Categories

7 au hasard 25 juin 2016 : L’océan Indien et ses « paradis » artificiels - 19 janvier 2016 : Saint-Denis by night, il y a 30 ans - 15 janvier 2014 : Créole, on t’a cONFisqué ta forêt... - 24 février 2017 : Je ne suis pas une île, je suis un continent - 26 juillet 2015 : « Le temps des colonies... c’était hier ! » - 17 février 2014 : Les KANYAR pris aux mots - 19 juin 2014 : Ensorcelantes bibliothèques : livres, livres, libres ! - 24 juillet 2015 : À Messieurs les voleurs de mémoire - 10 août 2014 : Pêche-cavale interdits ? - 24 septembre 2017 : « Mon doudou », premier concert radiophonique ! -

Accueil > Lames de fond > Péï oublié > Viol colonial perpétué en peinture

Dominants et dominés

Viol colonial perpétué en peinture

20 novembre 2013
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Trois hommes blancs et une femme noire. C’est une scène de viol qui est représentée sur ce tableau du peintre flamand Christiaen van Couwenbergh (1604-1667). Intitulée « Le rapt de la négresse » ou « Le viol de la négresse », cette peinture, actuellement conservée au musée de Strasbourg, témoigne des atrocités engendrées par le système esclavagiste. Et des violences faites aux femmes. De tout temps.

"Scène de moeurs ; le rapt de la négresse". 1632. Peinture à l’huile sur toile de Christiaen van Couwenbergh. Conservé au musée des Beaux-arts de Strasbourg.

Elle sera violée...


Ce tableau de Christiaen van Couwenbergh date de 1632. Le caractère cru de cette « peinture à l’huile baroque » et la sensation accablante qui s’en dégagent font de l’oeuvre un document exceptionnel.

Le cinquième personnage du tableau n’est autre que vous-même. Vous, qui regardez le tableau. Car vous êtes « pris à témoin » par le personnage debout à gauche, qui semble vous inviter à vous repaître du spectacle. Un rictus méprisant crispe son visage, alors que s’élèvent les cris de la victime, réduite à l’état de marionnette désarticulée dans les mains de ses bourreaux.

Il pointe du doigt la femme en détresse dont le triste sort est désormais scellé. Elle sera violée... L’expression de « femme-objet » prend là tout son sens.


Le troisième homme...


Assis sur le lit, un deuxième personnage nu, faciès rigolard, maintient la victime épouvantée et brandit par la force le bras de l’esclave, tel un trophée.

Vous êtes témoin d’une scène de viol dont le caractère colonial et brutal est clairement établi, scène sans doute inspirée du théâtre de rue raciste très populaire à l’époque à Amsterdam ; les Pays-Bas étaient alors un acteur majeur du système esclavagiste.

Une autre interprétation présente le « troisième homme qui, lui, est resté habillé », comme l’élément de dénonciation de la scène : « il semble exprimer la réprobation que partage manifestement le peintre qui a voulu dénoncer crûment ce qui devait se pratiquer couramment en Afrique, dans les colonies et en Europe », peut-on lire sur le site « Une autre histoire ».

« Cette œuvre représentant le viol d’une femme noire choqua ses contemporains, non pas par sa violence, mais par la représentation d’une relation sexuelle interraciale, jugée déplacée à l’époque » [1].


S’échapper de ce corps qui ne lui appartient plus


Toute l’énergie du tableau converge vers l’oeil de la femme-esclave dans lequel le peintre a concentré une expression de terreur. L’oeil est le point focal de l’oeuvre. Il est tourné vers l’extérieur du tableau, fuyant le centre de la scène comme pour s’en extraire. S’échapper de ce corps qui ne lui appartient plus, réduit à l’état d’objet et représenté de manière caricaturale et dans une position grotesque.

« Le style de Christiaen van Couwenbergh représente l’aspect calme du caravagisme [2] du Nord, précise Le Larousse, ce qui met d’autant plus en relief un tableau à thème rare, « Le Rapt de la négresse », sujet fréquemment traité à l’époque mais que le 19ème siècle fit disparaître. Il peignit après 1635 des tableaux mythologiques, religieux et quelques sujets de chasse, mais d’un format plus petit. »

Le viol des Sabines. Pietro da Cortona, 1627-29.

« Les esclaves de sexe féminin obligées de se soumettre »


Dans l’histoire des arts picturaux, les tableaux montrant symboliquement ou de manière crue des scènes de viol sont relativement nombreux, comme en témoignent les oeuvres que nous avons sélectionnées [ci-dessus et ci-dessous]. La pub récemment a joué sans scrupules autour de ce thème — Calvin Klein, Dolce & Gabbana, voir les reproductions ci-dessous — provoquant parfois de légitimes réprobations. Mais le tableau de Christiaen van Couwenbergh est une représentation rare car il ajoute à la barbarie du viol celle du système esclavagiste.

Dans son ouvrage intitulé « Variations sur le thème de l’amour à Bourbon à l’époque de l’esclavage » [3], Prosper Eve précise : « Beaucoup de maîtres abusent de leurs négresses. Le maître est souverain sur son habitation. Personne ne peut lui demander des comptes. Il est tout puissant. Les esclaves de sexe féminin sont obligées de se soumettre, de s’oublier totalement, de nier leurs désirs. »

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

Le viol des filles de Leucipe d’après Rubens, de marc Nicolas-Vullierme.

Le viol de Lucrèce. Georg Pencz.

Intérieur (le viol). Edgar Degas.

Le viol de Lucrèce. 1664. Lucca Giordano.

Le viol des Sabines. Pablo Picasso.

Lucrèce et Tarquin. Fin 18ème siècle. Anonyme.

Tarquin et Lucrèce. 1568-71. Titien.

Le viol des Sabines. 1700. Sebastiano Ricci.

Notes

[1Extrait de l’introduction de l’ouvrage collectif « Sexe, race et colonies. La domination des corps du XVᵉ à nos jours », publié sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud et Dominic Thomas par les éditions La Découverte et disponible en librairie à partir du 27 septembre 2018 (544 pages, 1 200 illustrations, une centaine d’auteurs/auteures ; préface de Jacques Martial et Achille Mbembe, une postface de Leïla Slimani).

[2Caravagisme : courant pictural de la première moitié du 17ème siècle.

[3Collection 20 désanm, co-édité par le Conseil général de La Réunion et la Comité du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, Océan Editions, 1999.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter