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Environnement

Ravines réunionnaises : la fin d’un monde

18 avril 2013
Jean-Pierre Marchau
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Sur un territoire où l’histoire de la présence humaine est relativement récente, les ravines, plus anciennes que les châteaux forts du Moyen Âge, constituent un patrimoine irremplaçable qu’il faut veiller à préserver. Que dirait-on si un individu détruisait en métropole un site médiéval, aussi modeste soit-il, afin de se construire un parking ? C’est pourtant un peu ce qui se passe dans la partie haute de la ravine sèche du Grand Hazier sur la commune de Sainte-Suzanne. Au vu et au su de tous, dans une indifférence quasi générale...

Une ravine, du côté de l’Est. Aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont (1802).

Les 750 ravines réunionnaises creusées, au cours des millénaires sur les pentes extérieures des volcans, ont contribué à façonner le paysage unique et spectaculaire de notre île. Ces œuvres de la nature constituent de véritables jardins botaniques en jouant un rôle de refuges et de corridors biologiques pour la flore et la faune menacées par l’extension des activités humaines. Mais les ravines n’ont pas seulement un intérêt écologique, elles possèdent aussi une forte valeur socioculturelle par la place particulière qu’elles occupent dans l’imaginaire social des Réunionnais du fait des usages qui avaient cours dans le tan lontan, avant que la civilisation de l’automobile et de la société de consommation de masse ne modifient en profondeur le rapport de l’homme à la nature.

Théâtre des croyances populaires

Persiste ainsi une mythologie vivace qui tient au statut particulier de la ravine dans la mémoire collective : lieu où se crée un lien puissant entre les hommes et l’eau dans la société traditionnelle, elle est aussi le refuge des marrons, le couloir d’évasion vers les montagnes et la liberté. En ses anfractuosités séjournent les mauvais esprits, ses blocs rocheux y abritent le théâtre des croyances populaires et y survit le souvenir des peurs enfantines lorsqu’il fallait aller chercher le bois ou encore l’écho des plaisirs simples du pique nique familial et dominical à l’époque pas si lointaine où l’automobile était encore rare. Le monde des ravines est un monde mystérieux où bat le cœur d’une autre histoire de La Réunion, plus intime, plus vivante que celle des manuels officiels qui vantent les grands hommes et les grands travaux.

Un véritable saccage

Sur un territoire où l’histoire de la présence humaine est relativement récente, les ravines, plus anciennes que les châteaux forts du Moyen Âge, constituent un patrimoine irremplaçable qu’il faut veiller à préserver. Que dirait-on si un individu détruisait en métropole un site médiéval, aussi modeste soit-il, afin de se construire un parking ? C’est pourtant un peu ce qui se passe dans la partie haute de la ravine sèche du Grand Hazier sur la commune de Sainte-Suzanne. Au vu et au su de tous, dans une indifférence quasi générale, depuis près de huit ans, une noria de camions benne déverse quotidiennement, en toute illégalité et en toute impunité des dizaines de milliers de tonnes de gravats de chantiers que le tractopelle d’un riverain peu scrupuleux vient aplanir, comblant ainsi progressivement la ravine. Il s’agit là d’un véritable saccage mais ni les autorités publiques, ni les élus de la commune de Sainte-Suzanne pourtant informés depuis des années, ne s’en émeuvent.

Une urbanisation ghettoïsante

Il est temps que tous les Réunionnais, dont évidemment les élus, comprennent que les massacres de sites naturels doivent être considérés pour ce qu’ils sont, non seulement des délits environnementaux mais aussi des agressions contre la mémoire collective, des crimes contre le patrimoine commun.

Il est vrai que le mauvais exemple vient d’en haut. Les ravines ont, en effet, payé le prix fort d’une politique d’aménagement menée au bulldozer et indifférente aux hommes, à leur passé et à leur milieu. Depuis des années, plusieurs d’entre elles ont été irrémédiablement bétonnées au nom d’une idéologie sécuritaire qui dissimulait mal un souci d’extension de l’habitat social. C’est ainsi que les différents PPER, (Plans Pluriannuels d’Endiguement des Ravines) ont été les instruments d’une urbanisation ghettoïsante sur des zones à risques comme par exemple à Saint-Denis où nombre d’ensembles de logements sociaux ont été construits en zones inondables. Aménagement brutal et absurde puisque l’imperméabilisation, en réduisant l’infiltration des eaux dans le sol, accentue la violence et l’intensité des crues.

Aucune ravine n’est négligeable

La catastrophe de la Nouvelle Orléans submergée en 2005 après la rupture des digues du lac Pontchartrain a démontré la faillibilité d’une telle politique du tout endiguement. On ne compte plus à La Réunion, les ravines défigurées par des constructions souvent illégales, dont les bords ont été privatisés ou qui sont régulièrement polluées par les rejets de toute sorte. Ce triste constat pourrait conduire à penser que finalement, vu l’état de laisser aller généralisé en la matière, cette modeste ravine, non pérenne, du Grand Hazier ne mérite pas autant d’attention. Ce serait une erreur, aucune ravine aussi petite soit-elle, n’est négligeable, elle fait partie d’un ensemble unique dont il faut désormais préserver ce qui peut encore l’être.

Le territoire réunionnais est une œuvre d’art

On pourrait dire en paraphrasant l’urbaniste italien Alberto Magnaghi, que le territoire réunionnais est une œuvre d’art, peut-être la plus noble, la plus collective que des générations de Réunionnais aient jamais réalisée car il est le produit d’un dialogue poursuivi entre l’homme et la nature dans la longue durée. Mais depuis quarante ans, cette œuvre est gravement altérée par le privilège exorbitant accordé à un mode de développement et d’aménagement qui, au nom d’une certaine conception du progrès, bétonne à tout va, ghettoïse les espaces urbains, dissout les liens sociaux traditionnels, favorise le tout automobile et dissémine l’habitat, transformant les habitants en simples « résidents ».

Il conviendrait que les autorités et les élus prennent enfin leurs responsabilités et commencent par sauver ce qui peut encore l’être de cette modeste ravine du Grand Hazier. Ce pourrait être le début d’une véritable prise de conscience de la valeur patrimoniale des ravines de La Réunion.

Jean-Pierre Marchau

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