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18 mai 1999 / 20 ans

Alain Lorraine, vagabond de l’éternel

18 mai 2019
Brigitte Croisier
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Le 18 mai 1999, à Paris, Alain Lorraine nous quittait à l’âge de 53 ans. Il est enterré au cimetière de Montmartre, non loin du quartier des Batignolles et de la place Clichy où il vivait avec sa femme Carole. Hommage à celui qui fit émerger le concept de « culture de la nuit ».


« Un questionnement permanent sur la Vie »


En préface de ma biographie « Alain Lorraine, un homme de mille parts » [Les Éditions de la MDA du Port, 2014], l’écrivaine et amie Anne Cheynet écrivait « nous sommes tous des héritiers d’Alain Lorraine » qui nous a laissé « un panorama d’Histoire, un questionnement permanent sur la Vie ».

Il était né à Saint-Denis, le 2 novembre 1946, mais déclaré le 3 pour échapper au mauvais présage éventuel lié au jour des morts. Plus tard, il dira « nous sommes un peuple de la dialectique du 1er et du 2 novembre » [entretien avec José Macarty, Témoignages, 21 août 1980].

Son père, Roland Lorraine, était fonctionnaire à la Préfecture, Charlotte, sa maman portait Buchle. Alain était le 3ème enfant d’une fratrie de 4 enfants comprenant Michelle, Josette et André.

Si la famille habitait Saint-Denis, boulevard Lancastel, elle était originaire de l’ouest de l’île et pour Alain Lorraine, le quartier du Portail était « son pays secret » où il pouvait vagabonder en liberté.


« Ce passage dangereux où l’enfance vous abandonne »


Grand bouleversement en pleine adolescence, en 1958, alors que Charles de Gaulle devient Président : « Je changeai de continent. J’avais douze ans : ce passage dangereux où l’enfance vous abandonne. L’enfance dont la grande force est de vous inciter à un endettement à vie, avec elle » [« Sur le Black », Éditions Page libre, 1990, p. 19]. Le long voyage sur un paquebot des Messageries maritimes lui laissa un souvenir enchanté. Se sentait-il déjà une âme d’Ulysse ?

Arrivé à Bordeaux, « le port de la lune » l’a fait rêver de voyages, « le port comme rendez-vous magique du Sénégal, du Brésil, des Antilles » [« Jeamblon ou les petites libertés », Karthala-Grand Océan, 1996, p. 59], de quoi écrire un roman… resté à l’état de projet, comme en témoigne son ami Bruno Testa.

Pour ce « vagabond de l’existence », cet « arpenteur d’hémisphères », ce premier voyage inaugura un jeu de vativyin, d’aller-retour, entre son île d’origine et le « gran péi déor », dans une « position frontière » selon l’expression de Jean-François Reverzy, avec le désir constant de penser la complexité de son île et de parcourir divers territoires pour « réconcilier les deux visages de l’universalisme français. Celui moral et prestigieux de la Bastille, des Droits de l’Homme, de la laïcité et celui plus ténébreux et plus physique des conquêtes coloniales avec ses fruits imprévus : les rapatriés, les émigrés, les réfugiés » [« J’habite les Hauts champs puisque je viens d’ailleurs », HEM-Lille. Aube magazine, janvier 1995]. Et il espérait que le processus de décolonisation des esprits aille à son terme pour construire « la pédagogie de la réciprocité des hommes, des cultures, des responsabilités » [« Une communauté invisible », Éditions Karthala, 1996]. S’il revenait aujourd’hui, que dirait-il ? On le devine !


« Une contre-culture contestataire et populaire »


Autre rencontre avec l’histoire, 1968 ! Alain Lorraine est journaliste, à Paris et salue en Mai-68 « l’émergence d’une autre culture politique » [« Les Chrétiens du désordre », Calmann- Lévy, 1979, p. 67], même s’il constate « l’énorme ratage entre les ferments libertaires des révoltés et les ancrages sociologiques des masses ouvrières, entre la petite bourgeoisie dominée et le prolétariat exploité » [ibidem, p. 66].

De retour à La Réunion en 1971, il expérimente concrètement cette rencontre entre la foi religieuse dans ses aspirations égalitaires et la lutte sociale et politique pour un changement radical et l’exercice de la responsabilité. C’est l’expérience de Témoignage Chrétien de la Réunion, un mouvement rassemblant prêtres, croyants et non croyants, doté d’un journal du même nom, qui paraît de 1969 à 1981.

En tant que rédacteur en chef, Alain Lorraine irrigue le journal de ses expériences sur le terrain, il rapporte le fruit de ses enquêtes, raconte ce qu’il a vu et ressenti, puis analyse et élabore des concepts novateurs à partir de ses observations. En particulier, dans les années 1974-1975, avec le Père et poète défunt Christian Fontaine, il explore les cérémonies des religions populaires, vécues comme une « véritable conversion ». Il constate « l’interpénétration constante entre donnée ethnique, engagement politique, folklore, imaginaire religieux et “religions de la misère” qui constituent les axes d’une contre-culture contestataire et populaire » [TCR, n° 98]. Il y voit l’ancrage possible de la « vraie communauté réunionnaise » en tant qu’expression longtemps cachée, car réprimée, à la fois des traumatismes historiques et de la volonté de les surmonter.


Culture du fénoir / culture du fait noir


D’où le concept de « culture de la nuit », culture défaite le jour et qui se reconstruit la nuit, une autre société derrière la société « officielle ». Alain Lorraine utilise également l’expression culture du fénoir qu’il écrit et, pourrait-on dire, « traduit » en français « culture du fait noir », ajoutant ainsi un sens surdéterminant à l’expression, comme un double sens.

Lire Alain Lorraine, journaliste, poète, essayiste, romancier, auteur d’une pièce de théâtre, c’est circuler, en vers ou en prose, dans plusieurs univers, ici et ailleurs, celui des hommes et des femmes blessés de l’existence, celui des cultes populaires, celui des luttes politiques, celui de la « diaspora » réunionnaise dann gran péi déor, celui des ravines où l’on rencontre l’ombre des marons, celui du « Pays-Maloya visages archipel chapelle la misère » [Tienbo le rein].

C’était il y a 20 ans et plus, les temps ont changé, mais Anne Cheynet a raison, il faut assurer la transmission de ces émotions, de ces fulgurations, parce que c’est beau, parce que c’est puissant et libérateur. Alain Lorraine souhaitait que « les gens réinventent leurs fêtes, leur maloya, leur poésie, leur chant ou leur manière de vivre ensemble » [conférence « La Réunion entre le maronnage et la modernité », 1982]. La répétition mise en scène dans les commémorations ne suffit pas. La question féconde est : que faisons-nous de ce que le passé nous révèle ?

Aux jeunes générations de mettre en œuvre leur créativité et de faire renaître l’espoir !

Brigitte Croisier

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