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Environnement

Jean-Pierre Marchau : « l’incinération n’est pas une fatalité ! »

3 juillet 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Convaincu qu’il est possible de mettre en place des alternatives à l’incinération dans un délai raisonnable, Jean-Pierre Marchau dénonce les mécanismes du lobbying des grands industriels du secteur. Chiffres et exemples à l’appui, il démontre que les options incinération et enfouissement sont trop coûteuses et incompatibles avec le respect de l’environnement. L’élu dionysien plaide pour une politique de « zéro déchets » créatrice d’emplois : « le “zéro déchet” revient bien moins cher que le TMB, l’enfouissement ou l’incinération, mais c’est vrai que ça n’enrichit pas les multinationales du secteur »...

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Geoffroy Géraud Legros : Il y a environ 8 ans, le Préfet organisait, sous la pression des mobilisations, une consultation relative à l’incinération des déchets, qui s’était soldée par un rejet de cette solution. Aujourd’hui, vous demeurez hostile à l’introduction d’un incinérateur. Que répondez-vous à ceux qui affirment que le recours à l’incinération est devenu inévitable ?

Jean-Pierre Marchau : Effectivement, ma position n’a pas varié même si dernièrement je me suis retrouvé seul élu de la CINOR à refuser d’approuver en commission l’avis de la collectivité sur le Plan Déchets du Conseil Général comprenant la filière d’incinération. J’ai cependant réussi à convaincre mes collègues élus de Saint-Denis puis ceux des autres communes et finalement le dossier a été retiré lors de la séance du Conseil Communautaire de la CINOR du 26 juin dernier. Mais le problème n’est évidemment pas réglé pour autant.

GGL : Le front anti-incinération semble pourtant, à tout le moins, s’être effrité...

Jean-Pierre Marchau : Vous avez raison, le « front » anti-incinération de 2006/2007 s’est effrité ; ce n’est pas vraiment une surprise. Lorsque j’ai créé ACCIDOM (Association Citoyenne Contre l’Incinération des Déchets Ménagers) avec des camarades en avril 2006, pour lutter contre les projets du Conseil Général, nous avions réussi à imposer au Préfet de l’époque, Paul-Henry Maccioni, la mise en place d’un véritable débat public. Nous lui avions notamment imposé d’inviter sur fonds publics, Pierre Emmanuel Neuhror, figure bien connue de la lutte contre l’incinération, afin de contrebalancer la venue de deux « experts » invités par la préfecture dont nous avions pu prouver qu’ils avaient partie liée avec les multinationales du secteur.

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Pierre Emmanuel Neuhror

GGL : La mobilisation et le débat public ont-ils porté leurs fruits ?

Jean-Pierre Marchau : Oui puisque la plupart des élus pro-incinération ont fini par se rétracter. Mais nous savions que Michel Fontaine, TAK et Didier Robert le faisaient pour ménager leur électorat avant les Municipales de 2008. Non seulement les élus du Conseil Général manquent de courage mais ils manquent aussi de volonté politique : ils sont les premiers responsables de la situation actuelle. Cela fait quinze ans que le Conseil Général annonce urbi et orbi qu’il va régler le problème ! Or, tous ses Plans Déchets ont été des échecs, aucun des objectifs proclamés par cette collectivité n’a été atteint. En mai 2010, le Préfet a rejeté le énième plan déchets du Département en critiquant sévèrement ses insuffisances ! Résultat, nous entendons Daniel Alamélou, Vice Président du Conseil Général en charge du dossier déchets, répéter qu’on n’a plus le choix, qu’il est trop tard, qu’il faut agir. Bref, c’est le pompier pyromane qui crie « Au feu ! ».

GGL : A-t-on encore le choix ?

Jean-Pierre Marchau : En politique, on a toujours le choix, encore faut-il avoir de la volonté. Les élus en charge du dossier n’ont pas la volonté de porter un projet politique visant à créer une économie du déchet, ils se contentent de soutenir des « solutions » proposées clés en main par les grands groupes, Véolia et Vinci, sans en mesurer les conséquences et les enjeux. A l’heure actuelle, pour être très précis, le Conseil Général et les collectivités, CINOR et CIVIS, préconisent la mise en place de ce que les professionnels du secteur appellent les « multifilières », c’est à dire, une unité de Tri-Mécano-Biologique (TMB) couplée avec un incinérateur.

GGL : En quoi consistent ces « multifilières » ?

Jean-Pierre Marchau : Il y a quinze ans, les incinérateurs ayant été à l’origine de graves problèmes de santé publique, les industriels ont commencé à proposer aux collectivités « leur » alternative, le TMB. Comme le nom l’indique, il s’agit d’une chaîne de traitement mécanique qui, grâce à plusieurs dispositifs, se charge de trier la poubelle grise à la place des usagers et en général récupère la part fermentescible pour produire du compost. Sans entrer dans le détail, on doit savoir que même la très officielle Agence de Développement Économique et de Maîtrise de l’Énergie (l’ADEME) a émis de sérieuses réserves sur ce type de traitement (Avis de mai 2010).

GGL : Quels sont donc les effets néfastes de ce type de traitement ?

Jean-Pierre Marchau : L’ADEME met notamment en cause la difficulté à écouler le compost qui est souvent de qualité médiocre car il contient beaucoup de petits bouts de plastiques visibles à l’œil nu. Les agriculteurs refusent un tel produit ce qui fait que le gestionnaire de l’usine n’a d’autre choix que de l’incinérer ou de l’enfouir renchérissant par là même le coût du traitement, et de fait, le TMB revient très cher aux collectivités. Si je prends l’exemple de la CINOR, il faut savoir qu’actuellement, le coût de l’enfouissement y est de 96 euros par tonne de déchets alors que le coût moyen au plan national n’est que de 64 euros la tonne pour l’enfouissement ! On peut donc aisément saisir les conséquences financières si demain les usagers réunionnais doivent non seulement payer l’enfouissement, mais aussi le TMB et l’incinération ! En métropole, le coût de la tonne incinérée est en moyenne de 95 euros pour les collectivités. Le TMB selon les chiffres d’une étude de 2011 de l’association AMORCE, revient aux collectivités qui ont choisi ce mode de traitement de 145 à 179 euros la tonne.

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GGL : Il semble qu’aucune solution alternative n’ait été réellement mise en œuvre entre 2006 et aujourd’hui. Cette impression de statu quo est renforcée dans l’opinion par la gêne qu’occasionnent, au quotidien, les dépôts d’ordures sauvages — question médiatisée de la manière que l’on sait — ou des phénomènes de saturations tels que ceux que connaît Sainte-Suzanne, dont le site dégage des odeurs presque insupportables. A-t-on réellement recherché une solution au cours de toutes ces années ?

Jean-Pierre Marchau : D’abord, précisons une chose à l’attention de ceux qui croient que l’incinération est la solution la plus « propre ». Quelle que soit la « solution » choisie en matière de traitement — méthanisation, TMB (Tri-Mécano-Biologique) et/ou incinération — il y aura toujours des odeurs car il y aura toujours des camions pour amener les déchets à l’unité de traitement. Et il y aura toujours de l’enfouissement ! Une tonne de déchets incinérés laisse derrière elle environ 250 kg à 300 kg de déchets toxiques, des mâchefers et des REFIOMS (résidus d’épuration de fumées). Et pour ces derniers, il faut même les enfouir en centre spécial pour résidus dangereux, dits CET (Centre d’Enfouissement Technique) de classe 1, centre qui n’existe pas à La Réunion et qu’on ne peut pas construire car les conditions géologiques ne le permettent pas. Donc si demain, il y a un ou plusieurs incinérateurs à La Réunion, il faudra « exporter » ces REFIOMS vers des pays susceptibles de les accepter mais évidemment, cela aura un coût que je vous laisse imaginer.

GGL : D’aucuns affirment que la « recherche de solution » a été volontairement laissée en jachère, de manière à rendre la solution « incinération » inéluctable...

Jean-Pierre Marchau : Oui, il est clair qu’on laisse « pourrir » la situation depuis des années ; ACCIDOM l’a dit et répété. Cette « stratégie » illustre parfaitement le manque de courage des élus. Mais il y a un autre facteur important, c’est la conception très électoraliste, pour ne pas dire clientéliste, de l’action politique dont nombre d’élus sont prisonniers. Pourquoi en quinze ans, ont-ils préféré construire des stades et des centres de loisirs plutôt que des infrastructures pour l’eau et les déchets ? La réponse est aisée. Un centre de traitement de déchets ou une station d’épuration, ce n’est pas très « sexy », pas rentable électoralement parlant. Aujourd’hui, nous sommes au pied du mur.

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Le compost sortant d’une unité de TMB.

GGL : Que répondez-vous à ceux qui prétendent que les nouvelles technologies d’incinération rendraient le procédé inoffensif ?

Jean-Pierre Marchau : D’une part, aucun procédé n’est vraiment « inoffensif ». D’autre part, les nouveaux incinérateurs sont, c’est vrai, moins dangereux que ceux des années 90 car les dispositifs techniques sont beaucoup plus sophistiqués et donc plus onéreux. Les incinérateurs produisent toujours des particules dangereuses pour la santé mais les quantités infinitésimales sont en dessous des normes autorisées. Cependant, c’est surtout le contrôle des émissions de particules qui pose problème car ils sont peu nombreux et non inopinés. Les incendies y sont fréquents (Fos sur Mer, Nîmes, Strasbourg en 2013) et peuvent occasionner des émissions de dioxines dans l’atmosphère. Le CNIID (Centre National d’Information sur L’Incinération des Déchets) rappelle que « l’Institut national de veille sanitaire insiste sur le fait que, pour mesurer les effets des incinérateurs fonctionnant aux normes d’aujourd’hui, il faudra attendre la fin d’une période de latence de 5 à 10 ans. Les risques ne sont donc pas écartés, et le renforcement progressif des normes montre qu’il est impossible de garantir l’innocuité d’un processus comme l’incinération, dès lors qu’il implique de multiples réactions chimiques ».

GGL : Les incinérateurs représentent donc potentiellement un danger pour la santé et de plus, le procédé est onéreux...

Jean-Pierre Marchau : Effectivement. L’autre grand reproche que l’on peut faire à l’incinération, c’est d’être un mode de traitement glouton en matériaux. Pour rentabiliser une usine, il faut la faire tourner 24 h sur 24 et donc il faut l’alimenter en permanence. Sur une île où les performances de tri sont très faibles, il est clair que le risque majeur c’est de détourner nombre de déchets des filières de recyclage et de valorisation, pour les incinérer afin d’alimenter les incinérateurs. En Suède, on en est arrivé à une absurdité, les Suédois étant de très bons trieurs, les incinérateurs manquent tellement de déchets qu’on est obligé d’en importer de Norvège ou du Danemark !

GGL : On évoque rarement les effets de l’incinération sur le réchauffement climatique. Qu’en est-il exactement ?

Jean-Pierre Marchau : C’est un point effectivement qui est peu évoqué. Selon le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), 50 % de nos déchets ménagers sont composés en moyenne de ressources fossiles. L’incinération est un traitement très polluant assujetti à la TGAP (Taxe Générale sur les Activités Polluantes) qui renchérit le coût de traitement. L’incinération, outre les émissions chimiques, est un émetteur net de GES (Gaz à Effet de Serre) dont la quantité de CO2 équivaut dans certains cas à celle du gaz, du fioul ou du charbon selon les chiffres du Commissariat Général au Plan. On estime qu’en France, l’incinération émet chaque année l’équivalent en CO2 de 2,3 millions de voitures.

GGL : En octobre 2009, soit peu après le rejet de l’incinérateur par la population, un bureau d’études sollicité par le Conseil général ramenait — avec une certaine discrétion — l’incinération au nombre des solutions adaptées à la situation réunionnaise. Un épisode qui, comme d’autres, laisse penser qu’un fort lobbying s’exerce en faveur de l’incinérateur. Qu’en est-il dans la réalité ?

Jean-Pierre Marchau : Nous connaissons parfaitement les groupes qui pratiquent ce lobbying. Mais le principal lobbyiste, c’est l’Etat. Les gouvernements successifs et leur représentant local, le Préfet, font pression pour que les collectivités locales adoptent le traitement par incinération. La France est, par définition, le pays du tout-incinération, ce n’est pas un hasard si les grands groupes industriels du secteur sont français, Suez, Véolia, Vinci et TIRU, une filiale d’EDF. Le problème, c’est que tout se passe en coulisse, les élus sont très « courtisés », voyage d’études tous frais payés, « diners de travail » dans les meilleurs restaurants, les moyens sont toujours les mêmes.

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GGL : S’il existe des solutions alternatives à l’incinération, quelles sont-elles ? Pourraient-elles être mises en œuvre dans un délai satisfaisant ?

Jean-Pierre Marchau : Je suis convaincu qu’il est possible de mettre en place des alternatives dans un délai raisonnable. A San Francisco, ville de 840.000 habitants, la municipalité a décidé en 2002, de se lancer dans une politique de zéro déchets à l’horizon 2020 car l’incinération est jugée trop coûteuse et l’enfouissement incompatible avec le respect de l’environnement. Dès 2008, les performances approchent le taux de 70 % de récupération et en 2014, l’objectif de 80 % de déchets valorisés ou recyclés est atteint. C’est la première grande ville au monde à atteindre un tel objectif. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas d’alternative : soit on met en place une politique créatrice d’emplois avec ressourceries, filières de recyclage et de valorisation, soit on continue à ne rien faire et nous n’échapperons pas à un mode de traitement incluant l’incinération. Si c’est le cas, nous aurons perdu une occasion d’exploiter un formidable gisement d’emplois et les usagers devront accepter de voir leurs taxes doubler voire tripler.

GGL : Que préconisez-vous pour instaurer une telle politique créatrice d’emplois ?

Jean-Pierre Marchau : Il faut faire preuve de volontarisme, ne pas hésiter à mettre en place des mesures contraignantes au risque de déplaire aux électeurs. C’est ce qui s’est passé à San Francisco quand en 2006, il a fallu obliger tous les professionnels du bâtiment à recycler au moins 65 % de leurs débris tels le béton, le métal ou encore le bois, dans des centres agréés. Une suspension de six mois étant prévue pour les contrevenants. En parallèle, la ville s’est engagée à n’utiliser que des matériaux recyclés pour des travaux publics comme l’asphalte, les trottoirs ou encore les gouttières ! C’est ça, le volontarisme politique. La grande leçon à retirer de ce qui se passe à San Francisco, c’est que le « zéro déchet » revient bien moins cher que le TMB, l’enfouissement ou l’incinération, mais c’est vrai que ça n’enrichit pas les multinationales du secteur.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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