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Propagande de guerre

Koweït : il y a presque un quart de siècle, l’affaire des couveuses

16 mars 2014
Geoffroy Géraud Legros
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« Les soldats irakiens débranchent les couveuses au Koweït ». Il y a 25 ans, une mise en scène venait appuyer l’intervention des États-Unis contre Saddam Hussein, rappelle un article paru sur le site d’Olivier Berruyer, dont je reproduis ici la quasi-intégralité. À méditer, à l’heure où les machines de guerre médiatiques tournent à plein, afin d’imposer aux opinions les représentations qui justifient les stratégies diplomatiques et/ou les interventions militaires...

Cimetière de tanks irakiens après la Guerre du Golfe. Photo : john Out

En 1990, une vaste campagne de communication est lancée aux Etats-Unis pour inciter le pays à s’engager dans la guerre. L’un de ses points forts, qui marquera profondément l’opinion publique, est l’affaire des incubateurs. Selon des sources koweïtiennes, les soldats irakiens se sont livrés à des atrocités dans les hôpitaux de Koweït City. Ils auraient débranché les alimentations en oxygène des incubateurs et tué les bébés qui s’y trouvaient. Tout cela pour récupérer l’appareillage médical et l’envoyer à Bagdad.

La rumeur de ces atrocités se propage. Elle devient une quasi-certitude avec les auditions de la commission pour le respect des droits de la personne. Pour la première fois, un témoin direct parle de ces actes de sauvagerie. Il s’agit de Nayirah, une jeune fille de quinze ans.

Le 14 octobre 1990, une jeune femme koweïtienne, appelée par les médias « l’infirmière Nayirah », témoigne, les larmes aux yeux, devant une commission du Congrès des États-Unis. L’événement est retransmis rapidement par les télévisions du monde entier :

Un "témoin" des atrocités irakiennes dépose devant le Congrès. Il s’agit en fait de la fille de l’Ambassadeur du Koweït, établira plus tard le New-York Times. (Photo : www.les-crises.fr)

« Monsieur le président, messieurs les membres de ce comité, je m’appelle Nayirah et je reviens du Koweït. Ma mère et moi étions au Koweït le 2 août pour passer de paisibles vacances. Ma sœur aînée avait accouché le 29 juillet et nous voulions passer quelques temps au Koweït auprès d’elle. […] Pendant que j’étais là, j’ai vu les soldats irakiens entrer dans l’hôpital avec leurs armes. Ils ont tiré sur les bébés des couveuses, ils ont pris les couveuses et ont laissé mourir les bébés sur le sol froid. J’étais horrifiée. Je ne pouvais rien faire et je pensais à mon neveu qui était né prématuré et aurait pu mourir ce jour-là lui aussi. […]

Les Irakiens ont tout détruit au Koweït. Ils ont vidé les supermarchés de nourriture, les pharmacies de médicaments, les usines de matériel médical, ils ont cambriolé les maisons et torturé des voisins et des amis. J’ai vu un de mes amis après qu’il a été torturé par les Irakiens. Il a 22 ans mais on aurait dit un vieillard. Les Irakiens lui avaient plongé la tête dans un bassin, jusqu’à ce qu’il soit presque noyé. Ils lui ont arraché les ongles. Ils lui ont fait subir des chocs électriques sur les parties sensibles de son corps. Il a beaucoup de chance d’avoir survécu. »

Ce témoignage, avec d’autres comme ceux conçus par l’agence de communication Rendon Group (en) chargée de superviser la communication du CIA et du Pentagone, a beaucoup ému l’opinion publique internationale et a contribué à ce qu’elle soutienne l’action des puissances occidentales contre les armées de Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe.

En fait, ce témoignage était entièrement faux comme le révéla le New York Times du 6 janvier 1992

La jeune fille (...) était la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington Saud bin Nasir Al-Sabah. L’association Citizens for a Free Kuwait, organisée par le gouvernement du Koweït exilé, avait commandé cette campagne à la compagnie de relations publiques Hill & Knowlton (pour la somme de 10 millions de dollars).

Il est surprenant que le congrès américain n’ait pas fait une enquête préalable sur l’identité de la jeune fille avant de la laisser « témoigner » devant leur assemblée. La machination a fonctionné grâce à l’intervention de Lauri Fitz-Pegado, qui a convaincu les députés que l’identité n’était pas révélée pour protéger la famille de la jeune femme. Lauri Fitz-Pegado avait travaillé pour le gouvernement auparavant, dans l’Agence de l’Information.

Par ailleurs, le gouvernement américain aurait payé 14 millions de dollars à cette compagnie pour l’avoir aidé à médiatiser la guerre du Golfe sous un jour favorable à l’intervention occidentale.

Les audiences sont télévisées par CNN. John Porter, vice-président de la commission, rencontre le jour même le président Bush à qui l’on a montré les images et s’en dit bouleversé. Il utilisera l’affaire des incubateurs dans tous ses discours. Des organisations non gouvernementales, dont Amnesty International, reprennent l’information et donnent le chiffre de 372 bébés tués. L’affaire ne sera pas évoquée moins de sept fois dans le débat au Sénat qui, finalement, vote de justesse (cinq voix) l’intervention militaire.

Le Conseil de sécurité de l’ONU consacre une réunion spéciale aux droits de l’homme au Koweït. Là encore, l’affaire des incubateurs est largement citée. Deux jours après, à l’unanimité moins l’abstention de la Chine, le Conseil de sécurité autorise le recours à la force.

J’ai retrouvé par chance cet excellent reportage de Neil Cherofky “To Sell A War” (Vendre une Guerre) qui démontait tout ceci en 1992 :

Dès que les Irakiens ont été chassés du Koweït, les organisations non gouvernementales et des organismes comme l’OMS (Organisation mondiale de la santé) envoient sur place des experts pour évaluer les dégâts commis dans les hôpitaux et interroger les personnels médicaux. Tous sont formels : l’affaire des incubateurs n’a jamais existé. Le reportage du Canadien interroge longuement les spécialistes. Ils ne laissent plus aucun doute sur le mensonge. Un responsable d’Amnesty International explique même que son organisation a publié un rectificatif après la guerre pour dire qu’il n’y avait pas eu de bébés tués dans leurs incubateurs. (...)

Mais il ne s’agit pas que d’une rumeur colportée et reprise. Le reportage démontre la manipulation.

Au bout des vingt-trois minutes de reportage, le journaliste pose de graves questions : celles des dangers pour la démocratie d’une agence de communication qui fixe les termes d’un débat en les ayant auparavant faussés et qui tente de manipuler par la désinformation toute une opinion publique, avec en ligne de mire la volonté de faire entrer le pays dans la guerre (...)

Source : http://www.les-crises.fr/

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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