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Journée internationale de l’alphabétisation : 50 ans

Existe-t-il une vie après l’École ?

9 septembre 2016
Raoul Lucas et Mario Serviable
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Le problème n’est pas l’illettrisme (quoique !). Le problème, c’est l’ignorance, et pis, l’ignorance heureuse et insouciante.

Le 17 novembre 1965, l’Unesco déclare le 8 septembre de chaque année Journée internationale de l’alphabétisation (International Literacy Day).

À ce jour, 449 « Journées » sont répertoriées dans notre calendrier annuel. Et le 8 septembre, en cette année du Cinquantenaire (1966-2016), on reparlera de par le monde « d’alphabétisation fonctionnelle », après la Journée mondiale de la barbe (3 septembre), celle des vautours (5 septembre), avant celle de l’alcoolisation fœtale (9 septembre). En France, cette journée est consacrée à l’illettrisme car, si l’alphabétisation est un mal de sociétés sans école, l’illettrisme est un phénomène de sociétés d’école.

L’idée d’illettrisme est née en France en 1977, en réaction à une illusion d’alphabétisation totale réalisée par le système scolaire national. Le mot est créé par « ATD Quart-Monde » pour désigner la situation de personnes qui, ayant été scolarisées, ne maîtrisent pas suffisamment l’écrit pour faire face aux exigences de la vie de tous les jours : s’orienter dans le temps, dans l’espace et dans les codes de civilisations avec leurs énoncés et leurs symbolismes.

Le rapport Espérandieu va confirmer l’analyse navrante de l’association d’Education populaire ; il est transmis le 11 janvier 1984 au Conseil des ministres. Le mot était entré dans le dictionnaire en 1983.

L’illettrisme est associé à la pauvreté ; il consacre le décalage entre l’École des apprentissages et la société des façonnages. L’accélération de la complexification des savoirs et de leur application au quotidien va déconnecter l’École de l’emploi et de l’apparat social. René Girod (L’Illettrisme, 1997) décrit le phénomène comme « une maladie invisible ».

Qui donne les chiffres de l’illettrisme ? C’est l’Insee (13% de la population, soit 116.000 personnes en 2014). À La Réunion, l’Association des Cours pour Adultes (ARCA), chargée de l’alphabétisation des « générations coloniales », est confrontée à cette nouvelle réalité. En 1985, un plan de lutte contre l’illettrisme et l’analphabétisme (LUCIA, Expédite Cerneaux) est lancé. Comme au national, un Groupe permanent de lutte contre l’Illettrisme (GPLI) et un Centre Interinstitutionnel de ressources sur l’Illettrisme (CIRILLE, 1991) sont créés.

La société de l’ignorance

Les autorités ont-elles pris la mesure du fléau ? On laisse mourir l’ARCA en 1996 ! Le problème n’est pas l’illettrisme (quoique !). Le problème, c’est l’ignorance, et pis, l’ignorance heureuse et insouciante. Marcel Gauchet [1] affirme que « le problème de nos sociétés c’est l’absence d’intelligibilité globale de leur fonctionnement ».

De par la modification vertigineuse dans ces sociétés, il y a des spécialistes, encapsulés dans leur science, et beaucoup de gens qui avancent à l’aveugle, dans la méfiance du petit nombre qui sait, qui décide ou qui gouverne.

L’économiste Jean Pisani-Ferry rappelle : « Un peu partout, un nombre important de citoyens sont devenus hostiles aux “sachants” » [2].

L’ignorance est une privation de l’essentiel hypothétique. Comme la connaissance, l’ignorance est une construction culturelle délibérée que Proctor appelle l’agnotologie. Il cite l’industrie du tabac qui a réussi à produire de l’ignorance sur la cigarette. Cette ignorance est produite par un système industriel et commercial qui élabore la paix civile dans des sociétés goinfrées.

Le ventre devient ainsi le premier cerveau de « l’homme unidimensionnel » (Marcuse), s’abandonnant aux enchantements de la marchandise dans l’apathie civique de l’individu. Les conséquences sont nombreuses. Certains arrivent à vivre « normalement » sans savoir lire et écrire, comme les gens qui arrivent à vivre sans savoir nager. Certains en sont conscients, d’autres pas. Certains ont abandonné tout effort pour se plonger dans la lecture, comme d’autres pour plonger dans la mer ; ils déploient ruses et stratégies comme Madeleine Gaze l’a démontré dans « Trois draps de toile écrue » (2016).

Source : projetcharlotte

La question de l’école au XXIe siècle

La question de l’illettrisme renvoie à l’École, comme celle de la soif renvoie à la production et à la distribution de la ressource-eau. Pour Jacques Julliard [3], c’est l’École qui produit l’illettrisme. « L’école élémentaire est chargée des apprentissages fondamentaux : la lecture, l’écriture, le calcul. On ne l’a que trop oublié, au profit des missions adventices, dont aucune n’est essentielle. Pis que cela, on a laissé se développer l’illettrisme, c’est-à-dire la forme la plus scandaleusement ratée de la scolarisation » (pp 75-76).

Deux questions se posent : pourquoi ce que l’on apprend à l’école est comme un maquillage posé et que l’on perd avec le temps ? Pourquoi ce savoir scolaire ne fait pas corps avec nous et ne grandit pas avec l’enfant que nous étions ? Une autre interrogation serait railleuse : pourquoi, à la différence de l’homme, la petite tortue naissante sait-elle tout de suite et seule ce qu’elle doit faire pour affronter le monde ?

Les diagnostics et les prescriptions existent. Partout on réfléchit à l’école du XXIe siècle, en équipements couvrant tous les territoires, en contenus-programmes, en pédagogie et en évaluation. En 2000, l’Unesco a lancé le programme de l’éducation pour tous à l’horizon 2030. La révolution numérique complique les postulats en mettant à la disposition de chaque individu avec un smartphone une masse insensée (sans sens) d’informations, et en désintégrant l’emploi : 47% des métiers seront exercés par des machines en 2020 (Université d’Oxford).

Pablo Neruda avait eu l’intuition du piège de la profusion des savoirs : « ce que nous savons est si peu, ce que nous présumons si grand, et nous apprenons si lentement, qu’à peine la question posée, nous mourrons ».

En France, Philippe Mérieu déplore le dilemme de l’Éducation nationale : obligation d’innover au risque « de se nécroser et perdre la bataille » d’une part, et impossibilité d’innover d’autre part car elle est assujettie à « un mode de gestion rétif à l’innovation et à un pilotage extrêmement dirigiste » [4].

Pablo Neruda. Peinture murale. Chili. Source : actualitte.com.

Les réponses du XXIe siècle

Que faut-il enseigner ? Il faut aborder l’éducation à la vie, c’est-à-dire aborder deux exigences avant la mort : l’autonomie individuelle pour s’orienter et s’émanciper dans le monde d’une part et l’obligation de la socialisation dans la bienveillance pour faire corps avec tout le monde d’autre part.

Comment faut-il enseigner ? Le professeur américain Jerome Seymour Bruner, mort le 5 juin 2016 à 101 ans, avait enseigné trois choses : « C’est la culture qui donne forme à l’esprit » dans ses manifestations classiques (littérature, musique, art) ; l’apprentissage est un processus participatif où l’apprenant intègre les nouveaux savoirs à ses connaissances passées ; enfin, seule une approche interdisciplinaire, comme en géographie, peut rendre compte de la façon dont un individu donne sens à une réalité complexe.

Qui est au cœur de l’École ? Le débat est sans fin : qui de l’enfant ou de l’enseignant est au cœur de l’École ? Pour la qualité de l’École, il faut se recentrer sur l’acte performatif pédagogique pratiqué par l’enseignant. Le visage visible est vivant de l’École, c’est l’enseignant. La leçon de Jaurès est oubliée : « On n’enseigne pas ce que l’on sait, ou ce que l’on croit savoir (…), on n’enseigne que ce que l’on est ».

Existe-t-il une vie après l’École ? Pour lutter contre la lente érosion des acquis de l’École, il faut défendre l’éducation tout au long de la vie. C’est la mission de l’Education populaire, deuxième École de la République. Si la première (L’Éducation nationale) apprend à lire, à écrire et à compter, la deuxième apprend à lire la réalité du monde, à écrire le vivre-ensemble et à compter sur l’autre. C’est l’ambition des associations qui portent en France, à l’heure où les lumières de l’Administration s’éteignent, le Projet Éducatif Territorial (PEDT) dans les écoles, et à La Réunion un dispositif qui s’appelle Case-à-Lire. On peut les éliminer comme ce fut le cas pour l’ARCA, on peut les bonifier. La réponse est détenue par « les sachant ». Avant de passer à autre chose demain.

Raoul Lucas, Sociologue et Mario Serviable, Géographe

Notes

[1« La Société de l’ignorance ».

[2Le Monde, 7 juillet 2016.

[3« L’École est finie », Flammarion, 2015.

[4« Le Monde », 29 juin 2016.

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