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USA / Cuba

D’un Castro l’autre

25 mars 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Pour la juriste américaine Marjorie Cohn, les Etats-unis pourraient prendre des leçons en matière de droits de l’homme auprès de Cuba. L’enjeu central de la rencontre de La Havane est ailleurs.

A gauche : Fidel Castro par bara art.

L’économie de la puissance qui caractérise une relation diplomatique est réalisée lorsque chacune des parties parvient à éprouver l’autre, tout en sachant jusqu’où ne pas aller trop loin.

En ce sens, le dialogue semble décidément établi entre Barack Obama et Raùl Castro, à l’issue d’une visite à Cuba du Président américain — visite dont les médias serinent le caractère « historique ».

Mettant à profit une question posée — fort opportunément — lors de la conférence de presse conjointe des deux dirigeants, Obama a rappelé « la croyance de l’Amérique dans la démocratie, dans l’universalité des libertés d’expression et de religion », laissant Jim Acosta, un journaliste de CNN fils d’émigrés cubains, interroger le dirigeant cubain au sujet des prisonniers politiques.

« La question est-elle pour moi ou pour M. Obama ? », ironisa Raùl Castro.

Le Castro (l’autre) de la Guerre froide, qui, en 1960, allait à la rencontre de Malcolm X et consommait la rupture des relations entre La Havane et Washington par un plaidoyer anti-impérialiste de quatre heures devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, aurait sans doute dégainé la liste conséquente des prisonniers politiques détenus sur le sol américain :

  • Léonard Peltier, chef du mouvement indigène IAM, enfermé depuis 40 ans,
  • Mummia Abou Jamal, emprisonné à vie sans possibilité de réduction de peine après trente ans dans le couloir de la mort, à la suite de procès dénoncés par les ONG,
  • les dizaines de leaders Black Panthers arrêtés dans le cadre du programme illégal COINTELPRO et toujours sous les verrous…

Au moins cent individus enfermés aux USA doivent être considérés comme des prisonniers politiques ; un nombre auquel il faut ajouter celui, toujours inconnu, des prisonniers de la base de Guantanamo et les milliers de détentions arbitraires devenues routinières dans le cadre de la lutte contre l’immigration illégale.

Mais l’heure est à la réconciliation, et Raùl Castro s’est bien gardé d’aller à plein rostre contre son vis-à-vis nord-américain. Les effets théâtraux compensant la légèreté de la critique, le Président cubain s’est borné à un rappel light de la distinction droit réels / droits formels : « selon nous, les droits sociaux et économiques sont inséparable des droits civils, politiques et économiques. (…) Nous trouvons inimaginable qu’un gouvernement ne défende ni n’assure le droit aux soins de santé, la sécurité sociale, l’accès à la nourriture, l’égalité salariale et le droit des enfants ».

Un propos ambivalent, qui vise tant l’agenda du Président sortant — et notamment le chantier de l’« Obamacare » — que son incapacité à le mettre en oeuvre et, in cauda venenum, fait allusion à la cuisante défaite médiatique et juridique de Washington dans l’affaire « Elian ».

Une critique identique est formulée aux Etats-Unis même, dans le sillage d’une radicalité démocrate renaissante : « les États-unis doivent cesser de faire la leçon à Cuba au sujet des droits de l’homme, et pourraient même prendre des leçons de La Havane en la matière », écrit Marjorie Cohn, professeure de droit à San Diego et ancienne présidente de la « National Lawyers Guild » — un regroupement d’avocats fondé à la fin des années 1930 pour soutenir le « New Deal » et contourner l’exclusion des avocats noirs de la très conservatrice « American Bar Association ».

Dans le « Huffington Post » de samedi dernier, la juriste énumère les domaines dans lesquels Cuba peut, selon elle, en remontrer aux USA : couverture sociale universelle, éducation — où Cuba investit « plus que n’importe quel autre État au monde » — ; droits des femmes, « qui constituent la majorité des juges, avocats, scientifiques (…) et 48% des parlementaires ». Les femmes reçoivent l’intégrité de leur salaire pendant « leurs 9 mois de congé de maternité, et 75% au cours des trois mois qui suivent », rappelle Mme Cohn, qui évoque aussi les droits syndicaux cubains, qui garantissent le droit à la grève et imposent la consultation des organisations du travail au sein du processus normatif.

Conquêtes sociales du castrisme contre droits de l’homme américains : il y a là une figure imposée des débats relatifs à la question cubaine. C’est d’ailleurs au nom de l’extension des droits économiques, dont l’exercice est fortement contraint par l’embargo américain, que Raùl Castro justifie sa politique de rapprochement avec Washington. Du côté de la Maison Blanche, on assure que les libertés entreront dans l’île avec les vaisseaux du doux commerce.

Pourtant, ni les droits de l’homme,
ni même les échanges économiques ne constituent en eux-mêmes l’enjeu central du rapprochement américano-cubain.

« Somos todos americanos », déclarait Barack Obama en décembre 2014 : la formule a ravi les bonnes consciences progressistes, qui oublient vite que le panaméricanisme états-unien trouve son expression la plus achevée dans la doctrine Monroe, la revendication de la destinée manifeste et l’usage du « big stick ».

Significativement, l’amélioration des relations américano-cubaines voulue par l’Administration Obama s’accompagne d’une intensification du rapport de force entre Washington et les puissances sud-américaines de la mouvance dite « bolivarienne ».

Ainsi, la Maison-Blanche a fermement appuyé les actions des « fonds vautours » contre l’Argentine de Cristina Kirchner, qui ont pesé lourd dans la défaire de la présidente péroniste le 9 décembre dernier. Les États-Unis soutiennent l’administration hondurienne issue du coup d’État de 2009, malgré son implication avérée dans le narco-trafic et les assassinats de leaders indigènes. Elle accroît la pression en faveur du « regime change » en Équateur, où les services américains ont d’ailleurs soutenu en 2010 un putsch contre le président Rafael Correia. En se rapprochant de Cuba, la diplomatie américaine entend introduire un coin de taille dans la dynamique d’émancipation du sous-continent latino-américain.

Une stratégie qui vise d’abord le Venezuela, foyer le plus brûlant de la subversion anti- « Yanqui » et principal partenaire économique de Cuba. A Caracas, l’état-major révolutionnaire avait fraîchement accueilli la succession de Raùl Castro à « Fidel », ami personnel et allié du Président Hugo Chavez.
Ancien patron des forces armées cubaines, véritable État dans l’État qui possède sa propre agriculture, ses propres élevages, ses propres fabriques et passe ses propres commandes avec le secteur privé cubain et les entreprises internationales, Raùl Castro est, au sein de l’élite dirigeante, le représentant du groupe le plus favorable à l’extension de l’économie de marché. Une position qui suscite les réserves de son frère aîné : s’il est partisan d’une reprise des relations diplomatiques avec les États-Unis, l’ex lider maximo n’hésite pas, en revanche, à critiquer — jusque dans les colonnes du quotidien officiel « Granma » — la « marchandisation » de l’économie engagée par son frère.

Pour intensifier ce processus, les dirigeants cubains ont besoin de liquidités, d’une mobilité internationale plus aisée et d’une diversification de l’économie, à l’heure où le disciple et grand frère pétrolier vénézuélien est affaibli par la chute des cours du brut et la récente défaite électorale du mouvement chaviste.

Sur le plan géopolitique, l’ouverture de Cuba aux États-Unis pourrait signifier une prise de distance en douceur de La Havane vis-à-vis processus révolutionnaire bolivarien ; sur le plan économique, elle bénéficie aux secteurs de l’élite cubaine les plus à même de profiter de mesures telles que le droit, limité mais décisif désormais, ouvert aux citoyens américains d’ouvrir des comptes en banque et d’investir dans l’île.

Les petites phrases et le lever de mains molles en conférence de presse — symbole de la défaite médiatique de Raùl Castro pour la presse anticastriste européenne et d’humiliation de l’Amérique de Barack Obama pour la presse anticastriste américaine — ne font que dissimuler le versant de complicité qui s’affirme au sein même de l’antagonisme toujours vif entre les deux gouvernements.

"Cuba III", bartlomiejkoter

Toutefois, le régime cubain est contraint à un complexe numéro d’équilibriste : l’internationalisme et le panaméricanisme fondent la légitimité du rôle diplomatique de premier plan que joue cette île pauvre, condamnée à une quasi-autarcie et toujours menacée d’un coup de force des États-Unis. D’autre part, la légitimité du gouvernement révolutionnaire repose sur les droits sociaux bien réels — dont bénéficie le plus grand nombre — qui ne peuvent, à terme, qu’entrer en contradiction avec l’extension de la sphère marchande. Enfin, si Raùl Castro exerce l’autorité politique, il doit compter avec l’immense autorité morale de son frère, dont la figure domine Cuba, la Caraïbe, mais aussi l’Amérique Latine.

Sans doute est-ce cette concurrence complexe au sommet, entre économie charismatique et économie tout court, qui dicte au pouvoir cubain les déploiements tous azimuts de sa diplomatie : après la rencontre très médiatisée à La Havane du Pape et du patriarche russe orthodoxe Kirill, Cuba recevait Nicolas Maduro, successeur de Hugo Chavez, 24 heures à peine avant l’arrivée de Barack Obama.

Fidel Castro, qui a évité le président des USA, avait la veille accordé un entretien de deux heures et demie au président vénézuélien — une rencontre que le « commandante » a souhaité faire connaître à l’opinion publique.

« Maduro si, Obama no » résumait un quotidien espagnol.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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