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Fonnkèr Perceval Gaillard

Il se souvient de ses yeux, son sourire, sa souffrance...

14 mai 2015
Perceval Gaillard
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Ecrire peut être une catharsis, un cri, un témoignage, un testament… je ne sais pas à quelle catégorie appartient ce texte, peut-être aucune d’entre elles, peut-être un peu toutes, à vrai dire cela n’a guère d’importance. Ce texte est l’œuvre d’un trentenaire qui en a un peu trop vu à son goût. Il est l’œuvre d’un travailleur social qui veut crier à la société sa réalité, celle dont personne ne veut entendre parler. Celle dont les acteurs ont disparu ou n’ont pas accès à la parole.

Enki Bilal

Ce texte est l’œuvre d’un jeune homme qui a découvert sa propre humanité au contact de personnes qui se voient justement refuser la leur. Ce texte est l’œuvre d’un citoyen engagé qui enrage de voir à quel point les travailleurs sociaux sont absents du débat public. Parce que l’on ne veut pas les entendre mais aussi parce qu’eux-mêmes ne veulent pas se faire entendre. Il est aussi l’œuvre d’un homme hanté par des fantômes qui se rappellent à lui régulièrement. Et qui le poussent à écrire ses lignes.

By Francoise Nielly, extrait

Il se souvient de ce jeune, écorché vif, drôle, non désiré par sa mère, qui travaillait dans les champs de canne pour 7€ la tonne, donc la journée, afin de s’acheter son paquet de clopes qu’il partageait avec son dalon. Il se rappelle les moments passés, les crises de rire, les prises de tête aussi et de la confiance qui s’était installée entre eux. Il se souvient aussi comment le foyer l’a foutu dehors en lui disant de se démerder. Il ne sait pas ce qu’il est devenu, il n’a pas encore vu son nom dans la rubrique faits divers.

By kikomachi

Il se remémore aussi cet autre jeune accueilli, fragile et fier à la fois, sans attaches familiales, qui avait pour toute famille les éducateurs et les autres jeunes. Il a encore du mal à accepter la violence que lui a fait subir l’institution. Lui il le revoyait régulièrement dans les rues de Saint-Leu, SDF à 17 ans, poli et drôle malgré son effet permanent. Et puis il ne l’a plus revu pendant un certain temps, il a demandé à ses dalons de galère ce qui lui était arrivé. Il a braqué un commerce pour rentrer à Domenjod. Il lui avait dit, il l’a fait.

"Prison" by xnnxkx, on Deviant art

Il se souvient de cet autre adolescent, polytoxicomane, qui le suppliait de dire au juge qu’il devait l’incarcérer de toute urgence car c’était son seul moyen de se sevrer. Il se rappelle aussi du jeune voisin du foyer qui venait le voir tôt le matin, le seul moment où il n’était pas défoncé, pour être placé au foyer. Il se souvient de ses yeux. Et de son sourire. Et de sa souffrance aussi.

Plus loin encore il se remémore ce gamin, déjà bien ancré dans la délinquance, hyper intelligent, qui avait tout compris de ce que la société pouvait lui offrir. Et qui refusait la place qu’on lui avait assignée par avance. Il se souvient des longues discussions et de sa lucidité. Il sait qu’il n’a pas atteint 25 ans, il a vu son nom dans la rubrique faits divers.

Il se rappelle cet adolescent hyper violent, fils d’un parachutiste qui avait juré de tuer son fils, complètement à la dérive. Il ne sait pas ce qu’il est devenu et il n’a pas envie de le savoir.

Il se souvient aussi de cet autre adolescent, ultra violent, fils d’un nervi qui tapait tout ce qui bouge dont son fils et sa femme évidemment. Il ne sait pas non plus ce qu’il est devenu et il ne veut pas le savoir.

Il se remémore aussi tous les jeunes, et moins jeunes, qu’il a rencontrés dans la rue. Victimes d’eux-mêmes, de leur famille, de la société, du destin parfois. Trop d’alcool, trop de zamal, trop d’artane et de rivotryl dans le chemin. Trop de désespoir et de colère. Et pas assez de boulot.

By Cynthia Packard

Il se souvient de ces gars incarcérés pour des broutilles alors qu’ils étaient dans une bonne dynamique. Tolérance zéro disent-ils… une justice forte avec les faibles et faible avec les forts. Il se rappelle aussi ces sorties organisées avec toutes les générations du quartier. La joie, le respect, la force qui se dégageaient de ce groupe. Et le maloya en continu, entêtant et jubilatoire. Puis la peine lorsque l’un des jeunes participants, qui allait se marier, est mort quelques jours après écrasé par un bus, devant les yeux de ses potes d’enfance. Il n’y a pas de mort intelligente mais il y en a de plus bête que d’autres. Trop d’alcool dans le chemin.

Désespoir by debNise.

Il se souvient d’histoires qu’il voudrait oublier mais sans succès. De ce jeune réfugié dans une psychose pour oublier que ses parents le prostituaient. De cet autre jeune qui dormait dans la niche du chien alors que son jumeau était mis en l’air.

Il se demande souvent pourquoi il a choisi ce métier, pourquoi il continue. Malgré les histoires infernales, malgré l’absence de moyens, malgré la maltraitance institutionnelle, malgré le sentiment d’être un pansement sur une jambe de bois, malgré le nombre de collègues qu’il a vu détruits.

Alors sa mémoire lui rappelle des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Des gars avec qu’il a grandi, de la famille dans laquelle il est né, du sang qui coule dans ses veines. Alors il sait. Il se souvient des luttes, des délires, des galères. Et il sait. Il sait qu’il ne fera jamais partie de l’autre monde, il ne le peut pas, il ne le veut pas. Il ne veut pas de leurs valeurs de pacotille, de leur bien-pensance, de leur charité, de leurs certitudes, de leur indifférence, de leur sentiment de supériorité.

Enki Bilal

Il se perd parfois, il doute souvent. Il pleure aussi mais il n’oublie pas. Le voudrait-il d’ailleurs qu’il ne le pourrait pas.

Il sait qu’il a grandi trop vite et vu trop de choses pour son âge. Encore qu’il sache que ce n’est rien par rapport à ce que d’autres ont vécu. Il sait qu’il ne sait rien. Mais la vie lui en appris suffisamment pour démasquer les imposteurs, les donneurs de leçons, les hypocrites, les fats, les exploiteurs, les maltraitants, les puissants, les ambitieux, les mégalos. Il se sent fatigué et plein d’énergie à la fois. Rescapé ayant foi en l’avenir.

David Alfaro Siqueiros

Longtemps il a mis un galet sur son cœur mais le cœur est devenu tellement gros qu’il a fait exploser le galet. Alors il prie de plus en plus. Non pas une quelconque entité supérieure, son éducation et sa raison l’en empêchent, mais il prie pour se rappeler sa propre humanité.

Il ne veut pas être un robot froid, qui parle de chiffres et de taux de croissance. Il sait parler comme ça, le système lui a appris à le faire. Mais il le refuse car il connaît l’envers du décor. Il sait que derrière les chiffres, il y a des hommes et des femmes. Il sait que derrière les symboles et les statues, il y a une mémoire vive et vivante. Il sait aussi que si la sociologie est un sport de combat comme le disait Bourdieu, l’Histoire et la politique sont des champs de bataille. Alors il se prépare comme tel car il n’a pas le choix. Non pas comme un soldat qui obéit à des ordres extérieurs mais comme un guerrier qui n’obéit qu’à sa conscience. Un guerrier pacifique qui a déjà trop vu de violence à son goût. Un guerrier de l’esprit en somme.

"Pauvreté" by maskstyle, extrait

Il sait qu’il n’a pas le choix s’il veut continuer à rire, à aimer, à jouer, à lutter, à vivre quoi. Il est convaincu que tout ce qu’il a vu n’est pas le fruit du hasard ou de la volonté divine mais bien la conséquence d’un système et de choix politiques. Il a conscience que la société dans laquelle il vit est malade du post-colonialisme, qu’elle sacrifie volontairement des milliers de jeunes chaque année. Il sait que ceux qui en profitent ne veulent pas en entendre parler et préfèrent se gargariser de métissage et de vivre-ensemble.

Il connaît la violence de ce système et son injustice. Cela lui fait peur parfois mais il sait qu’il n’a pas le choix. Car il a accès à la parole. Et il le doit à tous ceux qui ont croisé son chemin.

Alors il jette cette bouteille à la mer car il recherche des alliés et espère apaiser ainsi les fantômes qui taraudent son esprit.

Perceval Gaillard

Hugo Pratt

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