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Société

Métissage : le mythe dans la peau

3 février 2013
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Qu’est-ce que le métissage ? Un fait biologique dont on veut faire le remède à tous les maux de la société. Aujourd’hui, parler de métissage, c’est avant tout faire du marketing : prix littéraire (prix du Roman Métis de Saint-Denis), festival du 20 décembre (Liberté Métisse organisée par la Région), poupée Barbie métisse, enseignes (restaurants, boulangerie, etc.), t-shirts, petites annonces rencontres, mode (métissage = canon de beauté), publicités, pseudos de toutes sortes dans la sphère du net…

Le métissage est devenu la figure imposée d’une société créole dont on entretient l’amnésie. Figure imposée prétendument révolutionnaire car censée passer au-dessus des conflits humains et résorber les lourds héritages de l’histoire. Qu’il soit biologique ou culturel (avènement de la world music, prêt-à-porter d’inspiration « ethnique », etc.), le métissage est supposé véhiculer des valeurs universelles telles que le pacifisme ou l’égalité. Dès lors, critiquer le concept revient à s’aliéner une partie de l’opinion. Pire : on est vite soupçonné de racisme. Rompre les barrières arbitraires de la couleur, les Réunionnais l’ont finalement toujours fait, contre les interdits, avec ou sans idéologie. A quoi sert celle, omniprésente aujourd’hui, du « métissage » ? Derrière les apparences humanistes et généreuses — « ce vieux désir super qu’on s’rait tous un peu frères » [1] — selon lesquelles l’idéal d’une société égalitaire s’accomplirait par le miracle du métissage, la réalité est tout autre. Cette supercherie folklorisante permet, surtout, de reléguer au second plan les terribles injustices sociales et économiques qui gangrènent les sociétés postcoloniales.

La farce de l’exotisme

Car si le métissage semble abolir les critères raciaux, il n’est ni un remède à la misère, ni un ascenseur social. Il masque les ségrégations persistantes qui divisent la société entre dominants-dominés. Le fond culturel commun dont la réalité est admise a même intégré les préjugés de classes et de races. On est bien loin du pays fantasmé où « le soleil donne la même couleur aux gens, gentiment » [2]. Dans le pays réel, qu’elle soit d’Ibiza ou d’ici, la « métisse » — chevelure fleurie, rythme dans la peau pain d’épice cela va sans dire — est un « produit d’appel » qui s’adresse surtout à celui qui vient trouver, en terre réunionnaise, la fable dont on nous rebat tant les oreilles : terre promise de l’harmonie, miracle d’un « vivre ensemble rare, modèle pour la République » [3]. Voilà donc la farce de l’exotisme incarné pour touristes en mal de dépaysement.

Mélanz la ras

« Domoune Sinpol té i vé voir / Mariaz in blan avèk in noir ». Aujourd’hui, ces paroles du séga [4] bien connu de Luc Donat — lui-même flanqué du titre de « précurseur du métissage musical » par les compilateurs de ses œuvres — appartiennent bien à un passé révolu. Et paraissent même étranges, tant le métissage, on l’a vu plus haut, est devenu la carte de visite de la société réunionnaise. Evidemment, l’hybridation — le mélanz la ras — est un fait biologique déterminant de notre histoire. De même, d’innombrables échanges ont créé des arts, des cultes populaires, une gastronomie et une architecture marqués au sceau du « métissage ».

Perdants d’hier… et d’aujourd’hui

Mais trouve-t-on là, comme on veut le faire croire, la mixité, l’égalité sociale et la tarte à la crème du « vivre-ensemble » ? Rien n’est moins sûr. Pour qui se penche avec un brin d’honnêteté intellectuelle sur le pays réel, il apparaît que le mythe du métissage s’arrête là où se dressent les barrières sociales. A commencer par les portes des prisons où, comme l’a montré le sociologue Loran Médéa [5], la couleur noire domine. Un simple regard aux lieux de la pauvreté — quartiers béton, planèzes, Hauts — montre qu’au jeu des 7 couleurs du prétendu « arc-en-ciel », les perdants d’hier restent les perdants d’aujourd’hui. Kaf honteusement rebaptisés « descendants d’esclaves » par un politiquement correct qui mérite des claques, Yab issus de ces « petits blancs » qui agaçaient tant les Gouverneurs d’antan, « petits » Malbars… Les ruses perverses de l’exclusion prolongent la colonie, l’esclavage, l’engagement.

Réalité ou dogmatisme ?

La tradition universitaire rapporte l’anecdote suivante : quittant le Brésil pour la France, le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss se serait vu confisquer ses clichés. Prétexte : ceux-ci auraient pu « accréditer la thèse selon laquelle il existe des Brésiliens noirs ». Véridique ou non, cette histoire traduit une idéologie enracinée au Brésil, fondée, pour faire court, sur la négation de la couleur au bénéfice d’une identité supérieure, nationale, métissée. Un mythe de la « race brésilienne » [6] contesté au nom d’évidences sociologiques qui démontrent la continuité de l’oppression et de la marginalité subies par les petits colons et les noirs. Pas si lointain, finalement, de notre réalité… Piège à touristes, argument commercial, prétexte à des fêtes perpétuelles en réalité fort peu « métissées », objet omniprésent de propagande, le « métissage » masque le creusement accéléré de la faille sociale. Déjà bien plus inégalitaire que plusieurs sociétés de la zone, La Réunion devrait, dans trois décennies, revenir au niveau d’inégalité de la France… de 1780 [7]. Pas difficile, « métissage » ou pas, de savoir qui restera sur le bord du chemin.

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1« Le soleil donne » (Laurent Voulzy)

[2« Le soleil donne » (Laurent Voulzy)

[3Nicolas Sarkozy, 29 septembre 2005

[4« Blanche et noire » (Luc Donat/Bernard Wistraëte)

[5« Kaf » (Loran Médéa, éditions « Zarlor », 2009)

[6« Maîtres et esclaves » (Gilberto Freyre, Gallimard, 1952)

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