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Notes de lecture : Clive Hamilton

La nécessité du deuil de ce monde

19 février 2014
Bruno Bourgeon
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Il ne s’agit plus de préserver notre petit confort. Mais de penser l’apocalypse... D’où la nécessité du deuil du monde. Le philosophe australien, Clive Hamilton, nous enjoint de nous préparer à changer de monde. Décryptage par Bruno Bourgeon.

Image extraite du film documentaire de Michael P. Nash, "Climate refugees".

Bruno Bourgeon nous livre une synthèse de la pensée du philosophe australien, Clive Hamilton, à partir de ses livres :

  • « Requiem pour l’espèce humaine : Faire face à la réalité du changement climatique » [« Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change »], Les Presses de Sciences Po, 2013.
  • « Les apprentis sorciers du climat : Raisons et déraisons de la géo-ingénierie » [« Earthmasters : Playing God with the climate »], Seuil, coll. « Anthraxopocène », 2013.

- Le déni
En tête, les climato sceptiques mais ils ne sont pas seuls. Une partie de l’opinion publique n’a pas dépassé cette étape. Plus d’1/3 des Français (35%) déclarent que le changement climatique n’est pas prouvé (13%) ou que rien ne démontre qu’il est lié aux activités humaines (22%), chiffres d’août 2013. Cependant 61% des français considèrent que le changement climatique est dû à l’homme. Cette forte majorité est sortie du déni.

- La colère
Les écologistes se trouvent ici. Ils accusent les gouvernements mais, surtout, nous tous qui n’avons guère envie de changer de vie. Une grande partie de la population française est acquise à l’écologie. Mais elle ne vote pas pour les Verts lors des élections. Toutes les entreprises se déclarent engagées dans la protection de la planète. Mais elles font tout pour éviter les surcoûts qui réduiraient leurs bénéfices. Tous les partis politiques se disent écologiques, mais sont incapables d’adopter et d’imposer de véritables mesures pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Tous les Etats adhèrent à la volonté de lutter contre le réchauffement climatique. Mais lorsque leurs représentants se rendent à Copenhague ou à Doha, ils n’accouchent de rien. Ils repoussent l’échéance des décisions contraignantes. D’où la colère de ceux qui voudraient que l’on fasse quelque chose...

- Le marchandage
C’est ce qui se passe dans les négociations internationales sur le climat. Chacun tente de s’en sortir, c’est à dire sans dépenser trop d’argent ni imposer à sa population des contraintes qui pourraient brider une croissance économique atone : échecs de la bourse du carbone, de la taxe carbone ou de l’écotaxe. Réduire les émissions de CO2, oui, mais sans que cela coûte. De l’argent, du confort, des loisirs...

- La dépression
Nous n’y sommes pas. C’est justement l’objet du livre de Clive Hamilton. Le philosophe plaide ouvertement pour qu’advienne cette phase de désespoir. Non pas pour s’y noyer, mais parce qu’elle est, selon lui, incontournable dans le processus de deuil. Comme face à la mort d’un être, la douleur de la perte est renforcée par le sentiment d’impuissance, d’absurdité.

Avec le changement climatique, il est plus difficile de parvenir au désespoir profond que Clive Hamilton appelle de ses vœux. Contrairement à la mort des êtres humains, le phénomène climatique n’est pas brutal. Il s’étale au contraire sur des décennies, voire des siècles. Notre civilisation meurt lentement. Si lentement que nous ne sommes pas sûrs d’être les témoins de son dernier souffle. Ni même nos enfants. Difficile, psychologiquement, de souffrir pour une descendance non née. C’est à cet effort d’empathie pour notre postérité que Clive Hamilton nous invite, dans la droite ligne de la pensée de Hans Jonas.

Pas évident qu’il soit largement suivi. Ainsi, ne vaut-il pas mieux concentrer nos efforts sur les 842 millions de personnes qui souffrent encore de la faim ? Sur les 3,6 millions de personnes qui meurent chaque année par manque d’eau potable et sur les 780 millions qui sont exclues de son approvisionnement ? Sur les 225 millions de malades du paludisme dont 780.000 meurent chaque année ?

Pour le philosophe, la Terre ne va pas subir une simple augmentation de la température moyenne de 2°C (il plaide pour 4°C). Notre planète va, selon lui, être transfigurée. Le désordre, les tensions, les émigrations et les impacts économiques vont ravager notre monde. C’est inéluctable, fatal, irrémédiable. Quelles que soient les mesures, improbables, que nous pourrions prendre. L’humanité pourra être réduite à un milliard d’individus, peut-être moins. Il ne s’agit plus de préserver notre petit confort. Mais de penser l’apocalypse...

D’où la nécessité du deuil du monde.

- L’acceptation et l’action
Clive Hamilton se distingue des catastrophistes par le fait que le désespoir qu’il prône n’est qu’une étape intermédiaire. Le fond de la piscine, en somme. Pour lui, il débouche sur l’apaisement que procure l’acceptation. Le monde va changer. Celui que nous connaissons et que nous aimons, dans la mesure où il est assez clément ou que nous avons appris à supporter sa rudesse, disparaîtra d’ici la fin du siècle.

Au terme de ce deuil, comme à celui de tous les autres, une évidence apparaîtra. Telle la lumière au bout du tunnel ou l’éclat du soleil à la surface de la piscine. La vie continue. Le maître mot : la capacité d’adaptation de l’humanité. L’homme fait partie des champions, dans ce domaine. Dès lors, notre perception du futur change. Il ne s’agit plus de nous battre en vain pour sauver le monde. Situation stérile.

Clive Hamilton nous enjoint de nous préparer à changer de monde. Il aborde l’une des options de cette phase d’action, la géo-ingénierie. Il vient d’ailleurs de consacrer un ouvrage entier à ce thème. Pour l’essentiel, il dénonce les apprentis sorciers qui espèrent réduire le réchauffement climatique en dispersant des particules réfléchissantes dans l’atmosphère. Ou en traitant chimiquement l’eau des mers.

Le changement de point de vue que propose Clive Hamilton est donc radical. Ses conséquences apparaissent originales par rapport au discours écologique. En effet, à partir du moment où l’on accepte cette fin de notre monde, il devient possible de penser le prochain. D’étudier les difficultés que l’humanité va rencontrer. Les migrations climatiques, par exemple, devront être prises en charge. Sinon, des conflits meurtriers éclateront lorsque les habitants des nouvelles zones défavorisées (150 millions de personnes vivent aujourd’hui au Bangladesh, par exemple) déferleront sur les pays qui tirent un meilleur profit du changement climatique.

Par rapport à nos ancêtres, nous disposons d’un atout important : nous sommes prévenus. Ce qui double nos chances...

Bruno Bourgeon
Président d’AID (Association Initiatives Dionysiennes)

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