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Arbre 2019

Votez « Pié Zépinar », candidat centenaire et bavard

14 novembre 2019
7 Lames la Mer
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Du haut de ses 15 mètres, le « Pié Zépinar », témoin d’un siècle d’histoire portoise, se dresse à quelques encablures des bassins de la Pointe-des-Galets. Présenté au concours « Arbre de l’Année 2019 » avec une centaine d’arbres à travers la France, il a été sélectionné parmi les 14 finalistes et occupe actuellement la seconde place derrière un hêtre d’Occitanie et devant un chêne de Nouvelle-Aquitaine. A vos claviers ! Votez « Pié Zépinar ». Vous avez jusqu’au 2 décembre.

Prosopis Juliflora, dit « Pié Zépinar », originaire d’Amérique du Sud. 15 m de haut (exceptionnel pour cette espèce), 1,5 m de circonférence.

Du vent dans les branches du « Pié Zépinar »


S’il pouvait parler... il raconterait l’avenue de la Gare, au Port, depuis son jeune temps quand il n’était qu’une pousse au milieu des « pié boi d’lé » [Tabernaemontana persicariifolia Jacq] et des « piè léskine » [Euphorbia lactea Haw].

Tendez l’oreille. Du vent dans les branches du « Pié Zépinar » réveille les souvenirs. Le « Prosopis Juliflora », plus connu sous le nom de « Pié Zépinar », i koz. Palabre sou piédboi...

« Ecoute l’arbre et la feuille / La nature est une voix / Qui parle à qui se recueille / Et qui chante dans les bois » [1].

La ville du Port au début du 20ème siècle.
1 : emplacement du « Pié Zépinar ».
2 : gare. 3 : mairie. 4 : église.

Les marmailles jouant à l’ombre de mon feuillage


Je me souviens... J’ai grandi en face d’une gare ferroviaire. A l’aube de chaque jour, avant de rejoindre les quais, les dockers déposaient au pied de mes racines, les carnets au creux desquels ils retrouvaient, le soir, la paye de leur journée de labeur. Un vieil adage au pays disait : « bann karné i sèrv po pèy dokèr » [2].

Je me souviens du siècle dernier... J’ai vu grandir la cité ouvrière au sein de laquelle allait naître la Ville du Port. J’ai abrité du soleil ardent ses habitants cherchant refuge à l’ombre de mon feuillage et les marmailles s’amusant aux jeux de toupie et de kanèt [billes]. Le soir, au son des cloches de l’église et de l’appel du muezzin, les oiseaux martins, béliers et moineaux venaient me souhaiter bonne nuit dans de pieux gazouillis.

Le "Madonna" qui introduisit la grippe espagnole dans l’île en 1919.

Un joyeux défilé pour rejoindre la gare


Je me souviens des 1600 poilus réunionnais... rentrant de la guerre. Ce dimanche 30 mars 1919, ils débarquent du « Madonna » et passent devant moi dans un joyeux défilé pour rejoindre la gare, les visages baignés de soleil et de larmes, émus de retrouver leur île natale et la famille.

Mais la mort était tapie dans les cales du « Madonna » et bientôt l’épidémie de grippe espagnole se déclare emportant plus de 7% des Portois [3]. Je me souviens de l’odeur de la mort flottant sur la ville.

Cafre Francisco. Francisco de Dacounias.
Photo : André Blay. Coll. Blay.

Francisco de Dacounias traversant l’avenue de la Gare


Je me souviens de Caf Francisco... Années 20. « Moin même Caf’ Francisco / Mi travaille à bord bateau / La misère l’est trop fort / L’amène à moin dan’port », chantait Georges Fourcade. Il s’appelait Francisco de Dacounias et je le revois traverser l’avenue de la Gare à grandes enjambées pour rejoindre les docks.

Je me souviens d’Abd-el-Krim... débarquant du paquebot « Amiral Pierre », le 10 octobre 1926. « La foule a envahi le port en grand nombre, raconte Pierre Griffe dans son livre « La ballade des Galets ». Et j’assiste à une arrivée extraordinaire, celle de l’ex-chef riffain, Abd-el-Krim, envoyé à La Réunion en résidence surveillée. On le voit débarquer, vêtu d’une longue gandoura blanche avec capuchon, entouré de son frère, de son harem et de plusieurs enfants ».

1928 : le "Firecrest" d’Alain Gerbault, dans le port de la Pointe-des-Galets.

Je me souviens des aventuriers de la Pointe-des-Galets


Je me souviens du grand navigateur Alain Gerbault... qui fit escale à la Pointe-des-Galets avec son voilier « Firecrest » en octobre 1928. Une véritable effervescence s’était alors emparée de l’avenue de la Gare : « une foule considérable avait commencé à s’amasser le long des quais et m’observait avec curiosité » raconte Alain Gerbault dans son livre « La route du retour »...

J’en ai vu passer des navigateurs solitaires, les aventuriers de la Pointe-des-Galets : Louis Bernicot et son « Anahita » en 1937, Jacques-Yves Le Toumelin et son « Kurun » en 1951, Henry de Monfreid et son « Rodali » en 1958, Graeme Allwright dans les années 70, Raphaëla le Gouvello et sa planche à voile en 2006, Maud Fontenoy et son monocoque en 2007, etc.

A gauche, le livre de Marcel Mouillot, publié en 1935. A droite, esquisse d’un portrait de Marcel Mouillot par Amedeo Modigliani.

Les Mamzelles attirées par les sirènes des bateaux


Je me souviens du « Ville d’Oran »... amarré à la Pointe-des-Galets en 1930 et de mamzelle Dada, mamzelle Cécile, mamzelle Verneine, dévalant du Cœur-Saignant, attirées par les sirènes des bateaux.

Un voyageur de passage, Marcel Mouillot, raconte : « des tourbillons de poussière encerclent le village. Une voie centrale assure la communication entre la gare et le port ; des rues desservent la douane, la poste, le bureau du port et les agences des compagnies de navigation ». J’étais là depuis une bonne dizaine d’années déjà, au bord de cette « voie centrale », poussant mes feuilles et mes fleurs vert-jaunâtres vers le ciel...


Debout au milieu du chaos et de la désolation


Je me souviens du cyclone du 4 février 1932... J’ai ployé sous les rafales de vent qui ont soufflé jusqu’à 300 km/h arrachant mes branches les plus frêles et tuant une dizaine de Portois. Mais je suis resté debout, au milieu du chaos et de la désolation.

Je me souviens des luttes ouvrières... et des avancées sociales majeures de 1936 conquises par de grands personnages à l’aune du cheminot Léon de Lépervanche. Je me souviens des revendications et des défilés avec les musiciens en tête de cortège.

Le Léopard.

J’entends encore le sifflement de la balle


Je me souviens de la guérilla du 28 novembre 1942... J’entends encore le sifflement de la balle qui a fauché le cheminot Maurice Odon. Je revois Léon de Lépervanche poing levé, entraînant derrière lui dockers, ouvriers et cheminots pour déloger le maire pétainiste, Léon Coaquette, et les troupes du lieutenant Hugot qui tenaient la batterie du port.

Au large, « Le Léopard », contre-torpilleur des Forces Françaises Libres, attendait. A 17h06, deux puissantes détonations m’ont ébranlé jusqu’au bout de mes racines : « Le Léopard » venait de tirer en direction de la batterie du port. Au soir de ce 28 novembre, La Réunion était libre et j’étais toujours debout, résistant !

L’affiche du film "Cargo pour La Réunion".

« Cargo pour La Réunion » tourné chez Mamzelle Paula


Je me souviens de « Cargo pour La Réunion »..., un film de série B tourné en partie au Port en 1960. Un cargo de la NCHP, le « Ville de Rouen » à quai dans le port de la Pointe-des-Galets, servait de décor pour certaines séquences.

Mais la scène la plus célèbre se déroulait dans l’établissement de la non moins célèbre « Mamzelle Paula », mythique tenancière connue dans toute l’île et même au-delà. Paula Olivia Crezo ! Je l’ai vue souvent emprunter l’avenue de la Gare, cette Mamzelle Paula.

La rencontre entre Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo, au port de la Pointe-des-Galets.

Je viens d’Amérique du Sud


Je me souviens de Catherine Deneuve... et de Jean-Paul Belmondo dirigés par François Truffaut dans « La sirène du Mississipi », en 1968. Eux aussi sont passés devant moi... Catherine Deneuve tenait à la main une cage avec un oiseau.

A la manière du poète, je peux dire : « j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » [4] même si je n’ai que cent ans. J’ai pris racine en terre réunionnaise et portoise au début du 20ème siècle, en 1918, dans la plaine désertique de la rivière des Galets. Moi et mes semblables, nous sommes de la famille des Fabaceae. Nous sommes originaires d’Amérique du Sud. Nous avons ont été introduits dans l’île pour le reboisement des zones ayant un sol pauvre et aussi pour l’alimentation du bétail.

Sur le côté gauche, en haut de la photo, on distingue une branche et son feuillage. Voilà donc un bout de notre "Pié Zépinar", sur une prise de vue datée de 1955. En arrière plan, un morceau de la façade latérale de la mairie, à l’époque peinte dans un ton "brique".

Le petit peuple discret de mon feuillage


Je mesure 15 mètres de hauteur, ce qui est exceptionnel pour mon espèce. Ma circonférence est d’environ 1,5 m. Mes branches, armées d’épines droites, offrent un aspect tortueux à plusieurs endroits ; certaines sont recroquevillées sur elles-mêmes.

J’accueille et abrite dans mon feuillage un petit peuple bruissant mais discret : l’agame des Colons, le tisserin gendarme, la tourterelle Géopélie zébrée, le Martin et un coléoptère [Algarobius bottimeri Kingsolver de la famille des Chrysomelidae].

Mes feuilles sont pétiolées glabres, bipennées ou tripennées. Mes fleurs, de 5 à 10 cm de longueur, sont d’un vert-jaunâtre. Mes gousses sont comprimées, en forme de lame de faucille, coriaces, avec des graines plates, ovales, couleur café.


« Je suis sûr des fleurs du jardin »


« Ici naîtra la ville-jardin / Je suis sûr que naîtra la ville / Je suis sûr des fleurs du jardin / Puisque la terre (ici) porte des homme comme ceux-là » [5].

« J’habite une ville / qui vient de la mer / de haute mer » [6].

Moi, le « Pié Zépinar », j’habite à présent une ville-jardin.

7 Lames la Mer

Pour votez pour le « Pié Zépinar », cliquez ici :

PROSOPIS JULIFLORA - LE PORT (97) LA RÉUNION

Le jury est composé du magazine Terre Sauvage, de l’Office national des forêts, de l’association A.R.B.R.E.S, de la LPO et de l’Agence des espaces verts de la Région Île-de-France.

7 Lames la Mer

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Notes

[1Victor Hugo.

[2Ces livrets servent pour la paye des dockers.

[3La Réunion comptera entre 7.000 et 20.000 victimes selon les sources.

[4Charles Baudelaire.

[5Vladimir Maïakovski.

[6Patrice Treuthardt.

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