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C’est la crise...

Gro zozo néna gro larzan, sa zot i aime !

5 septembre 2016
Geoffroy Géraud Legros
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La joie d’être du côté du manche n’a pas son pareil, même, et peut-être surtout, si l’on se trouve du mauvais côté du chabouk.

« Refuse to pay war taxes » : le mot d’ordre lancé à la fin des années 1960 par les opposants à la guerre du Vietnam a sans doute plus inquiété la Maison Blanche que les images, qu’on ne disait pas encore « virales », de jeunes chevelus enfilant des fleurs aux canons des fusils de la « National Guard ».

Se faire jeter des fleurs à la tête, c’est sans doute agaçant pour un pouvoir qui veut incarner la rigueur, l’autorité et la gravité WASP [1] ; c’est bien autre chose d’être tapé au portefeuille.

Bravant la bureaucratie états-unienne, qui a la main particulièrement lourde lorsqu’il s’agit d’impôts, des dizaines de milliers de citoyens avaient déduit de leurs déclarations le montant de la coûteuse guerre menée par leurs dirigeants à l’autre bout du monde.

On rêverait, ici, que des citoyens décident de soustraire au fisc la part allouée à l’invraisemblable « Nouvelle route du Littoral » (NRL), brocardée par les titres les plus importants de la presse économique française et internationale, dont le coût nominal s’élève à 1,6 milliard euros et devrait atteindre les trois milliards — sois patient, Ô lecteur, on en reparlera bientôt.

Nouvelle route du Littoral

On peut toujours rêver ; aux antipodes de l’Américain sourcilleux, le Réunionnais semble heureux de payer, et se réjouit même de payer toujours plus. Le dispositif dit de « continuité territoriale » offre un exemple saisissant de cette générosité.

Qui voulait voyager « déor » avant la ré-instauration du dispositif pouvait s’en tirer pour 600-700 euros — je parle là du modeste vol en bétaillère, et non du trajet en classe machin, désormais considérée dans le pays comme un droit essentiel de la personne au même titre que l’achat d’une BMW ou d’une Audi. Ce n’était déjà pas donné.

Aujourd’hui, les billets à 700-800 euros sont aussi rares que les Pokémon du même nom ; les voyagistes en lâchent parfois quelques-uns sur le marché, à grand renfort de réclame ; hors offre promotionnelle, le voyageur doit désormais débourser — au moins — entre 900 et 1.000 euros.

C’est que, dans la même période, la Région Réunion a instauré une aide à la continuité territoriale sous forme de bon, dont le montant varie entre 300 et 450 euros, en fonction des facultés contributives des bénéficiaires.

Ne jetons pas la pierre à ceux qui ont mis le dispositif en œuvre : l’interruption du dispositif par l’administration Vergès était sans doute juste sur le plan théorique, puisque le financement de l’aide à la mobilité incombe à l’Etat, lequel refuse de mettre la main à la poche ; elle était, en pratique, inhumaine. En revanche, et sans surprise, la Région, passée à l’UMP en 2010, n’a fait aucun effort auprès d’un Gouvernement qui était alors de sa couleur politique pour obtenir un contrôle des prix pratiqués par les compagnies aériennes.

L’option est pourtant tout à fait envisageable et l’est même doublement. D’abord parce que l’aérien, à La Réunion, constitue, c’est un secret de polichinelle, un oligopole de fait, dès lors susceptible d’être réglementé comme l’est, en théorie tout au moins, celui de l’importation des carburants. Ensuite parce que l’un des trois acteurs majeurs du secteur est une compagnie régionale, maîtrisée par les Assemblées locales.

Du côté des compagnies aériennes, on a effectué un rapide calcul : puisque le Réunionnais était hier capable de payer 600 à 700 euros, il devait encore l’être aujourd’hui. Le coût du précieux sésame frappé des lettres ORY ou CDG est alors passé à 900-1000 euros, alors même que dans le sillage de la baisse du prix des carburants, le coût des billets diminuait significativement partout ailleurs dans le monde — au cours de la période 2012-2015, le Paris-New-York est passé de 719 à 598 euros, nous apprend la revue de référence « Air Journal ».

Le Réunionnais paie donc désormais deux fois : il paie (plus cher) son billet et paie, par le biais de ses impôts, l’aide à la continuité, confisquée par les compagnies aériennes à l’instar de la baisse des carburants ; il paie pour un dispositif qui devrait être payé par l’Etat.

Kisa la di kréol lé oki ? Bien au contraire, on est ici assez grands seigneurs pour se permettre de faire des cadeaux à la Métropole. Mieux, on en redemande ! Mèt ankor, la pa asé !

Les électeurs de Didier Robert ne confiaient pas autre chose aux micro-trottoirs : « Ah bin, nou la gingne nout continuité, nou va gingne not route, nous la gingne nout POP » [2] (NB : le système de bons à l’achat d’ordinateurs du POP a fait grimper le prix des bécanes tout comme la continuité à gonflé celle des billets d’avion). Traduction : plus on paye, plus on est content. Et puis, on soutient les « gros » — des fois qu’ils donneraient un petit « graton », ou simplement par réflexe : la joie d’être du côté du manche n’a pas son pareil, même, et peut-être surtout, si l’on se trouve du mauvais côté du chabouk.

Deviant art, by Latuff2

En parlant de chabouk, nous sommes quelques-uns à avoir pris une claque en lisant le déferlement de commentaires suscités par l’annonce de la plainte déposée par un restaurateur de la place de Boucan-Canot, contre la victime d’une attaque de requin survenue près de son établissement.

Le pauvre homme, propriétaire en sus d’une boite de nuit à Saint-Gilles, s’inquiétait de ramasser un peu moins de fric par la faute de ce boug’ qui, mu sans doute par un anticapitalisme aussi primaire que nihiliste, avait trouvé le moyen d’aller se faire croquer histoire d’emmerder les « créateurs de richesse », comme on dit.

On aurait pu penser qu’autant d’inhumanité — et il en faut une sacrée dose, pour avoir ne serait-ce que l’idée de traîner en justice un homme qui est encore entre la vie et la mort — se ferait hacher menu par les internautes. Que nenni !

Une ribambelle de commentateurs, dont il suffisait de « louké » les profils pour voir qu’il ne s’agissait pas de gros « vaza », soutenait bruyamment le restaurateur : le bonhomme « n’avait qu’à pas se mettre à l’eau » ; « et c’est nous tous qu’on va payer pour son imprudence », etc.

On se demande ce qu’auraient dit ces moralistes, qui collent un procès aux profs quand leur marmaille « gagne » un coup de soleil dans la cour de l’école et qui vous font la grève pour avoir un préau aux normes machin-chouette et à plusieurs milliers d’euros, si leur marmay avait été à la place de la victime.

Mais sans doute pareille pensée n’affleure-t-elle même pas dans ces têtes à moitié vides et à moitié emplies du plaisir morbide, qui s’exprime encore virtuellement, de mettre un coup de patte et de balancer un crachat à une victime encore inerte ; plaisir d’autant moins coupable ici qu’il ne s’agit que d’emboîter le pas à l’homme en blanc. Gro zozo néna gro larzan, sa zot i aime !

Ile de La Réunion, Saint-Leu. Une installation de galets qui évoque un aileron de requin. Photo : 7 Lames la Mer.

C’est d’ailleurs dans ces projections que la violence verbale inouïe qui entoure la question « requin » trouve son principe. Le rageux pro-requin (« et qui vous dit que votre vie vaut plus que celle d’un poisson ? », s’exclame un internaute — pas même eco-warrior) transfère sur le squale sa névrose de déclassé, et considère chaque attaque comme une victoire sur l’adversaire fantomatique auquel il impute son propre échec social (le surfer est riche, Zorey, etc). Le rageux pro-surf entend, comme un enfant, tout soumettre à son seul plaisir — bien souvent, il ne lui reste que cela — et veut tabasser tout « écolo » qui n’est pas d’accord avec lui, (l’écolo est riche, Zorey, etc).

À lire aussi : « Requin : la main dans le bocal »

Il faudrait une véritable somme pour répertorier les divers courants qui partagent ces agités du bocal : on a vu des pro-requins quasi-nazis, prôner un océan réservé aux animaux — où seuls les êtres supérieurs (eux) devraient avoir accès — et accessoirement, la réduction des deux-tiers des effectifs de l’humanité ; des surfers lançant des appels au meurtre sur les réseaux sociaux ; des pro et anti-requins gauchistes, anarchistes ; des opportunistes qui se sont placés en politique ; et même, pour l’anecdote, une tendance djihadiste, pas même basée à La Réunion, qui considérait le poisson comme l’expression de la perfection divine.

Dieu merci, tous les protagonistes de la question requin ne sont pas de cet acabit ; mais cette crise révèle qu’il y a un sérieux vivier d’apprentis-Führers dans l’île du consensus et de « sourire lé dou » ; dans les bancs de « makro » toujours plus fournis, ils sont comme des poissons dans l’eau.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1White Anglo-Saxon Protestant.

[2POP : Plan Ordinateur Portable.

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