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Opinion

Ribbe et Dalin contre Vergès : petites ambitions et grandes haines

29 janvier 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Loin des considérations scientifiques, la succession à la tête du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CPMHE) tourne à la campagne de délation et au lynchage. Quand les petites ambitions font les grandes haines...

Aimé Césaire et Françoise Vergès, en 2004, lors des entretiens qui aboutiront à la publication du livre "Nègre je suis, nègre je resterai" (Albin Michel).

« Ou koné ma la vote po ou ! Done in plas’ ! Done in kontra ! Tir’ intel akoz li lé pi bon, ma la mars’ èk ou moin ! Bli’ pa moin kan ou s’ra anlèr », etc. Chacun connaît ces vieilles rengaines clientélistes, que l’on n’entend d’ailleurs pas que de ce côté-ci de l’océan, n’en déplaise aux racistes qui oublient un peu vite qu’en région parisienne, dans les Bouches-du-Rhône et ailleurs, le bifton de 200 ou l’embauche de complaisance sont monnaies électorales courantes.
Un autre racisme — social, celui-là — voit dans l’acte de monnayer son vote l’apanage de ceux qui ne peuvent pas faire autrement, aliénés qu’ils seraient par l’analphabétisme, le chômage, l’alcool. L’exclu, le petit kaniki, mauvais pauvre pour les uns ou ti maléré « abandonné » cher aux dames patronnesses pour les autres, seul sur le créneau de la vente de voix ? Que non ! L’actualité récente nous montre que l’on peut être très bien inséré, très bien placé, inclus et sur-inclus et, pour autant, réclamer sans trop de vergogne d’être rémunéré pour son engagement politique.

Réquisitoire contre la sortante

C’est à cette démonstration que viennent de se livrer, presque simultanément, Daniel Dalin et Claude Ribbe, deux personnalités gravitant dans la sphère « ultramarine » (comme ils disent) médiatique de Paris. Le premier est à la tête d’un « Collectif DOM » très présent dans les polémiques médiatiques. Le second est un philosophe, théoricien d’une filiation idéologique liant Bonaparte à Hitler. Le message pas vraiment subliminal qu’ils passent à François Hollande pourrait se résumer ainsi : on a « fait » pour toi ! Maintenant, donne la place. La « place » dont il est question ici, c’est la Présidence du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CPMHE), occupée depuis 2008 par Françoise Vergès, candidate à sa succession. Dans un courrier adressé au Président de la République, M. Dalin se livre à un long réquisitoire contre la sortante, d’où transpire à chaque paragraphe un rappel de la participation de son auteur à la victoire du candidat socialiste.
Par parenthèse, je dois dire que, la nuance en moins, la lecture de ce document — publié de manière éphémère sur le blog réunionnais de M. Pierre Dupuy dit « Pierrot » — m’a évoqué les lettres de dénonciation adressées par des citoyens à la police politique, telles que j’ai pu les consulter lors de recherches en ex-Yougoslavie.

Mauvaises origines de classe

Tout y passe : les mauvaises fréquentations de la dénoncée, soupçonnée de « faire de la politique dans le XVIIIe arrondissement » — il faut croire que c’est défendu ; la publication par Mme Vergès d’un livre d’entretiens avec Aimé Césaire — sans être Antillaise, sacrilège ! Et surtout, sa filiation. C’est-à-dire dans un registre typiquement brejnevien, ses mauvaises origines de classe. Mme Vergès descendrait, écrit M. Dalin, d’aristocrates propriétaires d’esclaves à Bourbon. Sur ce terrain, il est rejoint par Claude Ribbe, qui balance du tweet à la dizaine contre la présidente du CPMHE, dont il « hashtague » le nom, livré en pâture au net et associé au terme « négrier ». On a attribué à Claude Ribbe la paternité de la lettre à Hollande [1]. Celle-ci n’a par ailleurs été publiée que par le blog précité de M. Dupuy, ancien élu RPR, classé à droite de la droite réunionnaise — celle qui trouve les Noirs agressifs — et précurseur en son genre, puisqu’il a tenté — en vain — de susciter dans notre île une querelle du Hallal. Compagnonnage surprenant, tout comme la subite alliance Ribbe-Dalin : il y a peu, les compères d’aujourd’hui s’injuriaient, se traduisaient en justice et se balançaient aux autorités… Tout cela dans l’ambiance hystérique qui anime une myriade de petits lobbies parisiens, traversés par une lutte de place d’une intensité inverse à l’influence de leurs membres parmi les « ultramarins » qu’ils affirment représenter.

Du triage dans leur café

On se perd dans cette série de lynchages, d’excommunications, de coups et de retournements qui évoquent les chapelles gauchistes des années 70 ou les groupuscules identitaires des décennies 90-2000. On peut déplorer que des individus de talent — M. Ribbe a ainsi rendu un bel hommage au général Dumas — abaissent sciemment leur intelligence, perdent leur temps, leur honneur et leur sérieux dans des guerres picrocholines qui n’intéressent personne et repoussent le plus grand nombre. On trouve, disons-le, dégueulasse, le procédé employé contre Mme Vergès, sous-tendu de surcroît par une idéologie inquiétante. Non seulement, l’attaque sur les origines familiales de cette dernière part d’un ragot colporté il y a quelques années par la presse d’extrême-droite. Mais plus profondément, elle traduit une démarche intellectuelle douteuse, dominée par des considérations d’ordre vaguement génétique et organisée au final autour de ce que Frossard a nommé, dans d’autres circonstances, le « crime d’être né ». Un crime qui donne tout pouvoir à des flics de l’Etat-civil et à des condés de l’archive, pour rechercher parmi vos ancêtres ceux qui, selon eux, peuvent vous compromettre. Et avec quel arbitraire ! Ainsi, MM. Ribbe et Dalin vont, pour leurs intérêts, dénoncer un hypothétique aristocrate esclavagiste d’il y a un siècle et demi, mais ne disent pas que le père de Françoise Vergès, Paul, a participé les armes à la main à la Libération et à la Résistance contre les troupes d’Adolf Hitler. Il y a du triage dans leur café, dirait-on ici à La Réunion, où chacun sait qu’il y eut, dans chaque famille, des esclaves et des esclavagistes, des marrons et des soumis, des petits blancs « kivi » et des petits blancs conservateurs, des commandeurs et des commandés… Surtout, il y a du souci à se faire pour la mémoire de l’esclavage, si elle continue d’être le jouet des grandes haines que génèrent les petites ambitions…

Geoffroy Géraud Legros
29 janvier 2013

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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