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7ème art et océan Indien

Do fé dann « Lonbraz Kann »

2 mars 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Lonbraz Kann », premier long-métrage du Mauricien David Constantin, nous dévoile l’envers du décor de « la carte postale paradisiaque qui a longtemps fait penser qu’à l’île Maurice, quoi qu’il advienne, les gens vivaient heureux ». « Lonbraz Kann », c’est une aventure au long court qui trouve sa source au cœur de la mer indienne, à l’île Maurice, et ses prolongements à La Réunion et au Mozambique. Et qui démontre que « l’humanité est plus forte que tout le reste ». « Lonbraz Kann », c’est l’émergence d’un cinéma indianocéanique ! Sortie prévue à La Réunion : 25 mars.

Danny Bhowaneedin dans le rôle de Marco, la cinquantaine, mécanicien à l’atelier du moulin. "Lonbraz Kann", photo ©JVenner

7 ans de réflexion... Mais aussi 7 ans de gestation, d’écriture, de formation, de rencontres, de détermination, de recherche de financements (y compris par le crowdfunding [1]), de négociation pour conclure des partenariats, de repérages, de castings, de tournage, de montage, de promotion, etc. Un vrai parcours du combattant !

L’ombre de la canne planait-elle sur l’esprit du réalisateur mauricien ? Oui, depuis deux ans déjà lorsqu’en 2009 le projet d’un long métrage prend forme réellement dans la tête de David Constantin et que la scénariste française, Sabrina Compeyron, le rejoint dans le processus d’écriture de « Lonbraz Kann ».

C’est d’ailleurs en 2009 que David Constantin réalise un court-métrage intitulé « Made in Mauritius », inspiré d’une séquence du scénario de « Lonbraz Kann » et préfigurant ainsi le long-métrage, son ambiance, ses couleurs, son univers.

"Lonbraz Kann", photo ©JVenner

David Constantin est connu du milieu cinématographique et des amateurs du 7ème art. Notamment à La Réunion où il est un habitué du « Festival International du Film d’Afrique et des Iles » (FIFAI), créé au Port par le pionnier, éternel militant de la culture et génial défricheur de « chemins carrosse », Alain Gili, et maintenant porté par le talentueux Mohamed Saïd Ouma.

On se souvient avec bonheur de notre koudkèr pour le court-métrage « Colas, le dictionnaire », programmé au FIFAI... Fuite dans les rues d’une ville mauricienne, un dictionnaire planqué sous la chemise, un vigile aux trousses. Une fiction inspirée par un fait divers insolite.

La caméra de David Constantin nous enlève : on écope avec un pêcheur, on plonge avec le dictionnaire. On est Colas dans une course éperdue : s’extraire du quotidien. Colas, pêcheur qui n’aime pas le large, s’immerge dans la lecture sans fin d’un vieux dictionnaire déchiré. Y trouvera-t-il matière à élargir son horizon ?

"Lonbraz Kann", photo ©JVenner

David Constantin manie avec finesse l’humour, l’ironie, la tendresse et nous projette dès les premières images dans l’intimité d’une fable amère qui ramène l’homme à sa condition : un être solitaire, bridé par les conventions, la misère, qui cherche à s’évader.

Cette première approche de l’œuvre de David Constantin, prometteuse, portait déjà en elle les traits qui allaient au fur et à mesure cristalliser une ambiance particulière, intimiste, plongeant le spectateur au cœur d’une réalité palpable.

Le spectateur créole quant à lui — qu’il soit d’ici, de là-bas ou d’ailleurs — décrypte, comme à travers un miroir, les codes communs de la créolité. Codes post-esclavagistes et post-coloniaux d’un monde où l’économie autrefois concentrée autour des grands domaines sucriers et de l’industrie locale bascule désormais vers l’ogre de la mondialisation qui avale les petits boulots, les petits métiers, les petits artisans, les bècqueurs de clés (békèrdklé) [2] et le système de débrouille inventé par le génie des classes populaires pour survivre.

Nalini Aubeeluck dans le rôle de l’énigmatique Dévi. "Lonbraz Kann", photo ©JVenner

« Lonbraz Kann », c’est une aventure au long court qui trouve sa source au cœur de l’océan Indien, à l’île Maurice, et ses prolongements à La Réunion et au Mozambique.

Un exemple réussi de coopération régionale qui élargie l’horizon cinématographique de la mer indienne et fait la démonstration que la culture peut être un moteur et un catalyseur dans bien des domaines. Une locomotive pour le développement, y compris dans les domaines technique, économique et social.

Dès le début, David Constantin a introduit, dans cette entreprise collective et complexe qui consiste à « faire un film », un important volet de formation et d’insertion : formation aux métiers de l’image en priorité au bénéfice de jeunes issus de régions défavorisées (chaque poste de technicien étant doublé par un de ces jeunes), développement social, etc. Une aventure au long court génératrice d’une quarantaine d’emplois.

Raj Bumma dans le rôle de Bissoon, 65 ans, laboureur. "Lonbraz Kann", photo ©JVenner

Voyage au bout de l’enfer ? Dans « Lonbraz Kann », les destins qui se nouent sont heurtés. Les personnages sont broyés par le rouleau compresseur de la mondialisation ; ils ne trouvent plus leur place au sein de cette société en pleine mutation, happée par le maelstrom de la finance internationale qui ne se soucie de la réalité locale et du vécu des habitants que lorsque ceux-ci présentent un caractère « pittoresque » qui peut être converti en valeur marchande au profit des « possédants » et de la grande industrie touristique.

Les enfants du paradis... chassés ou condamnés à une hypothétique reconversion. Voire à l’immigration. Il faut faire place nette pour le « paradis privé » et privatisé, les villas de luxe et les espaces consacrés au golf !

"Lonbraz Kann", photo ©JVenner

Les populations locales en sont ainsi réduites, la plupart du temps, à ne récolter que quelques miettes des monstrueux bénéfices générés par la brutale transformation de leur terre natale en complexes modernes — alliant High-tech, design et exotisme — pour touristes milliardaires, jet setteurs et classes dominantes.

Le lien des hommes à la terre revêt ici une forte symbolique : « quand je suis né, mon papa a suivi la tradition : il a enterré mon nombril ici », confie Bissoon, interprété par Raj Bumma.

L’attachement à la terre... Un attachement tant physique, charnel, mystique que sentimental. Cette terre qui a vu naître ces personnages, qui les a nourris, qui leur a donné du travail, dans laquelle reposent leurs ancêtres et qui maintenant leur échappe, faisant d’eux des exilés dans leur propre pays...

"C’est dans la boutique d’Ah-Yan qu’ils tentent de garder la tête hors de l’eau, entre rêves de reconversion, de nouvelle vie ou d’immigration". Image extraite de la bande-annonce de "Lonbraz Kann".

« Marco (interprété par Danny Bhowaneedin), la cinquantaine, mécanicien à l’atelier du moulin, Bissoon (Raj Bumma), 65 ans, laboureur, Rosario et leurs camarades ont travaillé à l’usine de sucre de Nouvelle-Découverte toute leur vie. L’usine est condamnée à la fermeture, ce qui va bouleverser leur horizon. La canne à sucre n’est plus rentable ; à la place, un terrain de golf et des villas de luxe sont prévus ». Place à la mondialisation !

La fin d’un monde... Ce n’est pas « La fin du monde » d’Abel Gance qui se joue sur le grand écran mais c’est le fin d’un monde. De « leur » monde. Et du « nôtre » aussi. Pour autant, David Constantin a soigneusement évité l’écueil facile de la nostalgie...

« C’est dans la boutique d’Ah-Yan qu’ils tentent de garder la tête hors de l’eau, entre rêves de reconversion, de nouvelle vie ou d’immigration. Une femme énigmatique, Dévi (Nalini Aubeeluck), s’installe avec son mari, patron autoritaire venu contrôler la démolition du site. Autour du sucre de canne se noue l’histoire mauricienne, l’humiliation et la désintégration des relations sociales. Pour autant, “Lonbraz Kann” ne se veut pas un appel à la nostalgie ».

Image extraite de la bande-annonce de "Lonbraz Kann".

Tant qu’il y aura des hommes... et des femmes ! A travers le quotidien de ces personnages bringuebalés par l’inique course au profit, se révèle progressivement une humanité plus forte que tout le reste.

Ainsi pourrait-on résumer la « morale de cette histoire » et la lueur d’espoir qu’elle projette à travers le paysage déconstruit : « une humanité plus forte que tout le reste » !

C’est arrivé demain... « “Lonbraz kann”, c’est une histoire d’aujourd’hui. Celle de nous-mêmes. Celle d’une société qui trébuche entre le passé et l’avenir. Celle de la mondialisation qui s’invite dans nos quotidiens. Celle d’une île de l’océan Indien à la tenace image de carte postale paradisiaque qui a longtemps fait penser qu’ici, quoi qu’il advienne, les gens vivent heureux ».

« Lonbraz Kann », c’est l’envers du décor ; c’est l’antithèse de la fameuse carte postale que l’on sert aux touristes. C’est aussi une résistance souterraine qui finit par affleurer puisque le postulat du film est justement de démontrer qu’au delà des compromis et des violentes mutations, l’humanité peut être plus forte que tout le reste...

Image extraite de la bande-annonce du film "Lonbraz Kann".

Présenté lors du dernier FIFAI, mais aussi au Festival International du Film Francophone de Namur (Belgique), au Stockholm Film Festival (Suède), et dans d’autres festivals (Italie, Burkina Faso, Maroc, Égypte, Québec, etc.), cette comédie dramatique, tournée en Créole mauricien et sous-titrée en Français et en Anglais, peut être qualifiée de « film-école ». Un « film-école » sorti à Maurice le 25 février et que les Réunionnais pourront bientôt découvrir (le 25 mars).

Une « expérience-pilote » tant elle a valeur d’exemple. Tant elle inaugure et met en œuvre de nouvelles pratiques cinématographiques : coopération régionale au cœur de l’océan Indien, démarche participative, volonté d’impliquer la population locale en formant des acteurs et des techniciens issus de milieux souvent défavorisés, mutualisation des compétences et des moyens techniques grâce à des partenariats avec le Mozambique et La Réunion.

Nalini Aubeeluck. Image extraite de la bande-annonce du film "Lonbraz Kann".

Producteur réunionnais du long-métrage « Lonbraz Kann », Fred Eyriey insiste sur le caractère exemplaire de la démarche : « la toute première co-production entre Maurice et La Réunion, annonciatrice de l’émergence d’un cinéma india-océanique que nous appelons tous de nos vœux ». Avec des retombées économiques importantes pour des sociétés réunionnaises comme pour celles de Maurice. La collaboration n’en a pas pour autant été seulement économique.

« Nous avons, David Constantin et moi-même, étroitement collaboré artistiquement parlant, poursuit Fred Eyriey. Par exemple, nous avons confié la création musicale du film à un compositeur Mauricien qui vit à La Réunion ; plusieurs cadres réunionnais ont participé au tournage du film. La post-production s’est déroulée à Sainte-Clotilde, etc ».

C’est véritablement à la naissance d’un « cinéma de la mer indienne » auquel nous sommes conviés ! Ainsi David Constantin — et tous ceux qu’il a su entraîner avec lui dans cette belle aventure — jette-t-il les « bases d’une cinématographie singulière de l’océan Indien ».

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Bande annonce du film Lonbraz Kann de David Constantin from David Constantin on Vimeo.

David Constantin

Auteur-réalisateur mauricien, David Constantin réalise en 2003 « Diego l’Interdite » (Mention Spéciale du Jury à Vues d’Afrique, Montréal), documentaire sur la déportation de la population de l’île de Diego Garcia et de l’archipel des Chagos. En 2004, il réalise son premier court-métrage de fiction : « Colas, le dictionnaire ». Depuis il a réalisé plusieurs autres films dont « Bisanvil » (Prix du Public à Amiens) et « Made in Mauritius » (Prix Fondation Pelligrini, Milan).

De 2007 à 2010, il co-réalise une série de quatre documentaires sur les origines de la population mauricienne, « Venus d’Ailleurs ». « Lonbraz Kann » est son premier long métrage de fiction.

Très impliqué dans les actions de formation et défendant la vision d’un cinéma indo-océanique, il est aussi à l’origine de l’association « Porteurs d’Images » et du festival « Ile Courts », le Festival de Courts-métrages de Maurice. Il intervient par ailleurs régulièrement en milieu scolaire et universitaire.

Sur le tournage de "Lonbraz Kann"...

« Lonbraz Kann » de David Constantin est une Coproduction qui place l’océan Indien au cœur d’une démarche cinématographique prometteuse, notamment en matière de coopération régionale :

  • Caméléon Production (Maurice)
  • Lithops Films (La Réunion)
  • Iris Imaginacoes (Mozambique)

Ce premier long-métrage, fabriqué de A à Z dans l’océan Indien, a bénéficié du soutien financier des structures suivantes :

  • Programme ACPCultures+, mis en oeuvre par le Secrétariat du Groupe des Etats ACP et financé par l’Union Européenne : 40% du budget global.
  • Cinémas du Monde, fonds financé par le Centre National de la Cinématographie (CNC), le Ministère des Affaires Étrangères français et l’Institut français.
  • Global Film Initiative, fondation basée aux USA qui soutient chaque année dix films par un apport numéraire mais surtout en leur offrant une possibilité de diffusion dans le réseau non commercial américain.
  • Fonds Francophone de Production Audiovisuelle du Sud, géré par l’Organisation de la Francophonie.
  • Agence Film Réunion, (Région Réunion) organisme chargé de la promotion du cinéma à La Réunion, qui participe généralement au financement de films tournés sur le sol réunionnais. Leur participation à « Lonbraz Kann », film tourné à Maurice mais selon une démarche résolument indo-océanique faisant appel à des compétences de La Réunion, est une première et ouvre la porte à une possible coopération régionale en matière de production cinématographique.
  • Film Rebate Scheme, programme mis en oeuvre par le Board of Investment afin de soutenir le développement d’une activité économique autour du cinéma à Maurice. « Lonbraz Kann » est le premier film mauricien (et un des premier films) à bénéficier de ce programme.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Financement participatif, campagne lancée en 2013 sur le site touscoprod, et qui a permis de réunir 12.000 euros

[2Travailleurs occasionnels, créole réunionnais

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