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Etats-Unis

Facebook, ou la charité mal ordonnée

23 octobre 2015
Geoffroy Géraud Legros
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A Newark (New Jersey), la première tentative philanthropique de Mark Zuckerberg s’est soldée par une catastrophe sociale et éducative.

George Clinton la nommait Chocolate City ; elle est Brick City pour le rappeur Redman, qui lui a consacré un disque qui a fait date : à majorité noire et latino, malmenée par la désindustrialisation, le chômage, la corruption et le racisme, la ville de Newark (environ 250.000 habitants) a connu l’itinéraire déclinant de bon nombre de villes ouvrières américaines.

Les citoyens y manifestent régulièrement, contre l’emprise du deal ou contre les affrontements armés entre gangs, lors de rassemblements tels que « l’enterrement de la violence à Newark » (The funeral to burry violence in Newark), organisé en 2013 par les activistes et parrainé par l’emblématique Redman.

Ces cinq dernières années, ils ont aussi manifesté contre la « révolution scolaire » — une réforme « radicale » du système d’éducation de leur ville, laissé à l’abandon et miné par la violence et la corruption, dont ils ont appris le lancement à la télévision, un soir de 2010.

Sur le plateau de la populaire Oprah Winfrey, Cory Booker, le maire (Démocrate) de Newark, Chris Christie, Gouverneur (Républicain) de l’État du New Jersey et Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook : le premier annonçait l’avènement prochain d’un « nouveau paradigme d’excellence scolaire », futur « modèle national » selon le second, financé par une start-up, « Education Foundation », dotée de 100 millions de dollars par le jeune magnat des réseaux sociaux.

Cinq ans plus tard, la journaliste Dale Russakoff, une ex-« plume » du « Washington Post », détaille dans un livre (« The Prize »), le bilan de l’expérience et les mécanismes qui ont mené à l’échec cette déclinaison « 2.0 » de la tradition philanthropique américaine.

Des fonds gaspillés en experts payés jusqu’à 1000 (900 euros) dollars par jour « dont la plupart étaient blancs et ignorants de la réalité du terrain » ; une floraison d’écoles sous contrat, entraînant la fermeture des écoles publiques et le licenciement des enseignants ; des performances scolaires en chute libre, dans une ville pourtant déjà lanterne rouge au classement des États-Unis…

« Les principaux protagonistes de l’initiative ne visaient pas les mêmes objectifs », explique l’auteure dans un entretien accordé au site « Democracy Now ».

Pour le Gouverneur Christies, il s’agissait avant tout de briser le puissant syndicat des enseignants de la ville ; le maire Booker voulait quant à lui ouvrir le marché à l’enseignement privé ; Zuckerberg, âgé de vingt-six ans, désirait entrer dans le club très fermé des milliardaires philanthropes américains, sans pour autant mettre les mains dans le cambouis.

Par conviction ou par volonté d’« aller vite », tous trois s’accordaient sur la nécessité d’écarter parents d’élèves, enseignants, associations et églises de la « réforme » ; tous trois avaient aussi en partage un socle de conceptions néo-libérales, que des « idéologues » surpayés ont été chargés de transcrire dans le réel.

Une loterie fut ainsi instaurée en remplacement du principe d’enseignement « de proximité » (l’équivalent de notre carte scolaire), affectant les enfants dans des établissements désignés par le hasard des tirages.

La mesure eut pour effet de « dresser les familles les unes contre les autres » et d’obliger les enfants à des déplacements souvent dangereux…

De plus, la réforme a encore élargi la fracture entre les établissements privés et l’enseignement public : principaux bénéficiaires de la manne caritative, déchargés de bon nombre des coûts et obligations qui incombent au secteur éducatif d’État, les premiers concentrent les vœux tandis que les seconds s’enfoncent dans l’échec.

La critique du programme de réforme scolaire ultralibéral financé par Facebook a permis à l’activiste noir Ras Baraka de conquérir la mairie de Newark

Sur le plan statistique, le plan Booker-Christies-Zuckerberg s’est traduit par une hausse significative du nombre d’élèves sortis du système éducatif sans aucun diplôme, ainsi que par un recul notable de l’alphabétisation. Les élèves et les enseignants de l’école publique, dont Dale Russakoff décrit l’engagement et les « petits miracles » réalisés à l’encontre d’un fatum social implacable, ne sont pas les seules victimes de la charité mal ordonnée du fondateur de Facebook : l’expérience a aussi coûté aux démocrates la municipalité, qui avait levé 100 millions supplémentaires destinés à s’ajouter à la cagnotte abondée par Zuckerberg…

A la surprise de la plupart des observateurs, c’est Ras Baraka, un « black radical » proche du mouvement « Occupy Wall-Street » qui a remporté le scrutin municipal de 2014. Poète, journaliste et éditeur, fils d’Amiri Baraka — un acteur respecté et controversé du «  Black Power » décédé la même année — l’activiste actif à Newark depuis son adolescence a mené une campagne d’opposition frontale à la réforme engagée par Booker et poursuivie par son successeur depuis 2013.

Une stratégie victorieuse, malgré les moyens de campagne conséquents mobilisés par le successeur de Booker. Inauguré par un retentissant « Yeah, we need a mayor that’s radical » qui avait inquiété l’establishment, le mandat du jeune maire est aujourd’hui — nouvelle surprise — entouré d’un halo croisant de consensus.

« On chante les louanges de Baraka à tous les coins de rue de Newark », titrait en août dernier le « New-York Times », peu suspect de sympathies radicales.

S’il se fait le porte-voix du mouvement « Black Live Matters », le maire inattendu n’en prend pas moins en compte le point de vue des policiers et serait en passe de réaliser un défi considéré jusque-là comme insurmontable : rapprocher, voire réconcilier, le Newark « Noir », le Newark « Latino » et le Newark « Blanc ».

De la première incursion de Mark Zuckerberg sur le terrain philanthropique, il ne reste presque rien — et rien de bon.

Imposée, gouvernée par l’idéologie, l’expérience de Newark est identique à d’autres tentatives qui, pour reprendre la formule d’Alex Kotlowicz dans sa recension de l’ouvrage pour le « New York Times » ont « éviscéré les systèmes éducatifs d’autres États ».

Un échec lourd de sens médiatique depuis qu’il est associé au nom d’un jeune tycoon de l’internet qui, on l’espère, fera réfléchir ceux que tentent l’importation du modèle ultra-libéral appliqué à l’éducation.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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