mauvaise rencontre ou d’un comportement ancré depuis plus longtemps, n’est jamais le fruit du hasard, jamais. Il s’explique par un environnement familial déficient ou défaillant, lui-même devant être compris à l’intérieur d’un environnement social précis.

La plupart des jeunes que j’ai pu rencontrer provenait de milieux modestes, voire défavorisés. Très peu de la classe moyenne, aucun des classes supérieures. Non pas que leurs enfants ne commettent pas d’actes délinquants, ne serait-ce que l’usage de stupéfiants, mais ils n’atterrissent jamais en foyer PJJ. Leur famille ont les moyens de leur payer un avocat d’élite, de les envoyer en pension, de leur faire quitter le territoire s’il le faut… autant d’atouts que ne possèdent pas les jeunes des quartiers populaires qui paient cash la moindre entorse à la loi.

Au regard de certains profils, objectivement, cela peut être une bonne chose car cela les stoppe dans leur spirale infernale mais pour d’autres, pour beaucoup d’autres, il s’agit ni plus ni moins d’une double peine : exclus socialement, punis judiciairement. Dans ma fonction actuelle de travailleur de rue, je ne peux être qu’écœuré par certaines situations rencontrées : combien de jeunes majeurs, au parcours certes chaotique, qui sont pourtant dans une vraie démarche d’insertion, se retrouvent incarcérés pour une bagarre le samedi soir ou pour un joint dans la poche ? Rien n’a changé depuis Jean Valjean, condamné au bagne pour le vol d’une pomme…

Dans ces cas-là, la justice est rapide et expéditive, très loin de ce qui se passe pour les délinquants en col blanc ayant leurs entrées au Tribunal. Très loin des dix ans de délai pour le jugement d’un premier magistrat d’une grande commune du sud de l’île par exemple. Sur la délinquance juvénile à La Réunion, un excellent livre du sociologue Lorant Médéa est à disposition du grand public : « La délinquance juvénile à La Réunion » [1]. Chaque citoyen, à fortiori chaque travailleur social, devrait l’avoir lu pour sortir de la culpabilisation ou de l’irresponsabilité véhiculées par l’idéologie dominante et connaître la réalité d’une manière scientifique.

D’un livre à l’autre… rien de tel que la connaissance et la curiosité intellectuelle pour mieux comprendre les hommes et sortir de l’idéologie qui enferme les individus dans des cases qu’il est si difficile de briser. Alors la potence ou la pitié pour nos jeunes ravageurs parés de tous les vices ? Ni l’un, ni l’autre : la responsabilisation et l’individualisation de la prise en charge, le tout dans le respect des lois de la République. Ni plus ni moins.

Perceval Gaillard

La continuité de cette vision idéologique et théologique de la pauvreté est tout simplement saisissante : comment ne pas penser, à l’aune de cette définition, à l’actuel Pape François, le Pape des pauvres ?

Docteur François et Mister Bergoglio devrais-je plutôt dire… En effet, d’un côté un Pape proche des pauvres, contre la finance, qui met au pas la Curie, mettant en pratique réellement le message de pauvreté du Christ à rebours d’un haut clergé qui s’est vautré depuis des siècles dans un luxe tapageur et fait un usage abusif du pouvoir temporel que lui octroie l’immense pouvoir spirituel de l’Eglise Catholique. En cela, dans l’histoire vaticane, ce Pape, premier jésuite à occuper le siège de Saint-Pierre, est un vrai révolutionnaire et a bien mérité son surnom.

Combien de cardinaux doivent le maudire en leur for intérieur, lui qui leur rappelle chaque jour, par ses actes et ses paroles, à quel point ils se sont éloignés du message originel du Christ ? D’un autre côté cependant comment oublier la passivité du Cardinal Bergoglio, alors chef des jésuites dans son pays, l’Argentine, durant la dictature militaire pendant que des dizaines de milliers de ses compatriotes se faisaient exécuter pour leurs opinions politiques, dont certains étaient des jésuites qu’il n’a pas protégés voire qu’il aurait dénoncés selon certains ?

Adversaire acharné de la Théologie de la Libération, qui se propose justement de libérer les pauvres de leur état initial en revenant à l’idéal égalitaire prôné par le Christ, auteur de déclarations extrêmement misogynes et homophobes dans son pays, protecteur d’un curé condamné à la prison à vie pour avoir béni de force les hommes et les femmes jetés vivants à la mer du haut d’un hélicoptère par les sbires de Videla : comment expliquer autrement l’apparent paradoxe de cet homme, ami des pauvres sur le trône de Saint-Pierre et adversaire acharné de ceux qui cherchent à se libérer de leurs chaînes dans son propre pays ?

Il défend les « bons pauvres », ceux qui n’ont pas choisi de l’être et ne demandent rien d’autre que la charité, mais combat impitoyablement les « mauvais pauvres », ceux qui cherchent à s’émanciper de leur état actuel en remettant nécessairement en cause l’ordre social établi qui a créé leur état de pauvreté à la naissance.

Notes

[1Laurent Médéa, ed ZARLOR

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