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Vive la sur-rémunération !

17 mars 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Lorsque le coût de la vie est élevé, les bénéficiaires de la sur-rémunération sont payés normalement. Tous les autres sont donc sous-rémunérés...

Un ami m’envoie un extrait du site internet de Réunion Première - Télévision ; je compte au nombre des fidèles du journal de 19 heures, mais ce post sur le web, déjà daté, m’avait échappé. Notre magazine « 7 Lames la Mer » y est mentionné, dans un article consacré à la sur-rémunération, comme un média au « positionnement d’extrême-gauche assumé » qui « fustigerait la sur-rémunération ». Positionnement d’extrême-gauche ? Allez savoir. Par les temps qui courent, il en faut peu pour être suspecté de sympathies nord-coréennes.

Nous avons proposé quelques éléments au débat, dont : la création d’une régie publique des carburants ; la remise en cause de la monoculture sucrière au profit de cultures vivrières et d’une agriculture d’excellence (Bourbon pointu, vanille bourbon, rhums haut de gamme, etc) ; la réindustrialisation de l’île, qui eut, en son temps, on se garde bien de le rappeler, un maillage manufacturier aussi dense que les avant-postes de la révolution industrielle européenne ; la chasse à la spéculation pratiquée sous couvert de défiscalisation ; la suppression de la TVA réduite et la pérennisation de l’octroi de mer, impôt protectionniste vertueux s’il en est — cette dernière proposition attire les foudres des bien-pensants « de gauche » aussi sûrement que le cerf-volant de Franklin appelait l’éclair.

Il fut une époque, pas si lointaine, où bon nombre de ces idées appartenait aux répertoires de la droite dite gaulliste et de la gauche dite socialiste. Elles paraissent effectivement franchement gauchistes dans le contexte idéologique et politique contemporain, où l’on espère du tandem Valls-Macron pas moins qu’une « nouvelle Loi Le Chapelier » [1], et où la principale activité des représentants de l’Outremer — je parle de ceux qui travaillent — consiste à défendre bec et ongles des dotations toujours plus maigres et à ferrailler pour que la Commission européenne suspende, un moment encore, les oukases qui finiront par s’abattre sur notre fiscalité et le prix de notre sucre. À ce compte-là, va pour « média d’extrême-gauche ».

En revanche, nous n’avons jamais « fustigé » la sur-rémunération. Nous nous sommes bornés à rappeler que l’index de correction, (soit 15 % des fameux 53 % de sursalaire) a fait, il ya vingt-trois ans ( ! ), l’objet d’un arrêt décisif du Conseil d’Etat [2]. Fort logiquement, les magistrats ont estimé que le complément de traitement, destiné à compenser l’écart entre feu le Franc CFA et le Franc tout court n’avait plus de raison d’être, puisque le CFA a disparu en...1975.

Le ministre est « tenu de refuser » l’index aux fonctionnaires placés sous sa responsabilité, énonce cette jurisprudence, qui n’a pourtant jamais pris effet. Si nous en avons rappelé l’existence, ce n’est point pour polémiquer avec les fonctionnaires, mais pour appeler à un peu plus de mesure ceux qui, parmi eux, peuvent le moins ignorer la loi. Ceux qui punissent, ceux qui envoient le petit kaniki derrière les barreaux pour quelques centaines d’euros, ceux qui traquent la fraude aux prestations sociales... Ou ceux qui, à l’instar de certaines institutions comptables, brocardent volontiers les « gaspillages » des collectivités dans des rapports présentés comme vérité révélée, mais se gardent bien d’évoquer une décision dont l’application dégarnirait leur compte en banque.

Pour être tout à fait juste, il faut signaler qu’à cette hypocrisie des sommets répond une hypocrisie de la base : on veut parler ici du mythe, fort répandu, selon lequel « seuls les Zorey gagnent la “surrème” ». Rien n’est plus faux : depuis qu’elle a cessé d’être « prime coloniale » dans le milieu des années 1950, la sur-rémunération est due aux agents des trois fonctions publiques — selon des taux fort variables. Or, la fonction publique territoriale, qui rassemble à elle seule près de la moitié des agents publics de l’île, est presque entièrement créole — et c’est heureux. De plus, les fonctions publiques nationale et hospitalière sont loin d’être les chasses gardées des « Métro ».

Enfin, il est bon de rappeler que plusieurs secteurs d’activités dits parapublics ont eux aussi accédé à des régimes de sur-salaire, à la suite de mobilisations : contrairement à une idée reçue, la sur-rémunération ne concerne pas la seule fonction publique.

Ceci posé, s’il faut répondre à la question : « pour ou contre la sur-rémunération ? ». Nous dirons que nous y sommes favorables, du moins en l’état. La chose devrait aller de soi : sur-salaires il y a parce que le coût de la vie à La Réunion est proprement délirant — tout Réunionnais qui s’en va vivre en France peut le constater. Dans ce contexte, les sur-rémunérés sont en réalité payés normalement ; c’est le plus grand nombre, qui est sous-payé.

Pourtant, il est de bon ton, à La Réunion, de pourfendre les sur-salaires — de les « fustiger », diraient nos confrères. Posture, et là encore, hypocrisie : personne ne veut supprimer les primes, index et compléments sur lesquels repose notre économie de consommation artificielle. Le rapport Lurel rendu hier s’ajoute à la longue liste des documents qui prônent une suppression progressive des sur-salaires ; gageons qu’il restera, sur ce point-là au moins, lettre morte.

Au vrai, l’Etat a si peu le dessein de toucher à la sur-rémunération dans les Outremer qu’il l’a instaurée à Mayotte, pourtant départementalisée en pleine crise économique. Défendre la sur-rémunération, c’est refuser le nivellement par le bas et l’effondrement d’un système économique déjà vacillant. Cela ne veut pas dire, loin s’en faut, que la sur-rémunération est une bonne chose. On a fort justement fait remarquer que le dispositif creuse la distance entre l’agent public et le salariat ; mais c’est à tort qu’on lui attribue la responsabilité de trois siècles d’injustices accumulées.

Le vrai problème, c’est que la sur-rémunération fait système avec les monopoles économiques ; si elle semble, au premier abord constituer un privilège accordé aux fonctionnaires ou une conquête de certaines catégories de non-fonctionnaires, elle s’analyse, en dernière instance, comme un transfert de fonds publics vers la sphère privée.

En assurant au grands opérateurs économiques la capacité de vendre à des prix élevés aux sur-rémunérés, elle fonctionne comme une prime permanente à la vie chère et creuse encore l’inégalité qui frappe structurellement la société post-coloniale réunionnaise. Trente ans de « réflexions », de « propositions », de « rapports » relatifs à la sur-rémunération n’ont mené nulle part.

Toutes ces élucubrations se fondaient sur un postulat naïvement libéral qui fait de la suppression des sur-salaires un préalable à la baisse des prix ; ce qui revient à dire aux grandes féodalités économiques : « je vous donne ma montre, et vous me donnerez l’heure ». Pas si bête, le pays réel a refusé, parfois violement, tout ce qui ressemblait à une « réforme ». Et il a bien raison : de l’Argentine à la Grèce, toutes les « coupes » dans les traitements des fonctionnaires se sont accompagnées de hausses des prix.

Au final, l’interminable et répétitif débat relatif aux sur-rémunérations sert surtout à faire écran à la question fondamentale des prix, de leur formation et de leur caractère injuste ; c’est à dire, à la question du pouvoir économique. De manière significative, aucun dispositif n’a jusqu’à présent envisagé d’instaurer un contrôle des prix susceptible d’abaisser le coût de la vie, qui permettrait la disparition ultérieure des sur-salaires.

Pourtant, le caractère monopolistique de l’économie réunionnaise justifierait amplement pareille mesure. Le contrôle des prix est d’ailleurs en vigueur dans le secteur des carburants ; l’Etat, il est vrai, favorise presque toujours les pétroliers et fixe à leur demande le prix plafond. Même dévoyée, l’administration du prix des hydrocarbures montre qu’une alternative au jeu de dupes de l’économie de comptoir est possible. Mais il faudrait, pour changer réellement la donne, qu’un mouvement puissant des institutions et de la population attaque les racines colbertistes de notre économie et (au moins) réévalue sérieusement nos relations avec l’Europe.

Pour l’heure, rien de tel ne point à l’horizon ; en attendant, et faute de mieux, vive la sur-rème !

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Jean-Marc Daniel, « Valls, Macron : pour un manifeste feuillant », Éditions François Bourin.

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