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Coupe du Monde de foot

Brésil : une balle dans la tête

10 juin 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Ils ne verront pas la Coupe du monde : José Afonso de Oliveira Rodrigues, Raimundo Nonato Lima Costa, Fábio Luiz Pereira, Ronaldo Oliveira dos Santos, Marcleudo de Melo Ferreira, José Antônio do Nascimento, Antônio José Pitta Martins, Fabio Hamilton da CruzTirs, Amarildo da Souza, Claudia Ferreira da Silva, Terezinha Justino da Silva, Anderson Santos Silva, Emanoel Gomes, Douglas Rafael da Silva Pereira, Edilson Silva dos Santos, Arlinda Bezerra das Chagas...

Photo : lost.art.br

Explosions, barricades, émeutes, incendies, grèves, coupures d’électricité, survols d’hélicoptères, expulsions massives, disparitions, assassinats, répression et violences policières (tortures...), nettoyage social, guérillas urbaines, expropriations manu militari, journalistes molestés, corruption, lacrymogènes, bombes assourdissantes, blindés, désastre environnemental... Le tout sur fond d’inégalités sociales et d’extrême pauvreté.

Face au déferlement de violence, en 2009, l’ONU monte au créneau mettant en garde le Brésil contre la tentation du nettoyage social et contre les atteintes portées aux Droits de l’homme, notamment dans le cadre de l’organisation de grands évènements sportifs tels que la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. Selon Slate.fr, la même année, « des journalistes du journal Folha de São Paulo rapportaient que la mairie de Rio avait ramassé en vitesse et sans ménagement les sans-abri se trouvant sur le chemin du cortège de la Commission du comité olympique, chargée de donner un avis sur l’organisation de la Coupe du monde dans la ville ». Le même journal évoque des nettoyages humains en 2011 : 142 sans-abri tués.

Scène d’expulsion à Rio. Photo AP.

Depuis 6 ans, le Brésil se prépare à recevoir la Coupe du monde : entre 10 et 17 milliards de dollars investis (chiffre variant selon les sources), 39 Unités de police pacificatrice (UPP) dont la principale mission est de lutter contre les gangs mafieux qui tiennent des quartiers entiers, plus de 170.000 hommes — dont 57.000 militaires — mobilisés pour le bon déroulement de la Coupe...

Mais le processus de pacification des favelas — qui se décline en quatre phases : reconquête, stabilisation, occupation, post-occupation — s’il a pu démontrer dans certains quartiers son efficacité (par exemple à Santa Marta), n’en demeure pas moins une stratégie brutale qui laisse sur le carreau de nombreuses « victimes collatérales ».

Unité de police pacificatrice (UPP). Photo : O Globo​

En fait de pacification, c’est à une véritable restructuration musclée de la ville que l’on assiste, à coups de bulldozers ; un processus de gentrification dont les premières proies sont les favelados, habitants pauvres des favelas. « A Fortaleza, plus de 8000 enfants vivent dans la rue, dénonce François Fasquel dans une Tribune Libre. Jugés indésirables, ils sont les premières victimes du nettoyage social de la ville. Pour les éloigner du centre-ville, les violences policières se multiplient, et cela dans la plus totale indifférence ».

La politique d’expulsion mise en œuvre prend un caractère massif : 150.000 personnes expulsées (250.000 expropriations selon d’autres sources) dont 40.000 pour la seule ville de Rio. L’expulsion des Indiens de l’Aldeia Maracana avait d’ailleurs provoqué une vive émotion (lire à ce sujet, l’article en lien ci-dessous). La loi obligeant à un relogement des familles expulsées à moins de 7 km de leur ancien domicile n’est souvent pas respectée : certaines sont expédiées jusqu’à 70 kilomètres ! A tel point qu’en 2013, le Centre national de défense des droit de l’homme (CNDH) évoque « un nettoyage social (...) alors que 195 assassinats de sans-abris ont été répertoriés au cours des 15 mois précédents. La majorité a été brûlée par des personnes anonymes », rapporte le média Slater.fr.

Scène d’expulsion à Rio. Photo AP.

En 2011, la présidente, Dilma Roussef, s’était engagée à faire tout son possible et même l’impossible « pour que les gens qui ont été marginalisés dans ce pays aient, au bout de mes quatre années de mandat, de plus en plus de droits et surtout avec une haute estime de soi ». Au bout du compte, si en 2008 un seul Brésilien sur 10 était opposé à la Coupe du Monde, ils sont aujourd’hui 4 sur 10 et plus encore selon d’autres sources...

En 2013, Amnesty International tirait la sonnette d’alarme indiquant que la police brésilienne était responsable de 2.000 morts en moyenne par an. A l’heure où le Brésil s’apprête à basculer dans le culte du ballon rond, 7 Lames la Mer revient sur le destin tragique de ceux qui ne verront pas la Coupe du Monde...

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Photo Wilson Dias

Dans le sillage du Président Lula da Silva, porté au pouvoir par la « vague rouge » (Onda Vermelha) du début des années 2000, Dilma Rousseff, bien moins élue que son prédécesseur, est dépositaire d’un immense espoir de transformation sociale. Cet espoir s’est peut-être définitivement brisé sur l’écueil du Mondial, dont le coût exorbitant a heurté une population qui, malgré les indéniables améliorations apportées par dix années de pouvoir travailliste, attend encore l’édification d’un État social pour tous les citoyens.

Ainsi, l’emblématique MST [1], qui mobilise les paysans sans-terres et constitue sans doute le plus puissant mouvement social du continent américain, s’est joint aux manifestations, occupant des terrains situés à proximités des infrastructures sportives… Si nombre de syndicats ou de groupements rassemblant ouvriers, paysans et employés orientent la contestation vers la gauche, la droite brésilienne n’est pas en reste, et espère, dans la perspective des élections générales du 5 octobre prochain, tirer elle aussi parti des troubles qui, si l’on en croit les récents sondages, affectent l’adhésion de la population à Mme Rousseff.

Photo : ForaPT

L’alternance est vivement souhaitée par les milieux d’affaires : « les investisseurs parient sur un nouveau Président qui interfère moins dans les politiques menées par les grandes entreprises publiques telles que Petroleo Brasileiro », rapportait la semaine dernière le site d’informations boursières « Bloomberg ». « Une montée du sentiment anti-Dilma pourrait être une bonne nouvelle pour les marchés financiers », ajoute le magazine, citant Jorge Mariscal, responsable des marchés émergents pour le géant financier suisse UBS.

À l’orée de la Coupe du monde la plus contestée de l’histoire, la Présidente brésilienne apparaît plus que jamais prise entre deux feux.


José Afonso de Oliveira Rodrigues, Raimundo Nonato Lima Costa, Fábio Luiz Pereira, Ronaldo Oliveira dos Santos, Marcleudo de Melo Ferreira, José Antônio do Nascimento, Antônio José Pitta Martins, Fabio Hamilton da Cruz...

Photo : Divulgação/Andrade Gutierrez/Arquivo

A cette liste de noms des ouvriers morts sur les chantiers de la Coupe du Monde au Brésil, il faudrait encore ajouter deux noms : ceux de deux ouvriers terrassés par une crise cardiaque sur leur lieu de travail, morts que les syndicats imputent à des surcharges de travail. Soit au total, 2,5 fois plus de morts que sur les chantiers sud-africains de la Coupe du monde.

Les travaux engagés par le Brésil pour recevoir la Coupe du Monde de football ayant pris beaucoup de retard, c’est sous pression que travaillent les ouvriers affectés aux différents chantiers. « Certains travailleurs commencent leurs journées à 7h du matin pour finir à 1h du matin, c’est absurde, c’est un crime », dénonce Cicero Custodio, représentant le syndicat Sintracomec-AM.

Amarildo da Souza, Claudia Ferreira da Silva, Terezinha Justino da Silva, Anderson Santos Silva, Emanoel Gomes, Douglas Rafael da Silva Pereira, Edilson Silva dos Santos, Arlinda Bezerra das Chagas, et tous les autres, anonymes, tués dans les favelas de Rio...

Favela Rocinha

  • 14 juillet 2013 : Amarildo da Souza, 47 ans, ouvrier père de 6 enfants, arrêté par la police et torturé. Le lendemain, sa famille signale sa disparition et multiplie les actions pour tenter de le retrouver. En vain. Le 2 octobre 2013, dix policiers de l’UPP de la favela Rocinha sont officiellement inculpés pour torture ayant entraîné la mort et dissimulation de cadavre. Version des policiers : ils l’ont confondu avec un trafiquant de drogue.
    La femme et un des enfants d’Amarildo da Souza. Ils remueront ciel et terre pour retrouver Amarildo.


  • 16 mars 2014 : Claudia Ferreira da Silva, femme de ménage de 38 ans, renversée et trainée sur 350 mètres par une voiture de l’UPP.
  • 12 avril 2014 : un jeune laveur de voitures, 20 ans, tué par balle, à 8h du matin alors qu’il se rendait au travail.
  • 14 avril 2014 : Terezinha Justino da Silva, 67 ans, tuée par balle à la sortie d’une pharmacie.
  • 18 avril 2014 : Anderson Santos Silva, 21 ans, tué d’une balle perdue par la police militaire alors qu’il se rendait à une veillée pascale.
  • 19 avril 2014 : Emanoel Gomes, 17 ans, renversé par un blindé de la police militaire, mort répertoriée dans les « accidents de la route ».
    Douglas Rafael da Silva Pereira, dit « DG », 25 ans, tué par la police, le 22 avril dernier. Un an auparavant, Douglas était l’acteur principal du court métrage "Made in Brazil". Il y interprètait un jeune qui sera abattu par la police ! Quand fiction et réalité se confondent... Ci-dessous : douleur et colère suite à la mort de Douglas.

    Douleur et colère suite à la mort de "DG".

  • 22 avril 2014 : Douglas Rafael da Silva Pereira, 25 ans, artiste connu sous le pseudo de « DG », frappé et abattu d’une balle dans le dos par la police. Sa mère, Maria de Fátima Silva, sera menacée de mort pour avoir accusé la police d’avoir torturé et assassiné son fils (voir vidéo ci-dessous et lire à ce sujet, l’article en lien ci-dessous).
  • 23 avril 2014 : Edilson Silva dos Santos, 27 ans, déficient mental, surnommé « Mateus le petit dingue », tué d’une balle dans la tête au cours d’une manifestation de protestation suite à la mort de DG.
  • 27 avril 2014 : Arlinda Bezerra das Chagas, 72 ans, tuée par balle au cours d’une opération de police.
    La mise à mort de Douglas, au cinéma comme dans la "vraie vie". Image extraite du film "Made in Brazil" (2013). Un an plus tard, le jeune acteur est abattu par la police.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1MST : mouvement des sans-terre

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