Categories

7 au hasard 29 mars 2013 : Une pétition pour libérer Perle - 16 mai 2014 : Star Wars, épisode 8 : « La Menace Barkhane » - 2 novembre 2013 : Chagos : gravez mon nom sur cette terre ! - 21 novembre 2016 : Paula M-Becker savait qu’elle ne vivrait pas longtemps - 5 juillet : Léon Dierx, sage de la tribu du « Dragon bleu » (1) - 15 octobre : Thomas Sankara : la patrie... et la mort - 5 août 2016 : L’assassin ! L’assassin : « le rougail saucisses est antillais » - 22 janvier 2016 : « Vollard : on regrettera, un peu tard, d’avoir fait mourir ses créateurs » - 21 février : Langue créole : derrière le Rideau de cannes - 8 août : Photo : l’ombre du château du Gol -

Accueil > 7 an foutan > Yab... Du grand « Pardon ! » ? Mais okilé lo zorèy ?

7 an foutan

Yab... Du grand « Pardon ! » ? Mais okilé lo zorèy ?

6 décembre 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Une addition sur un tee-shirt « Pardon ! » qui oublie le yab. Une polémique. Un nouveau tee-shirt qui publie des additions aux jeux de mots plus que douteux. Et oublie encore le yab. Nouvelle polémique. Attaques sur les étiquettes de la marque dont le dessin est jugé raciste. Excuses du patron de « Pardon ! ». Appels aux boycott... On croyait le feuilleton terminé. Et voilà que « Pardon ! » nous annonce le retour du yab avec une « réédition spéciale ». Alors, nouvelle provocation ou démarche d’apaisement teintée d’un soupçon d’ironie ?

"Pardon !" : la nouvelle version du "tee-shirt addition", "réédition spécial yab" !

Tout le monde (ou presque) se souvient de la polémique engendrée par le Tee-shirt « Pardon ! » — désormais collector — qui arborait une équation simpliste à trois « inconnues » : « MALBAR + ZARAB + CHINOI + CAFRE + METRO = KREOL ». Quant aux trois inconnues de cette étrange équation, les voici : les « Réunionnais », les « Yab » et les... « Zorèy » !

A l’époque, « 7 Lames la Mer » s’était étonné de l’absence du yab dans l’addition de « Pardon ! » et titrait : « Eskiz mon « Pardon ! », Okilé lo kivi ? (Cherche yab désespérément...) ». Une addition qui, du coup, ressemblait plutôt à une soustraction. Pourtant, ce Peter Mertes, patron de « Pardon ! », qui mettait régulièrement les pieds dans le plat, défrayait la chronique et provoquait des réactions, parfois justifiées, souvent excessives, tant du côté de ses « partisans » que du côté de ses « adversaires », on trouvait tout de même qu’il avait son « utilité » dans le paysage réunionnais : « Même si notre société ne se résume pas en deux clans, — les inconditionnels de « Pardon ! » et ses détracteurs —, il n’en demeure pas moins que cet agitateur intello qui a choisi le t-shirt comme média populaire et celui qui le porte comme messager, ne laisse pas indifférent, écrivions-nous alors. Marquant son intérêt et son soutien pour les artistes, les arts et la culture, il agit à la manière du poil à gratter en milieu post-colonial et de ce fait, est en parfaite immersion dans le tourné-viré réunionnais. Bref : utile et efficace. » Petit rappel au sujet de la première version du « tee-shirt-addition »...

"Pardon !" : la première version du "tee-shirt addition"...
Okilé lo kivi ? (cherche yab désespérément...)

Première inconnue de l’équation « Pardon ! » : le « Réunionnais » ! Il aurait logiquement dû apparaître en tant que « résultat » de cette addition simpliste à la « mode Peter Mertes », addition qui se voulait sympathique mais a agi comme un détonateur sur les méandres et l’alchimie complexe de l’identité réunionnaise ! En ce qui nous concerne, le résultat de l’addition de « Pardon ! », à savoir « Kréol », nous convient bien car le terme prend à La Réunion une signification spécifique englobant sans exclusive ceux vivent ici — ou ont dé-sauté la mer pour l’exil — et ont en partage la terre, l’histoire, la cuisine, la langue, la culture, le patrimoine, la mémoire héritée des ancêtres, un tourné-viré commun inimitable et quasi inné. Quant à la définition du Larousse pour le mot « créole » que l’on nous brandit systématiquement de manière contradictoire dans ce débat, elle ne change rien à la réalité de l’île.

Deuxième inconnue de l’équation « Pardon ! » : le « yab-tiblan-groblan-maoul-patzone-kivi-litone » ! Proprement escamoté, nié et éjecté de l’opération. Il n’existe pas. « Autant de valeur qu’un zéro à la gauche d’un chiffre », objectait-on à l’époque ! Il ne correspond pas aux stéréotypes doudouistes. Pour le touriste basique qui débarque, il n’incarne ni l’exotisme (frelaté) de l’île sous les Tropiques ni la tarte à la crème du métissage. Il est perçu finalement comme une sorte d’incongruité et ne répond pas aux fantasmes projetés sur le peuple réunionnais. Jugé illégitime dans la représentation du « Kréol » ! Donc : exit du tee-shirt « Pardon ! »... Ou alors est-il sournoisement classé dans le fourre-tout que constitue la catégorie « Métro » et ainsi « anonymé » ? Passé sous silence ? Une catégorie aux visées réductrices qui voudrait désigner ainsi tous ceux dont la peau est... blanche ! Une fois de plus : cherchez l’erreur...

Troisième inconnue de l’équation « Pardon ! » : le « Zorèy » ! La charge péjorative qui a pu constituer un trait de cette expression est-elle si violente et persistante qu’on ne veuille l’utiliser ? Voilà pourtant un mot dont l’origine créole par elle-même est un geste d’assimilation au peuple réunionnais. Un mot beaucoup moins violent que la terrible expression « contre-nation » qui désignait au 19ème siècle et au début du 20ème les Chinois et les Zarabes ! On retrouve d’ailleurs le « Zorèy » dans un autre tee-shirt « Pardon ! » qui fit récemment lui aussi polémique en arborant des additions — sous prétexte d’humour — qui étaient d’un goût plus que douteux et offensant.

Dans deux de ses chansons — « Batarsité » et « Kansa » — Danyèl Waro égrène le chapelet des origines de ce « bâtard » qu’est le Réunionnais. Et y inclut le Zorèy. Parce que le processus de créolisation est une hybridation culturelle qui ne correspond pas forcément (et souvent même, pas du tout) au calque de l’hybridation biologique qu’est le métissage, d’ailleurs célébré aujourd’hui par bon nombre de ceux qui étaient les coloniaux ou les racistes d’hier.

Manière de dire que, si l’identité réunionnaise existe bel et bien, définie par une langue et un continuum de sens et de pratiques, elle n’est pas takée pour autant. Et il suffit de se rendre sur les bord’mer le week-end, non pas sur la plage où s’allongent les touristes et ceux qui ont choisi de demeurer des touristes dans le pays qui les accueille. Sous l’ombrage des filaos, on voit désormais un Zorèy dans bon nombre de familles assis entre les marmites, mangeant son piment et causant son créole. C’est ainsi que les choses se passent dans le pays réel et c’est très bien. Ce Zorèy-là devrait compter dans l’équation définie par « Pardon ! ».

Pour les autres, si la créolité est assimilationniste, elle l’est avec bienveillance, à l’inverse du centralisme français — ce conformisme petit-bourgeois qui se rêve universel et se pare, à tort, du beau terme de jacobinisme. La Réunion n’est pas, non plus, hostile aux communautés, et libre aux Zorèy qui veulent, non seulement ne pas être des Réunionnais, mais demeurer des Métros, de vivre entre eux, que ce soit dans leurs grandes cases ou, pour bon nombre de derniers arrivés, dans des squats vaguement néo-hippies. Le principe ne nous plaît guère, mais dans le fond, nou anfou.

Ce qui fait un peu monter notre degré, en revanche, ce sont les néo-colons (ou les colons tout court) qui cherchent, à peine un pied sur une terre à laquelle ils ne comprennent rien et à laquelle ils pensent qu’il n’y a rien à comprendre, à imposer leur langue, leurs usages. Le genre de type qui, sous nos cieux, karte la zèl alors que, quelques semaines plus tôt, il serrait les fesses dans le métro ; le genre de type qui porte plainte à cause de la chapelle de ses voisins et nous emmerde, en prime, avec sa « laïcité ».

Le genre à raconter qu’on pêche le requins avec des chiens vivants, à déclarer, dès qu’il en a l’occasion, que le Réunionnais est un arriéré, un paresseux, un crasseux et un poivrot — ces dernières considérations portant à sourire, vu l’état de bon nombre d’épaves qui échouent sur nos rivages. Le genre « qui n’est pas raciste » parce « qu’il a des amis créoles », que « ses enfants sont créoles », etc. Ceux-là trouvent toujours un Réunionnais (et souvent, d’ailleurs, un Réunionnais de fraîche date) pour leur rappeler que « na in lavion tou lé zour i dékol Gillot ».

Mais revenons-en au dernier T-Shirt de « Pardon ! » Quelle surprise pour nous de découvrir, il y a quelques jours, une nouvelle version du « tee-shirt addition » ! Corrigé ! La « correction » a consisté à substituer le « Yab » au « Métro ». Exit donc le « Métro » (zorèy...) et place au « Yab » : « MALBAR + ZARAB + CHINOI + CAFRE + YAB = KREOL » ! Le tout estampillé d’un « Réédition spécial yab ! » qui voudrait retourner la « gaffe » en nouvel emblème « Pardon ! »... On doit avouer que les excuses du patron publiées sur sa page facebook en septembre dernier étaient inattendues, certes sincères mais suscitées par la vague de protestations qui s’était soulevée, appelant même au boycott.

Alors, cette « Réédition spécial yab ! », une nouvelle provocation de la part de celui dont on connaît l’habileté en ce qui concerne le buzz-marketing ? Ou doit-on comprendre que Peter Mertes est dans une démarche d’apaisement teintée d’un soupçon d’ironie ?

Mais dès lors, une nouvelle question nous taraude : okilé lo zorèy ? ;-)

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter