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Tribune Libre

Je suis entrée dans la vie active les pieds nus

14 mars 2013
Marie Ignas
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Tout arrive dans la vie : je souhaitais être diplômée en philosophie et théologie, j’aurais pu être écrivain ou grand reporter mais mon père m’avait dit : « Pas question, ou sra maîtresse d’école »...

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J’ai fait la gueule à 18 ans. La misère n’a pas permis que je fasse de longues études et mes parents étaient arrivés au bout de leurs sacrifices quand en juillet 1982, je fus reçue brillamment au bac L, littéraire devant l’Eternel et devant les Hommes. Maman continuait son périple en hôpital psychiatrique et papa récoltait des brèdes, de la salade et des piments qu’on allait vendre en porte à porte pour nous faire manger un peu de viande le dimanche.

Ce bac fut le bienvenu. Malgré tout, je dus faire un peu de tout et du n’importe quoi pour ramener un peu d’argent à la maison : vendeuse, serveuse... Je gagnais 3 francs 6 sous et je désespérais d’avoir un jour un bon métier. On a même essayé le mariage arrangé qui arrangeait tout le monde sauf moi...

En ce temps-là, le téléphone à la maison était un luxe ; un matin pourtant, le chinois de la boutique d’à côté m’apporta une bonne nouvelle : je devais appeler d’urgence le rectorat pour un travail... ce que je fis.

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— Allô, mademoiselle Aristole, vous avez postulé pour des remplacements dans les écoles ?
— Oui madame, c’est ça.
— Bien, rendez-vous donc à l’école maternelle de Bois de Nèfles à Trois-Bassins pour un remplacement de 3 mois ! Allez-y tout de suite, on vous y attend.

Ce jour-là, j’ai pleuré, beaucoup pleuré — de joie, bien sûr, d’avoir ce boulot — de désespoir aussi. Je n’avais pas de voiture, ma famille non plus. Je n’avais pas d’argent pour prendre le bus, mes parents non plus. Je ne savais pas où se trouvait Bois de Nèfles Trois-Bassins... Mes parents non plus !

Totoche ton momon… Comment faire ? Finalement, je me suis mise à pleurer et le chinois m’a donné des sous pour prendre le bus ! Mais ce n’était que le début de la galère : je ne savais pas où aller, je ne connaissais rien à part Le Port, La Possession et Saint-Denis… Le pire, c’est que même le chauffeur de bus ne savait pas si Bois de Nèfles Trois-Bassins existait. J’étais désespérée : je savais que louper ce premier poste aurait été une catastrophe pour mon avenir.

Le bus m’a déposée devant la mairie du village à 11h30 : c’était la première fois que je venais là. J’ai demandé mon chemin ; à chaque fois c’était :
— Kosa ? Ou sa descend Bois de Nèfles à pied mamzel ? Mé jamé ou arivra pas.
— Ah bon ? Lé loin ?
— Ben oui, à peu près 5 kilomètres, si ou passe dann sentier cannes !

Alors… Aller à droite ? A gauche ? Droit devant ?

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J’avais 18 ans, j’étais seule, paumée, j’avais faim et l’une de mes chaussures s’est cassée en chemin. J’ai dû marcher les pieds nus. J’étais miséreuse ; mon vieux tee-shirt bleu était blanc par endroits tellement il était usé. La secrétaire de la mairie m’a demandé d’attendre le retour du camion de cantine pour qu’on me dépose à mon école.

A12h30, j’étais toujours là, debout, sans chaussures, en larmes, un sac contenant mes affaires et un cahier… Je regardais les gens acheter du pain, des macatias, j’avais faim, terriblement faim… A un moment, reprise de désespoir, je refondis en larmes près de l’entrée d’une épicerie, en face de la mairie. Le chinois me vit pleurer à chaudes larmes et il s’avança sur le pas de porte.
— Akoz aou pleuré komsa ti mamzel, aou la faim ?

Oui j’avais faim… et comment ! Mais j’étais trop digne pour demander deux choses à la fois : je lui expliquais donc que je devais me rendre à l’école maternelle mais qu’il n’y avait pas de transport et que si je n’y allais pas, je perdrais mon travail.
Il me regarda, plein de compassion et me dit :
— Atan amoin fermer la boutik, amoin dépose aou école en bas !

Ouf ! Il mit deux soulards à la porte et m’embarqua dans une 4L camionnette qui grinçait dans les virages. Un quart d’heure plus tard, j’étais à cette p… d’école, bien soulagée. La directrice était une cafrine très sympa et l’école avait 3 classes : j’ai eu la moyenne section. Les cantinières m’ont donné un restant de riz tourné dans la marmite de sauce sardine et ça m’a bien calée.

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Le Chinois...
By Louis Antoine Roussin.

Le soir, le chinois est revenu me chercher pour me déposer au bus en ville ; je suis rentrée chez mes parents à 19h. Papa m’attendait à l’arrêt de bus. Tous les autres jours, je me suis réveillée à 4h du matin, douche dans le bac d’eau glacée sous le pied de mangue et camion de cantine à 7h pour aller à mon travail ! Puis j’ai appris à prendre les sentiers pour remonter : j’ai perdu 15 kg en 3 mois !

Ce jour là, je suis devenue quelqu’un et j’ai compris pourquoi mon père m’avait « choisi » ce métier : j’ai eu la respectabilité sociale et le confort matériel. Dans mon quartier, « ti fi gramoune Aristole » était « in métrèss dékol » et ça, ça vaut bien toutes les universités du monde… Je suis passée de la misère à un bien vivre et… merci papa.

Merci surtout à ces chinois qui, sans rien demander en retour, m’ont donné de quoi faire mon entrée dans le statut de fonctionnaire de l’Etat…

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Si j’ai autant de paires de chaussures, c’est aussi parce que ce jour-là, je suis entrée dans la vie active les pieds nus…

Après ces 3 mois de remplacement, je passais le concours de l’Ecole Normale (IUFM actuel) et après 2 ans de formation, je fus admise, « major de promotion des FIS 85 »… Il était écrit que je réussirais dans la vie mais bon sang… si vous saviez…

Aujourd’hui, quand je touche mon gros salaire de gros fonctionnaire, je repense à ce 8 mars 1983 où j’avais faim devant une épicerie et si j’ai autant de paires de chaussures, c’est aussi parce que ce jour-là, je suis entrée dans la vie active les pieds nus…
Je suis fière de ce que je suis… mais « fière de »… pas « fière » tout court !

Aujourd’hui, pour trouver du travail, on casse, on brûle, on barre les routes… Laissez-moi rire, on n’a rien sans sacrifice, sans larme, tout se mérite et c’est ça que j’ai appris à mes enfants !
8 mars 1983… 8 mars 2013… 30 ans de dignité par le travail !

Marie Ignas

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