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Développement durable

« Demain » voit midi à sa porte...

29 février 2016
Geoffroy Géraud Legros
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À La Réunion, le rêve de l’autonomie énergétique s’éloigne ; à plusieurs reprises, la population s’est prononcée contre la substitution de transports « doux » à l’automobile. Par un exercice radical d’inversion, le documentaire « Demain » accomplit pourtant l’exploit de présenter La Réunion comme un modèle préfigurant les « îles renouvelables ». Anatomie d’une erreur...

Septembre 2012 : Cyril Dion, auteur et co-fondateur du mouvement écologiste « Colibri », parle pour la première fois à la réalisatrice Mélanie Laurent de son projet : rien moins que « jeter les bases d’une fiction collective » propre à révoquer le « rêve du progrès » coupable d’avoir « bouleversé notre humanité tout entière ». Un échange qui aboutira à la réalisation de « Demain », documentaire tourné dans une dizaine de pays, décliné en un essai d’environ 400 pages, consacré aux solutions « positives » — celles qui nous engagent vers une « nouvelle voie, plus écologique, plus humaine » [1].

« Demain » octroie à La Réunion un brevet d’excellence en « transition énergétique »...

Revenons quelques mois en arrière, au moment où se noue, à une date incongrue et en un lieu peu commun, le destin du rêve réunionnais d’autonomie énergétique. En campagne électorale à La Réunion et de passage dans la ville de Saint-Louis, « Porte du Sud » de l’île, ville « rouge » dont le maire est un fervent partisan de l’union de la gauche, François Hollande montre qu’il n’ignore rien des artifices oratoires.

« Cette île doit retrouver son autonomie... son autonomie énergétique ».

En ce premier avril 2012, devant un public largement composé de militants du Parti communiste réunionnais (PCR), à quelques pas de la tombe réputée miraculeuse du père Lafosse, à quelques coudées de l’usine sucrière désormais dans l’ombre de l’immense centrale thermique du Gol, à quelques centaines de mètres de la ferme solaire qui fait face au fourneau où l’on brûle le charbon et la bagasse — un résidu de canne à sucre —, le candidat socialiste à l’élection présidentielle manie au millimètre les temps morts, calibre les haussements de ton, joue des sous-entendus et emporte les ovations de l’assistance par un engagement fort en faveur du retour du rail.

« Son autonomie... son autonomie »... L’hésitation ne doit rien au hasard : « autonomie », isolé du reste du discours par un silence aussi bref que calculé, s’adresse au vieux fond, justement, autonomiste de l’auditoire. Hégémonique à gauche pendant plus d’un demi-siècle, le PCR peut encore en 2012 passer pour la plus grande formation progressiste de l’île — déjà, pourtant, il se meurt d’une scission et du désamour de bon nombre de ses militants que révèleront au grand jour le scrutin législatif, quelques mois plus tard.

En déclarant que l’île devait « retrouver son autonomie énergétique », François Hollande cible clairement la politique du Président UMP de la Région Réunion, bête noire des communistes, élu deux ans plus tôt, à contre-courant d’un scrutin qui avait vu toutes les régions de l’Hexagone basculer à gauche — hors l’Alsace.

Autonomie énergétique : la formule résume l’enjeu de l’affrontement des élections régionales de 2010. La gauche communiste et ses alliés du centre — le PCR pratique un communisme très « pragmatique » — installés à la tête de la collectivité depuis 1998 entendent changer une production électrique dominée par les énergies fossiles et un modèle de transport voué au tout-automobile. Celui-ci est au bord de la paralysie : l’île compte environ 350.000 automobiles pour un peu plus de 800.000 habitants, sur un réseau routier fortement contraint par une géographie très accidentée.

Pressé de répondre à l’urgence, Paul Vergès a dû consacrer ses deux premiers mandats à édifier la Route des Tamarins, route aux viaducs vertigineux, qui a mis fin aux continuels embouteillages de la part Ouest de l’île — la plus riche et la plus active. Mais son grand projet, parfois formulé avec une emphase excessive, est de mettre fin à la domination de la route au profit du transport ferroviaire. Colonne vertébrale du développement de l’île de la fin du XIXème siècle et jusque dans les années 1950, le chemin de fer avait été abandonné au tournant de la décennie 1960. Sa suppression signalait alors un changement d’ère : vieille terre d’industrie, La Réunion devenait une terre de consommation, nourrie par les investissements publics et les sursalaires.

Vergès a vu disparaître le train : il souhaite le remettre sur les rails sous la forme d’un tram-train destiné à desservir toute la circonférence de l’île, et susceptible, à moyen terme, de fonctionner grâce à un « mix » d’énergies « propres » : solaire, hydraulique, marine et géothermique prometteuse d’un potentiel immense, dans une île qui abrite l’un des volcans les plus actifs au monde. Auteur en 2001 de la loi initiant la lutte contre les effets de serre, président de l’ONERC (Observatoire national des effets du réchauffement climatique), Paul Vergès a fini par placer au cœur de son projet politique la transition énergétique, fondée sur le développement des énergies renouvelables et sur le retour du train. Un volontarisme affiché qui a sans doute pesé lourd dans sa défaite, le 21 mars 2010...

Plus préoccupé par le chômage — celui-ci atteint 35% dans l’île et frappe un jeune sur deux — que par les enjeux écologiques, l’électorat populaire traditionnellement acquis au PCR voit en outre d’un mauvais œil la bienveillance affichée par le leader marxiste, alors âgé de 85 ans, envers Nicolas Sarkozy. Un rapprochement justifié là encore par le pragmatisme : adepte du « développement endogène » de La Réunion, le Président de la République avait, lors du « Grenelle de l’Environnement », lancé le projet « GERRI » [2] visant rien moins que l’« indépendance énergétique » de l’île. L’argument a néanmoins buté sur les critiques adressées à la politique sarkoziste en matière d’énergie renouvelable, destinée, selon ses détracteurs, à assurer des rentes à des sociétés en accointance avec EDF, au détriment des entreprises locales.

La nouvelle route du littoral

Autre déçu de ce rapprochement inattendu : Didier Robert, jeune député-maire, étoile montante de la droite réunionnaise.

Vainqueur, celui-ci met immédiatement en application un programme radicalement opposé à celui de son prédécesseur : le tram-train est supprimé, la géothermie enterrée, la mise en service de « 2000 bus » réaffirmée.

Surtout, le nouveau Président de Région se presse à Paris, afin de renégocier l’affectation des fonds destinés au chemin de fer au profit d’un méga-projet : la Nouvelle route du Littoral (NRL). Pour une mise initiale d’1,6 milliard d’euros — soit trois Notre-Dame-des-Landes — cette infrastructure titanesque va dérouler 12 kilomètres de route en mer, juchée sur des poteaux de béton géants entre le chef-lieu et la ville de La Possession.

Voué à des surcoûts multiples par la plupart des expertises — la facture finale pourrait atteindre trois milliards— et épinglé par l’ensemble des instances environnementales, le projet n’en n’a pas moins été mis à l’étude et initié à marche forcée. Un activisme finalement plus durable que les discours de François Hollande, qui avait à La Réunion promis le retour du train. On connaît la suite : les effets rhétoriques « de l’adversaire du monde de la finance » se sont mués en vrais « bafouillements » ; l’Etat n’a jamais ménagé son soutien à la Nouvelle route du Littoral, dont la réalisation est confiée à un consortium dominé par les groupes « Bouygues » et « Vinci ».

En février 2013, Cyril Dion et Mélanie Laurent décident de s’associer pour réaliser « Demain » ; quelques jours plus tôt, la Région Réunion s’était retirée de « GERRI », mettant de facto fin à son existence. Délivrée des entraves de la planification énergétique, la Région, moteur économique de l’île, peut consacrer l’essentiel de ses ressources à la Nouvelle route du Littoral, qui devient son seul projet structurel : en cinq ans de mandature Robert, pas un seul lycée n’est sorti de terre....

Qu’on le veuille ou non, ce grand ouvrage rencontre la faveur du public : à La Réunion, l’automobile est reine ; en 20 ans, la fréquentation des transports collectifs est passée de 20% à 6%, alors même que 70% des ménages possèdent une automobile, contre 81% dans l’Hexagone.

La voiture a acquis dans notre île un caractère fétiche, statutaire : malgré un taux de pauvreté situé entre 45% et 52% de la population, le « crédit auto » se porte comme un charme. Des banques peu regardantes permettent aux bénéficiaires des minima sociaux d’emprunter pour acheter une berline allemande ou un nerveux petit coupé espagnol, qui pourra toujours être saisi et revendu. « Les gens prennent tellement soin de leurs bagnoles qu’on les reprend pour ainsi dire neuves », nous confie un huissier. La « fiction collective » à laquelle adhère le plus grand nombre de Réunionnais, c’est justement celle que rejettent les auteurs de « Demain » : la consommation, la bagnole, le mode de vie à l’américaine.

Didier Robert (au milieu), à un sommet mondial en compagnie d’Arnold Schwarzenegger. (Source Région Réunion)

Didier Robert l’a bien compris et a fait de « sa » route du Littoral — un axe qui est pourtant loin d’être le plus fréquenté — l’enjeu central du dernier scrutin régional, qu’il a remporté. Ces choix politiques reflètent aussi le poids économique qu’exercent les lobbys de l’automobile et du carburant sur les rapports de force politiques.

Grand communicateur, le Président de Région, a déclaré au tandem Dion-Laurent vouloir « casser » le monopole des hydrocarbures exercé par la SRPP (Société réunionnaise des produits pétroliers), « diversifier nos sources d’approvisionnement », et viser « l’autonomie énergétique » [3] à l’horizon 2030.

En vérité, personne n’a jamais tenté de « casser » ces monopoles, qui sont d’ailleurs reconnus et admis par l’État ; celui-ci administre les prix d’une manière que décrivait en 2009 un rapport au vitriol de l’Autorité de la Concurrence : « les pétroliers donnent un prix au Préfet, qui s’exécute ». En 2012, Didier Robert a lui-même financé un gel des prix de l’essence par une subvention de 20 millions d’euros aux pétroliers. Pour ce qui est de la « diversification », l’état des lieux est bien résumé par la formule employée dans une enquête très complète du « Quotidien de La Réunion » qui, à la veille de la COP 21, titrait : « un grand bond en arrière ».

Il y a à La Réunion nombre de panneaux photovoltaïques, de l’éolien, de l’hydraulique. Mais même en les additionnant, les énergies renouvelables restent minoritaires. « L’essentiel de notre énergie provient toujours du fuel et du charbon », déclare Guy Dupont, ex-responsable de « GERRI » à notre confrère. « L’autonomie énergétique espérée pour 2030 semble un souhait de plus en plus éloigné de la réalité. « GERRI » a été dissous : de l’énergie houlomotrice à la géothermie volcanique, bref, du battant des lames au sommet des montagnes, il faut bien reconnaître qu’ont sombré avec lui bon nombre d’initiatives ambitieuses ».

Selon les chiffres, le charbon constitue toujours en 2015 la première source d’électricité (40,4%), suivie par le Diesel (23,1%), l’hydro-électricité (17,1%), la bagasse (9,3%) le solaire et le photovoltaïque (8,5%), l’éolien et le biogaz (1,6%). Encore ne parle-t-on ici que d’électricité, qui ne représente qu’une partie de l’énergie consommée à La Réunion. Là encore, les choix réaffirmés en faveur du tout-automobile plaident contre la thèse d’une île à la pointe de la « transition énergétique ».

C’est à bon droit que les réalisateurs du documentaire ont salué les exploits technologiques réalisés par la centrale du Port et les prouesses de stockage et d’Agrinergie. On pourrait aussi mentionner les « micro-grids » solaires initiés dans le cirque de Mafate, promesse d’indépendance énergétique accrue pour cette communauté montagnarde isolée.

On ne peut, en revanche, adhérer au point de vue selon lequel notre île serait à l’avant-garde des « îles renouvelables » et moins encore, à l’idée selon laquelle nos politiques environnementales préfigureraient le vert paradis de demain. La tendance est, en réalité, régressive : dans les années 1980, les « renouvelables  » (en l’espèce, l’hydraulique) suffisaient à couvrir nos besoins en électricité. Celle-ci est aujourd’hui « carbonnée » à 65%. Se méprenant sur la dynamique environnementale de notre île, « Demain » surestime grandement le rôle des énergies et méconnaît les limites qui contraignent leur essor.

Ainsi, si le photovoltaïque est prometteur, son utilisation, fut-elle hyper-rationalisée sur des sols trop rares, contrevient à l’objectif d’autonomie alimentaire, autre pilier du développement durable. De même, la bagasse pollue ; moins que le charbon, sans doute, mais elle pollue tout de même. De plus, son exploitation repose sur la monoculture de la canne, qui accapare des terres arables, absorbe des quantités de pesticides et n’est rentable que grâce à des subventions européennes régulièrement remises en cause par l’Union européenne. L’éolien n’est guère adapté à La Réunion ; la recherche sur les algues a, elle, absorbé des sommes considérables, sans produire un litre de carburant — il faudrait, d’ailleurs, occuper une surface immense par des cultures d’algues pour que cette industrie soit rentable.

En revanche, le zanbrokal de « Demain » élude les conséquences de l’arrêt de projets prometteurs — notamment la géothermie et l’exploitation de la houle et surtout, de la mise hors-jeu du chemin de fer, transport le moins polluant qui soit. Autant de choix qui laissent en dernière analyse les mains libres aux lobbies du carburant, consacrent le tout-automobile grand consommateur de diesel et d’essence et renforcent la dépendance aux importations.

Enfin, rien n’est plus étranger à l’opinion réunionnaise que la sobriété. La Réunion contemporaine a jeté la gravité vieux-créole aux déchetteries, qui dégueulent tant l’ordure moderne que des quartiers entiers en sont empuantis. L’heure est à la consommation frénétique, au fast-food, aux grandes surfaces, aux fêtes gigantesques en pleine nature avec groupe électrogène et sacs plastique à la clef, aux constructions sauvages, à la pollution des eaux ; l’heure est au gigantisme à tout prix — et surtout au prix de l’environnement.

Ainsi, le maire de la ville du Port a dû batailler ferme pour empêcher les cimentiers du chantier de la NRL de pomper la seule nappe d’eau potable accessible, dans un environnement qui, sans irrigation, n’est qu’un inhospitalier désert de galets. Ainsi, les activités sous-marines de la Nouvelle Route du Littoral ont coïncidé avec la disparition des baleines, dont les ballets enchantaient la côte Ouest. En terme d’avant-garde écologique, on a vu mieux...

Vu de La Réunion, « Demain » nous semble surtout habité par la croyance en ses propres mythes et aveuglé par le désir de déceler les signes avant-coureurs d’une utopie. Le parti-pris d’une recherche des solutions « positives » fonctionne, comme un pointillisme du pire, qui fait passer l’accessoire pour le principal, et, au final, évacue le réel.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Cyril Dion, « Demain, un nouveau monde en marche », collection « Domaines du possible », e-book, page 17.

[2Grenelle de l’environnement à la Réunion : Réussir l’innovation - Green Energy revolution : Reunion Island

[3Cyril Dion, op.cit, page 132.

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