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Exploitation de l’enfance

USA : le scandale des enfants martyrs de l’industrie du tabac

4 juillet 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« C’était terrible. J’avais l’impression que quelque chose essayait de dévorer ma tête ». Celui qui parle ainsi a 12 ans ; il est travailleur-saisonnier sur une exploitation de tabac. Un récent rapport publié par « Human rights watch » dénonce « les enfants cachés de l’industrie du tabac ». Cela se passe aux Etats-Unis, au 21ème siècle. Témoignages, photos, vidéo et une pétition en ligne à signer !

Un travailleur de 17 ans dans un champ de tabac, Kentucky. © 2013 marcus bleasdale / Vii for Human rights Watch

Aux États-Unis, il est illégal d’importer des produits fabriqués par des prisonniers et des travailleurs forcés... Aux États-Unis, il est illégal de vendre à des enfants des produits contenant de la nicotine... Par contre, vous pouvez acheter du tabac fabriqué sur le sol américain, par des enfants pauvres et dans des conditions indignes !

Aux Etats-Unis, en 2012, les médias s’étaient émus suite à la découverte (État de l’Oregon), dans un paquet « Made in China » contenant de simples décorations pour Halloween, d’une lettre glissée par un « travailleur forcé » chinois appelant à l’aide. Par contre, la même année, le Congrès américain, cédant au lobbying des grands industriels agroalimentaires, balayait sans autre forme de procès une proposition de loi visant à interdire l’emploi de mineurs de moins de 16 ans. Pourtant, en 2010, un Comité d’experts de l’Organisation Internationale du Travail avait tiré la sonnette d’alarme face au nombre important de blessés et de décès subis par les enfants dans le secteur agricole aux États-Unis, exhortant les autorités à prendre des mesures d’urgence... En vain.

Les Etats-Unis sont les 4èmes producteurs de tabac au monde, après la Chine, le Brésil et l’Inde. Mais au Brésil et en Inde, le travail dans la culture du tabac est interdit aux enfants de moins de 18 ans !

Si les lois américaines interdisent la vente de tabac aux enfants, en revanche, elles autorisent donc ces derniers à travailler dans l’industrie du tabac et notamment sur les exploitations. C’est évidemment dans les couches les plus pauvres de la population (76% à 85% des travailleurs affectés à la récolte sont d’origine hispanique) que des enfants, parfois très jeunes (7 ans), sont amenés à travailler dans les champs. Mais le travail du tabac est l’un des plus éprouvants car le contact avec la plante agit sur l’organisme à la manière d’un poison : les enfants affectés aux champs de tabac sont exposés à la nicotine qu’ils absorbent par la peau, aux pesticides toxiques (provoquant des difficultés respiratoires, l’inflammation des yeux, etc.), aux accidents du travail...

Adolescente travaillant dans un champ de tabac, avec comme seule protection, un sac poubelle en plastique. © 2013 marcus bleasdale / Vii for Human rights Watch

Vomissements, nausées, maux de tête persistants, vertiges, perte de l’appétit, éruptions cutanées, enflement de la bouche, difficultés respiratoires, déshydratation... Plusieurs de ces symptômes décrits par « les enfants cachés de l’industrie du tabac » témoignent de graves intoxications par la nicotine, connues sous le nom de « maladie du tabac vert ». Ces phénomènes sont accentués si la peau est humide ce qui est souvent la cas à cause de la rosée et de la pluie. Pour se protéger de l’humidité, les enfants enfilent alors un sac poubelle en plastique (qui ne leur est même pas fourni dans la majorité des cas), en faisant des trous pour passer la tête et les bras. Piètre protection bien-sûr insuffisante et totalement inadaptée. La plupart du temps, ils portent des gants achetés par leurs parents et n’ont souvent pas de chaussures...

Ce scandale a été récemment mis en lumière par la publication d’un rapport de 138 pages intitulé : « Les enfants cachés de l’industrie du tabac : les dangers du travail des enfants pour la culture du tabac aux Etats-Unis ». Réalisé par « Human rights watch », ce rapport est notamment basé sur des entretiens menés avec 141 enfants employés dans la culture du tabac, âgés de 7 à 17 ans, essentiellement dans quatre états (qui produisent 90% du tabac récolté dans le pays) : Caroline du Nord, Tennessee, Kentucky et Virginie. Le rapport décrit des conditions de travail terribles et indignes dans la plupart des exploitations : pas de toilettes, peu ou pas d’accès à de l’eau potable ni à de l’eau pour se laver les mains, chaleur, exposition aux pesticides, pas de protections adaptées, salaire inférieur au minimum, rythme infernal (10 à 12 heures par jour, parfois jusqu’à 16 heures) avec peu de pauses, heures supplémentaires non payées, etc.

« Les enfants ouvriers du tabac travaillent entre 50 et 60 heures par semaine, révèle le rapport. Ils sont exposés à une chaleur extrême, utilisent des outils dangereux, soulèvent de lourdes charges et grimpent dans les combles des granges ». Le tout sans aucune protection ou alors avec des protections non adaptées et inopérantes.

Outils utilisés par les enfants dans les champs de tabac. © 2013 marcus bleasdale / Vii for Human rights Watch

En plus des conséquences nocives liées au contact avec la nicotine contenue dans les plants de tabac, les enfants sont particulièrement exposés — et vulnérables — aux pesticides utilisés dans la culture du tabac. « Ces pesticides sont connus pour leurs neurotoxines, poisons qui affectent le système nerveux, précise le rapport. Les effets à long terme de l’exposition aux pesticides pendant la petite enfance peuvent comprendre le cancer, des problèmes de cognition et d’apprentissage. Les enfants sont particulièrement vulnérables parce que leurs corps et leurs cerveaux sont encore en phase de développement ».

Chaque année, des centaines de milliers d’enfants, pendant les vacances scolaires (certains manquent l’école pour faire face aux difficultés financières de la famille), travaillent dans l’agriculture aux USA ; cependant, il n’existe aucune donnée chiffrée sur le nombre d’enfants affectés aux exploitations de tabac.

Aux Etats-Unis, dès l’âge de 12 ans, les enfants peuvent travailler avec la permission de leurs parents, en dehors de l’année scolaire, quelle que soit la taille de l’exploitation. Mais, dans le cas de « petites exploitations », même des enfants de moins de 12 ans peuvent travailler : il n’y a alors pas d’âge minimum requis !

Adolescente de 15 ans dans un champ de tabac en Caroline du Nord. © 2013 marcus bleasdale / Vii for Human rights Watch

« Human rights watch » a exhorté les entreprises concernées à bannir l’emploi des enfants sur des tâches mettant en péril leur santé et leur sécurité, notamment en ce qui concerne les dégâts liés aux expositions à la nicotine et aux pesticides. « Les compagnies de tabac devraient plutôt soutenir les initiatives visant à donner à ces enfants des opportunités dans le domaine de l’éducation et des perspectives vers un parcours professionnel », ajoute « Human rights watch ».

Plusieurs mois avant la publication de son rapport, « Human rights watch » a adressé une synthèse aux principales sociétés fabriquant des produits à partir du tabac [1], afin de les informer des résultats de l’enquête et de les sensibiliser sur la problématique du travail des enfants. Neuf entreprises se sont manifestées en retour, en précisant parfois les mesures prises pour interdire le travail des enfants dans leurs chaînes d’approvisionnement. « Human rights watch » souligne que « Philip Morris International » (PMI) a été la plus réactive, détaillant les décisions prises et les procédures mises en place.

« Human rights watch » appelle les compagnies de tabac à adopter des politiques visant à interdire le travail des enfants dès lors que leur santé et leur sécurité sont exposées.

« Human rights watch » appelle également l’administration Obama et le Congrès à prendre des mesures pour protéger les enfants contre les dangers de la culture du tabac.

Le site de « Human rights watch »

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Témoignages d’enfants travaillant dans les champs de tabac

— De toutes les cultures dans lesquelles j’ai travaillé, celle du tabac est la plus difficile : vous êtes fatigué, cela absorbe votre énergie. Vous tombez malade mais le lendemain, il faut malgré tout retourner au champ de tabac.
Dario A., 16 ans, ouvrier du tabac dans le Kentucky, septembre 2013.

— J’étais épuisé. Je sentais que je n’avais plus la force de continuer et je ne pouvais rien avaler... J’étais dans cet état parce que j’avais trop travaillé. Quand je suis rentré à la maison, il faisait déjà nuit, j’ai pris une douche et je suis allé dormir. J’avais mal aux bras et aux jambes.
Patrick W., 9 ans, Tennessee, 2013.

— Je ne pouvais plus rien avaler parce que j’avais perdu l’appétit. Parfois, j’avais envie de vomir. J’avais l’impression que j’allais m’évanouir. Je voulais que ça s’arrête et je me retenais en m’agrippant à un plant de tabac.
Elena G., 13 ans, Caroline du Nord, mai 2013.

— Je voulais juste aider ma mère, l’aider en gagnant de l’argent.
Grâces,15 ans, Caroline du Nord.

— Je ne me sentais pas bien, mais j’ai continué à travailler quand même. J’ai commencé à vomir. J’ai vomi pendant presque 10 minutes, tout ce que j’avais mangé. Ensuite, j’ai pris une pause de quelques heures puis je suis retournée au travail.
Carla P., 16 ans, travailleuse sur une exploitation de tabac du Kentucky avec ses parents et sa petite sœur.

— Avec les maux de tête, il était difficile de faire quoi que ce soit. Je ne voulais plus bouger la tête.
Emilio R., 16 ans, Caroline du Nord.

— J’étais dans le champ quand ils ont commencé la pulvérisation de pesticides sur un champ à côté... Je peux résister à la chaleur pendant un bon moment, mais pas à ça. Quand ils ont pulvérisé, j’ai commencé à me sentir mal et fatigué. C’était comme si tout autour de moi se mettait à tourner.
Yanamaria W., 14 ans, Kentucky en 2013 avec ses parents et son frère de 13 ans.

— Le premier jour, je me suis coupé à la jambe avec une hachette. J’ai probablement touché une veine parce que cela n’arrêtait pas de saigner. J’ai dû aller à l’hôpital. Ils ont recousu la blessure... Mon pied était tout couvert de sang.
Andrew N., 16 ans, Tennessee.

— Mes vêtements étaient mouillés alors on m’a donné un sac en plastique comme protection, dans lequel des trous avaient été faits pour que je puisse passer les bras. Mais avec la chaleur, j’avais l’impression d’étouffer dans ce sac plastique. Je ne pensais qu’à m’en débarrasser.
Fabiana H., 14 ans, Caroline du Nord.

— Nous commençons à 6 heures et nous finissons à 18h... Nous n’avons droit qu’à une pause de cinq minutes chaque jour, et une demi-heure pour le déjeuner, parfois moins. Martin S., 18 ans, Kentucky.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Altria Group (maison mère de Philip Morris USA), British American Tobacco, China National Tobacco, Imperial Tobacco Group, Japan Tobacco Group, Lorillard, Philip Morris International, Reynolds American, et deux négociants internationaux qui achètent des feuilles de tabac et les revendent aux cigarettiers : Alliance One et Universal Corporation

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