Categories

7 au hasard 14 août 2015 : Une île de plastique entre Madagascar et l’Australie - 23 mars : Tu chercheras ailleurs de quoi satisfaire ta curiosité - 21 août 2015 : « Le Syndrome Mahorais » et le spectre colonial - 17 mars 2013 : « Mouvement du tout-slovène : une alternative viable ? » - 17 avril 2013 : « Aou, amoin, anou, Ansanm »* - 30 juillet 2014 : « Quand les gentils de l’histoire tirent à coup de missiles balistiques, c’est un peu délicat » - 23 juillet 2016 : Seul Graham survivra à un accident de voiture - 1er juillet 2014 : Rendez-vous avec l’île Maurice à « La Belle Étoile »... - 1er mars 2014 : Ukraine, année zéro ? - 21 juillet 2015 : Baleines : dites-leur « bye bye… » -

Accueil > Le monde > Erdogan souffle sur les braises

Turquie

Erdogan souffle sur les braises

9 juin 2013
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Si le calme est revenu à Izmir — « presqu’un festival », nous déclare Esen, interviewé par "7 Lames la Mer" la semaine dernière — les affrontements continuent à Ankara, et la tension est vive à Istanbul. Elle pourrait bien gagner en intensité, à la suite du discours sans concession prononcé par le Premier ministre, Rexhep Tayyip Erdogan. Vidéos, photos et témoignages en direct de la crise turque.

PNG - 708.4 ko
Photo : Dolmush.

C’est de sa ville d’Eskisehir, dans les environs d’Ankara, que Deniz [1] tient chaque jour la rédaction de « 7 Lames la Mer » informée de l’évolution du mouvement social qui se développe dans les grandes villes turques. « C’est de plus en plus violent et sanglant  », affirme-t-il, nous contactant au sortir d’une manifestation. « Je pense que l’on a dépassé le stade de la manifestation. Cela ressemble de plus en plus à une guerre. Les véhicules de la police foncent sur les manifestants. Ils tirent à bout portant et envoient des grenades lacrymogènes dans les magasins, sans aucun discernement  ».

« Laissez-nous écraser Taksim ! »

Une radicalisation que l’on peut constater depuis le retour du Premier ministre, Rexhep Tayyip Erdogan, d’un voyage de 4 jours au Maghreb. « Son discours est de plus en plus dur, sans concession, agressif, arrogant  », confirme une de nos sources d’Istanbul, très présente sur les réseaux sociaux.

« Lorsqu’il s’est adressé à la foule, Erdogan a stigmatisé les manifestants. Il les a traités d’espions, de traîtres. Il était entouré de policiers à cheval, qui scandaient « nous briserons les mains qui se dressent contre nous  », relate un compte-rendu du discours prononcé par le leader de l’AKP, immédiatement après son arrivée en Turquie.

« De nombreux miliciens étaient rassemblés, criant : « laissez-nous écraser Taksim ! » [2] Deniz confirme la présence de miliciens : « l’une des choses qui m’inquiète le plus, est la multiplication de civils armés, parfois lourdement, qui appartiennent aux milices du parti au pouvoir. L’affrontement va perdurer, et je pense que ce mouvement qui se déroule dans mon pays touchera le monde entier. Et cela va bien au-delà de quelques arbres coupés ».

PNG - 893.1 ko
Photo : Dolmush.

Gezi, test de société

Par ces derniers propos, Deniz réagit aux annonces du maire d’Istanbul, qui se dit prêt à abandonner la partie commerçante du projet de construction qui doit occuper l’actuel parc de Gezi. « Les islamistes investissent beaucoup, énormément même, dans ce projet, précise Deniz. Il s’agit de reconstruire les fameuses casernes de Taksim, qui étaient les bases de l’activisme islamiste à l’ère ottomane. C’est une vision ultranationaliste, rétrograde, c’est toujours les mêmes foutaises néo-ottomanes. Au départ, la mobilisation de Taksim, c’était seulement quelques citoyens installés dans des tentes, qui protestaient contre la destruction du dernier espace vert. Ces gens pacifiques ont été attaqués à l’aube par la police, avec une rare violence. Depuis, c’est Erdogan et sa politique qui sont pris pour cible par la révolte de la population. Il se comporte comme un dictateur, il veut régenter le mode de vie des gens, la manière dont ils se comportent. Il s’oppose au curetage, aux pratiques obstétriques même minimales auxquelles les femmes ont accès. Il traite d’alcooliques tous ceux qui se rendent dans des cafés ou dans des bars. D’ailleurs il veut interdire ces lieux, et interdire l’alcool. »

Vers la guerre civile ?

« Il y a pire à nos yeux, poursuit Deniz. Il se comporte comme un espion, comme un pantin des USA. Il intrigue pour faire la guerre contre la Syrie, une guerre dont nous ne voulons pas, alors que lui-même bombarde notre peuple — il a fait bombarder 39 jeunes Kurdes au mois de décembre. Je finis par me demander s’il ne nourrit pas le fantasme pas d’une guerre civile, qui donne l’occasion de « purifier » tout ce qui n’est pas sunnite. Et cela rejoindrait les vues des Américains, qui veulent un Moyen-Orient où la Syrie et l’Iran, tous les Etats pluri-confessionnels seraient démantelés ».

Un autre de nos correspondants, Cengiz [3], apporte des précisions quant aux intentions d’Erdogan... « Il rêve d’effacer le passé de la Turquie. Et ce projet d’urbanisme à Gezi, implique aussi la destruction du centre culturel Atatürk (Atatürk Kültür Merkezi-AKM), nous indique Cengiz. Erdogan veut le détruire parce qu’il porte le nom d’Atatürk, le père de la laïcité et de l’Etat moderne. C’est encore une mesure d’islamisation de la société, et c’est aussi une attaque contre la culture, parce que la reconstruction de la soi-disant caserne, en réalité un grand centre commercial, entraînera, aussi, la démolition d’un opéra. Toute la vision d’Erdogan et de ce fondamentalisme compatible avec le capitalisme américain est contenu dans ce projet : le refus des progrès du kémalisme et de la laïcité, la guerre à la culture au profit d’un mélange de nostalgie et d’ultra-matérialisme, de consommation effrénée ».

Choc de cultures

Dans les rangs des manifestants, une contre-culture est en train de naître, qui ébranle l’ensemble de l’édifice moral et politique élevé en près de 12 années de pouvoir islamiste. Le choc pourrait gagner en intensité après le discours de Rexhep Tayyip Erdogan qui, aujourd’hui, a une fois encore pris de front les manifestants. Selon le Premier ministre, les manifestants attaquent les femmes voilées, boivent de la bière dans les mosquées, brûlent les commerces. « La patience a ses limites », a-t-il menacé, avant de conclure son allocution par un célèbre poème où il est question de martyre, de gloire, de linceul mortuaire… et de victoire.

Geoffroy Géraud Legros

Violences policières : montage vidéo réalisé par des manifestants...
Sur les barricades, une contre-culture se développe...

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Nom d’emprunt

[2Nom de la place d’Istanbul occupée par les manifestants

[3Nom d’emprunt

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter