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Brésil, JO 2016

Maracanã : les Indiens expulsés pour le sport et le show

3 août 2016
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Rio, 2016. La vieille bâtisse du « Musée de l’Indien », appelée « Aldeia Maracanã », résiste au temps et à la spéculation. Deux ans et demi que les Indiens n’ont plus le droit d’y mettre les pieds.

« Si vous voulez tuer un pauvre, dépouillez-le de sa culture ». Cette inscription est gravée au mur d’une imposante bâtisse située sur le territoire originel de la tribu Maracanã, à quelques pas du stade mythique du même nom, épicentre de la Coupe du monde de football de 2014 et des Jeux Olympiques de 2016.

Pour l’amour du ballon rond, du sport et du show, les Indiens ont donc du faire place nette, en 2013 : ils ont été tout bonnement expulsés, manu militari, de cet ancien « Musée de l’Indien » dans lequel ils tenaient une université populaire depuis alors 7 ans. Pour la circonstance, les autorités avaient convoqué blindés, hélicoptère et 250 policiers ; face à cet arsenal, une trentaine d’Indiens résistants !

Quant à la vieille bâtisse datant de 1862, elle a échappé de peu à la destruction. De « musée de l’Indien », elle a un temps été destinée à devenir une parcelle non négligeable du temple du foot... Mais deux ans après la coupe du monde de football et alors que la flamme des Jeux Olympiques 2016 vient d’entrer dans Maracanã, le bâtiment, désormais solitaire, résiste et se dresse toujours à quelques mètres du stade ! Histoire d’un combat... en photos et vidéo (à visionner en fin d’article, le très beau film de Dario De Dominicis).

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Photo extraite du film "Aldeia Maracanã", de Dario De Dominicis, (Agencia Olhares)

22 mars 2013, 250 policiers brésiliens expulsent manu militari une trentaine d’Indiens et de militants qui occupaient depuis plus de 7 ans l’ancien « Musée de l’Indien », rebaptisé « Aldeia Maracanã » (le village Maracanã). Gaz lacrymogènes, spray au poivre, balles en caoutchouc, grenades sonores, matraques, trois blindés, un hélicoptère et 250 policiers ont été mobilisés pour la circonstance. Plusieurs résistants sont arrêtés.

Motif ? Ce territoire indigène de la tribu indienne « Maracanã » — une des ethnies originelles de la région qui vivait là avant l’arrivée des Portugais — situé au centre de Rio à quelques pas du mythique stade Maracanã, a basculé dans la spéculation financière et immobilière avec la double perspective de la Coupe du Monde de football (2014) et des Jeux Olympiques (2016). Sacrifié sur l’autel du sport ! Certes l’« Aldeia Maracanã » dresse toujours ses tours vers le ciel mais le sort de ses murs historiques semblait alors intimement lié aux exigences des dieux du stade...

Cette expulsion du 22 mars 2013 n’a toutefois pas fait capituler les Indiens — auxquels des lieux de repli ont été proposés par les services sociaux de l’État — qui ont réoccupé le site au moins quatre fois au cours de l’année 2013, essuyant systématiquement les violences policières. Le dernier affrontement s’est déroulé en décembre 2013 lorsque le « Maracanã SA Consortium » (regroupant Odebrecht, IMX et l’américain AEG), a démarré les opérations de démolition ; démolition interrompue grâce à la ténacité des Indiens.

Décidés à défendre jusqu’au bout leur patrimoine ancestral, même s’ils en sont de fait exclus, les Indiens ont tenté de réintégrer les lieux et se sont heurtés à une barrière constituée de 150 policiers anti-émeute. 25 militants ont été arrêtés tandis qu’un Indien Guajajara s’est réfugié en haut d’un arbre dans lequel il restera perché pendant 26 heures malgré les tentatives de le déloger à coups de gaz lacrymogène.

Face à la mobilisation des Indiens et militants, à la colère de l’opinion publique et aux réactions internationales, le gouvernement brésilien a été contraint de composer. Mais les tergiversations, les déclarations intempestives et contradictoires et les divergences d’opinion de la part des autorités ont contribué à complexifier la situation. Ainsi le maire de Rio, Eduardo Paes, a-t-il été amené à changer de position et à signer un décret « excluant de fait toute démolition au profit de constructions pour la Coupe du monde ».

Ajoutant à la confusion, le Comité Populaire pour la Coupe du monde et les Jeux olympiques a de son côté déclaré qu’il n’y avait « aucune garantie sur le devenir de la zone ».

Photo extraite du film "Aldeia Maracanã", de Dario De Dominicis, (Agencia Olhares)

Enfin le 6 janvier 2014, le gouvernement de Rio a officiellement annoncé que les bâtiments du « Musée de l’Indien » seraient exclus de toute démolition.

Exclus de toute démolition, certes. Mais cela fait aujourd’hui près de 2 ans et demi que les le vieux musée est fermé, plongé dans le silence et livré au lent processus de délitement qu’impose le temps aux édifices. Deux ans et demi que les Indiens n’ont plus le droit d’y mettre les pieds.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros
Photos extraites de la page Facebook « Aldeia Maracanã », du film « Aldeia Maracanã » de Dario De Dominicis (Agencia Olhares), et du compte Flickr de Nacho GV.

Nacho GV


Dans un premier temps, les autorités brésiliennes souhaitaient transformer les lieux en « centre commercial dédié au sport ». Le projet affiné, il a ensuite été question d’un « ensemble de boutiques rattaché au complexe sportif Maracanã dont une partie serait consacrée à un musée olympique », avec parking, centre commercial et zones de circulation pour le public des évènements sportifs. Il était alors sérieusement question de raser l’« Aldeia Maracanã ».

Malgré un rapport du conseil du patrimoine, le maire de Rio avait donné le feu vert pour la destruction de l’immeuble, encouragé par Sergio Cabral, gouverneur de l’Etat, lequel avait même déclaré que le site deviendrait « une aire de circulation pour les personnes, c’est une exigence de la FIFA et du Comité d’organisation local. Vive la démocratie, mais le bâtiment ne possède aucune valeur historique, il sera détruit. »

Le 16 janvier 2014, la FIFA a démenti exiger la démolition de l’ancien musée ! Dans la foulée, la ministre de la culture, Marta Suplicy, proche de l’ex-président Lula da Silva, avait publiquement confirmé que le bâtiment serait conservé. Cabral avait alors cédé.

La mobilisation et la résistance des Indiens, soutenus à l’international notamment par le mouvement « Occupy Wall Street » et l’organisation espagnole « Take the Square », a donc porté ses fruits : la destruction de l’édifice cher aux Indiens ne serait — a priori — plus à l’ordre du jour. L’État a en effet publié un décret garantissant que le site sera transformé en « centre des cultures autochtones » dont le contenu sera défini « en collaboration avec les dirigeants autochtones et les institutions de l’État qui visent officiellement à défendre les droits et intérêts des peuples autochtones », sous la houlette du Département d’État de la Culture.

Un autre son de cloche prétend cependant qu’il s’agirait simplement de transformer le bâtiment — ou un autre bâtiment voisin qui accueille un laboratoire — en un autre type de musée : un musée des sports...

Les Indiens et leurs sympathisants restent mobilisés et suivent d’un œil très attentif tous les mouvements autour de leur « Aldeia Maracanã ».


  • 1862 : Édifice construit selon la volonté du duc de Saxe.
  • 1865 : À sa mort, le duc de Saxe lègue le bâtiment au gouvernement brésilien pour la cause indigène : son intention était qu’un centre de recherche sur les cultures indiennes occupe les lieux.
  • 1910 : Les lieux sont légués au Service de Protection des Indiens, ancêtre de la Fondation nationale des Indiens (FUNAI).

  • 1953 : L’anthropologue Darcy Ribeiro transforme les lieux en « Musée de l’Indien », qui rend hommage notamment à la mémoire de la tribu Maracanã, une des premières ethnies de la région. Darcy Ribeiro devient le premier directeur du « Musée de l’Indien ».
  • 1977 : Le « Musée de l’Indien » étant transféré dans le quartier résidentiel de Botafogoles, le bâtiment, cédé (du moins sur le papier) au ministère de l’agriculture, est laissé à l’abandon.

  • 2006 : Des Indiens de plusieurs tribus différentes (dont Tukano, Pataxo, Guajajara, Guarani ou Kaingang) occupent le site (1600 m²) de façon permanente pour en faire un espace de sensibilisation à la culture indigène et de rencontres, sorte d’université populaire de la culture indienne. Ils le nomment « Aldeia Maracanã » et y développent des activités éducatives, thérapeutiques et culturelles : enseignement Tupi, production et vente d’artisanat, cultures maraichères, etc.
  • Août 2012 : Le gouvernement et la ville de Rio de Janeiro annoncent que la zone sera rasée pour faire place nette au chantier de la Coupe du monde 2014. Une pétition pour la reconnaissance de la propriété indigène du village est alors lancée sur Internet et la résistance s’organise. Le hashtag #AldeiaResiste apparaît sur les réseaux sociaux.

Photo : Nacho GV

  • 22 mars 2013 : Pour cause de Coupe du monde de football, la police brésilienne déploie des moyens disproportionnés et expulse manu militari les Indiens de l’« Aldeia Maracanã ».
  • 2013 : Les résistants indiens reprennent le bâtiment par quatre fois et sont systématiquement expulsés par la violence.
  • 6 janvier 2014 : Le gouvernement de Rio annonce la modification du contrat de la société « Macarenã S.A. » : les bâtiments du Musée de l’Indien sont exclus de toute démolition.
  • Le combat continue...

Aldeia Maracanã from Agencia Olhares on Vimeo.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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