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Opinion

Vigile Hoareau : Paré pa paré pou in nasyon konésans ?

30 novembre 2018
Vigile Hoareau
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Marmay la kour et docteur en psychologie, Vigile Hoareau porte un regard vif et stimulant sur l’avenir de La Réunion et développe le concept de « nasyon konésans ». Gayar lé la... « Nos enfants parmi l’élite mondiale de la connaissance » !

Vigile Hoareau.

Amoin, mon famy, mon nasyon


En propos liminaire, il faut rappeler le point de vue de l’auteur. Je suis un créole de La Réunion. Je suis un marmay la kour. J’ai grandi avec le RMI. J’ai vendu des paquets de brèdes à cinq francs. J’ai été Emploi-Jeune. J’ai été aux Assédic. Je suis Docteur en Psychologie. Je suis programmeur informatique. Je suis entrepreneur.

Ma famille était en gilet. Ceux qui bloquaient les ronds-points sont mes dalons. Je suis avec ces gens partout où je vais et en vérité, partout où ils vont. Même quand je ne suis pas d’accord avec eux... Ce qui arrive bien des fois. Pas grave ! Sé mon lékip.

Vigile Hoareau

Photo : MGL.

« Yayaye... lé ga, le zafèr lé mal baré ! »


Une fois cela dit, ma première réaction face à ce mouvement était « yayaye... lé ga, le zafèr lé mal baré ! ». En effet, les failles intrinsèques de ce mouvement étaient visibles et son déroulement largement prévisible. Le mouvement l’a appris lui-même. Bloquer les quartiers plutôt que les points stratégiques de décision, de production et de distribution n’était en soi pas une bonne idée.

Vouloir un mouvement populaire et citoyen est une chose. Ne pas vouloir de coordination au nom de ce principe en est une autre. Si l’on veut un mouvement fort, il faut qu’il soit fortement structuré. C’est un point qui est encore à améliorer aujourd’hui.

Et je ne parle même pas de l’impact des « gilets-jaunes maron » où encore appelés « bann fo gilets jaunes » qui rançonnaient et intimidaient les gens, ou bloquaient les zorey plutôt que les créoles. C’est pour moi une responsabilité du mouvement de faire en sorte d’assurer l’ordre et de faire en sorte de totocher le bann makote. Mais c’est là aussi un phénomène qui s’atténue avec la structuration du mouvement et c’est une bonne chose.

Photo : MGL.

Lé anmaré ou lé démaré ?


Abraham Maslow a dit « si tout ce que vous avez est un marteau, tout ce que vous verrez sera un clou ». Cette réflexion doit inspirer les Réunionnais aujourd’hui. Nous avons des automatismes qui ont été construits. Automatismes que nous devons questionner.

Est-ce que nous devons lutter pour le changement en sacrifiant en premier les Réunionnais les plus fragiles ? Car c’est ce qui a été fait pour le moment. Est-ce que c’est à l’Etat que nous devons demander plus de justice ? Qu’est-ce qui nous laisse penser que l’Etat français, en dehors des formules de politesses connues, a un projet pour que ce territoire se développe ?

Dans quelle mesure le développement et le bien-être des Réunionnais constituent-ils un élément critique de l’agenda national ? Et si nous n’étions dans aucun agenda, quel serait l’effet de nos manifestations actuelles et à venir ?

Ousmane Sembène, écrivain et cinéaste sénégalais. (1923/2007).

D’ailleurs, quels ont été les effets des mouvements passés ?


Je crois pour ma part que le destin de La Réunion n’est dans aucun agenda. Ni des gouvernements passés, actuels ou à venir. Ni de nos politiciens locaux.

Je crois que nous sommes les « bouts de bois de Dieu » pour citer Ousmane Sembène.

La Réunion est une patate chaude sur laquelle nos dirigeants essaient de souffler sans se brûler les doigts. Le peuple réunionnais doit vouloir son destin et l’accomplir.

L’Etat français peut être partenaire — je le pense de bonne foi — mais il ne peut pas et ne doit pas en être la condition, car alors nous ne réussirons pas.


« I ambar pa la mèr... ek in ran n’létu »


Les patrons demandent la baisse des charges sur les entreprises. Les sans-emplois demandent des contrats aidés. Les maires gloussent dans leur coin car cela va augmenter leur pouvoir « vote pou moin » pour les prochaines élections.

Enfin, les travailleurs demandent plus de pouvoir d’achat car le mois est trop long avec le petit peu de salaire.

Bien entendu, toutes ces revendications sont infiniment légitimes. Mais une fois qu’une réponse sera apportée, on peut déjà prédire qu’elles seront insuffisantes.

Vigile Hoareau : "Rentrer dans la compétition avec un faible niveau d’éducation, c’est choisir sa place parmi les derniers dans le classement".

Les symptômes d’une société qui ne fonctionne pas


Lorsque la baisse de charges sera faite sur deux ans, que fera-t-on dans cinq ans, une fois que les charges se seront de nouveaux accumulées ? De même, lorsque les emplois aidés seront arrivés à leur terme... Idem lorsque les augmentations de salaires seront rattrapées par l’augmentation des prix à la caisse [car c’est ce qui se passe toujours !] ?

Cela pour dire que ces éléments sont les symptômes d’une société qui ne fonctionne pas, mais qu’ils ne sont pas le mal lui-même.

On peut faire baisser la fièvre d’un malade pour lui donner plus de confort, mais ça ne veut pas dire qu’on l’a guéri de sa maladie. Mais alors de quel mal parle-t-on ?

Rizières en Thaïlande.

Nou maladé... A nou maladé


Notre société réunionnaise ne produit pas. Je ne vais pas rentrer dans les chiffres mais simplement dire « nous ne vendons rien à personne ». Si la Corée du Sud arrête de produire, nous aurons un problème avec nos téléphones. Si la Thaïlande arrête de produire, nous aurons un problème avec le riz. Mais si La Réunion s’arrête de produire, que va-t-il se passer ? Rien ! Nous ne faisons rien pour personne. Ni pour les autres, ni pour nous-mêmes. C’est bien là le problème. Et la réponse à ce problème n’est pas simple.

Rien ne va se passer en deux jours. Il faut répondre aux urgences vitales d’aujourd’hui, mais il faut surtout construire les conditions qui feront que demain La Réunion produise des biens ou des services qui se vendent ailleurs dans le monde.

Il ne s’agit pas simplement de construire des usines, des hôtels, des call-centers et de dire « on va mettre les gens à travailler dedans ». Cela ne sera pas aussi simple. Avec le coût du travail à La Réunion, il faut que les usines soient très automatisées pour être rentables dans la compétition mondiale. Cela implique des postes à très haut niveau de qualification.

"Il nous faut entrer dans la compétition mondiale au niveau économique. Au niveau de la connaissance".
Oeuvre d’Agnes-Cecile.

Nous sommes dans « le game » mondial


Pour favoriser le tourisme, il faut que les touristes soient accueillis par des gens qui parlent au moins l’anglais. Et cela n’est pas seulement le rôle de l’hôtel. Il faut que cela soit toute la filière touristique qui soit multilingue. Et ce n’est là qu’un exemple pour illustrer mon propos à venir.

Si la Réunion veut produire, il nous faut être compétitifs au niveau mondial. Les subventions ou les dispositifs d’accompagnement de l’Etat, de la Région et de l’Europe peuvent aider, mais le challenge est bien plus compliqué. Il nous faut entrer dans la compétition mondiale au niveau économique. Au niveau de la connaissance. La mondialisation n’est plus à venir. Si nous voulons vendre du sucre à un prix qui n’existe plus, alors libre à nous... mais nous ne pouvons accuser la France et l’Europe du temps qui passe et du monde qui change.

Nous sommes dans « le game » mondial. La Réunion doit choisir son destin et en assumer la responsabilité. Soit nous laissons pour nos enfants les miettes qui tomberont de la République. Soit nous leur donnons les chances de se battre pour leur réussite dans l’économie mondiale.

"Ce que nous voulons construire".
Oeuvre de Leon Zernitsky.

Paré, pa paré ?


Nous ne sommes hélas pas prêts pour ce défis. Pas ENCORE prêts. Mais aussi très LOIN d’être prêts. La première condition pour être compétitif au niveau mondial n’est pas de construire des usines mais que nos enfants soient parmi l’élite mondiale de la connaissance. Il faut bien se rentre compte que les sociétés les mieux éduquées sont les plus prospères.

Rentrer dans la compétition avec un faible niveau d’éducation, c’est choisir sa place parmi les derniers dans le classement. C’est vouloir la misère pour ses enfants.

« Nos enfants parmi l’élite mondiale de la connaissance ». C’est une phrase qui doit faire sourire beaucoup d’entre nous. « Déjà que nos marmay galèrent pour le français ou le brevet des collèges, comment vouloir que la masse accède à un niveau d’excellence ? »

"Notre objectif, notre identité, notre idéal"...
Oeuvre d’Agnes Cecile.

La réponse est simple. Il faut le vouloir !


Il faut que cela soit le projet de tout un peuple. Que cela soit notre objectif, notre identité, notre idéal.

Ce défi est colossal car il implique que les Réunionnais changent la définition qu’ils ont d’eux-même. En tant que Réunionnais, nous nous définissons par rapport à notre histoire, à notre culture, notre métissage et d’autres notions que l’on peut compléter.

Nous nous définissons par notre héritage et par ce qui nous a été légué par nos ancêtres. Autrement dit, par ce qui nous vient du passé. Il faut aujourd’hui se définir aussi par ce que nous souhaitons devenir et léguer à nos enfants. Par ce que nous voulons construire. Il faut nous définir par notre intention.

Musée numérique de Tokio.

Simé la limyèr pou in nasyon konésans


Le chemin vers la lumière passe par des actions concrètes. Si le peuple réunionnais veut se mettre en route vers cette « nasyon konésans » et si l’Etat français voulait nous aider, la première chose à faire serait de compléter le programme de l’Education Nationale par des volets complémentaires. Un programme massif qui ferait que pour chaque école, chaque classe, il y aurait un accompagnement complémentaire des élèves, des parents, des associations de quartier. Un programme qui ferait que les élèves de tous les niveaux soient pris en charge après les classes et durant les heures libres, même pendant les vacances, pour les maintenir dans des programmes ludiques et éducatifs.


Un programme massif !


Ce programme massif ne concernerait pas seulement l’école, mais l’accompagnement à la parentalité, l’éducation populaire en générale. La valorisation des bonnes pratiques.

Ce programme donnerait du travail à des jeunes niveaux Bac+3 à Bac+5 dans différents domaines [social, culture, science et technique]. Ce programme donnerait lieu à des émissions de télé et de radio pour valoriser les réussites dans les quartiers, dans les classes, dans les familles.

Et vient la question du financement de tout cela. La réponse est simple : un prélèvement sur les bénéfices des plus grandes sociétés. Nous savons qu’elles sont la cause de la vie chère. Elles ont là l’occasion de devenir celles qui aident La Réunion à se projeter dans l’avenir.

"Avec un niveau d’éducation élevé, nos jeunes trouveront les options pour développer leur île".
Source : Lansing Art Gallery.

Dernié viraz


Ce texte est probablement critiquable à plus d’un titre. Ce qu’il faut en retenir tient en quelques points.

Il faut se battre pour notre survie immédiate, mais nos enfants vivront dans un monde bien pire que le nôtre aujourd’hui si nous ne leur donnons pas la chance d’accéder à un niveau d’éducation élevé.

Il est possible de financer un programme d’éducation massif sur dix ou vingt ans. Ce programme peut donner du travail à nos jeunes diplômés et préparer les générations futures. L’Etat peut nous aider à mettre en oeuvre ce programme.

Avec un niveau d’éducation élevé, nos jeunes trouveront les options pour développer leur île et répondre aux challenges de leur époque. Sans éducation ou avec le niveau qui est le nôtre d’aujourd’hui, ils sont perdus d’avance et aucune manifestation ne pourra changer cela.

Vigile Hoareau

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