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Tribune Libre de Catherine Personné

Une bibliothèque est un acte de foi

18 juin 2014
Catherine Personné
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En 2014, s’attaquer aux livres et aux bibliothèques reste un acte de censure, un acte de simplification culturelle, de régression morale, intellectuelle et démocratique, un acte contre la vitalité de l’esprit, contre la création, contre la paix.

A Tyumen en Russie : façade d’une école peinte par le collectif "Couleurs de la ville". (Photo : Improbables Librairies, Improbables Bibliothèques)

Depuis les rois d’Assyrie, l’Egypte antique, puis dans toute l’Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique... jusqu’au temps d’aujourd’hui, « une bibliothèque est un acte de foi » [1]. D’avoir d’abord été jadis un lieu de conservation des imprimés et d’études savantes, n’a pas empêché la bibliothèque de devenir un lieu emblématique de la diffusion démocratique des savoirs. Une politique publique de la culture commence par des bibliothèques et avec des livres. C’est une permanence de l’histoire, exception faite des épisodes passés ou contemporains où des édiles mal inspirés, ferrés par une idéologie politique mortifère ou des résistances plus intérieures, n’ont voulu ni des unes ni des autres.

Le monde prend soin de ses bibliothèques. Il en existe de fort anciennes qui attirent chaque année des milliers de visiteurs. Il en construit de nouvelles, les transforme en médiathèques, enrichit leurs collections, leur associe un auditorium, les relie aux bibliothèques de quartier, les fait sortir de leurs murs pour trouver le chemin d’autres publics dans les familles, les écoles, les prisons, les hôpitaux, les cages d’escalier, la rue..., les font exister sur la Toile.

Le terrain et la Toile. La vraie vie et le virtuel. Un pas de deux pour longtemps encore, pour toujours ? ou un combat déjà perdu pour la bibliothèque traditionnelle et l’annonce d’un règne sans partage pour le médium numérique ? Ce débat s’est imposé. Le refuser est aussi vain que veule. S’y engager c’est interroger l’utilité sociale de la bibliothèque à l’heure de l’Internet, et à cette fin se réinterroger sur ce que le service public de la culture signifie, sur ce que transmettre la culture veut dire, c’est en définitive réintroduire, au moment de statuer sur le destin des bibliothèques, la question de ce qui fait sens dans la construction de notre identité individuelle et collective, dans notre rapport à l’Autre et au monde.

Une vieille bibliothèque aux Pays-Bas (Improbables Librairies, Improbables Bibliothèques)

En France, l’Etat prend part à l’élévation individuelle du citoyen grâce à l’école. Et via son service public de la culture dont la figure centrale est autant que les livres qu’il abrite, la bibliothèque elle-même, en tant que lieu identifié et repéré dans la cité et en tant que lieu-support d’une grande diversité d’activités. Dans un paysage culturel où trop de lieux s’enorgueillissent de figurer la culture de distinction, la bibliothèque s’inscrit d’emblée dans la posture inverse. De fait, elle est le service qui dès son ouverture a le plus de chances de trouver son public, du point de vue du nombre et de la mixité sociale. N’en déplaise à l’argument de classe qui reproche à la bibliothèque urbaine son élitisme et son manque de proximité avec les populations rurales.

Certes, les points de tension ou de rupture entre le centre et la périphérie sont une réalité encore à l’œuvre dans la société contemporaine encore que la nature des clivages ait évolué : plus symbolique, moins spatiale et encore moins temporelle. Mais la réponse aux entraves géographiques, économiques, sociales qui freinent l’accès à la culture... n’est pas dans le formatage d’une culture « adaptée » pour public ciblé, pas plus que dans la posture absurde qui revendique l’exigence et l’excellence pour certains et cède à une espèce d’indulgence paternaliste, populiste et au fond méprisante pour les pauvres.

Le cap d’une politique publique de la culture est ailleurs, il est dans la mise en contact patiente et respectueuse de l’universalité de la culture avec la diversité des publics, dans le temps long, dans la graine qu’on sème en espérant qu’elle sera féconde. Cela est vrai en particulier pour la bibliothèque publique qui ne peut pas fonctionner pas avec les règles de la téléréalité ou du CAC 40.

Bibliothèque de plage en Bulgarie. (Improbables Librairies, Improbables Bibliothèques)

Il reste que construire et faire vivre une bibliothèque, avec des locaux dignes, des collections plurielles, des professionnels de qualité, a un coût. Un coût brandi comme une superfluité pour mieux rogner les deniers de la culture et qu’on dissimule sournoisement dès il s’agit de renflouer des banques, par exemple. Que la culture ne rapporte pas du tout d’argent n’est pas anormal, ce n’est pas sa vocation.

Elle produit pourtant des richesses, et pas seulement les industries culturelles, pas seulement le tourisme culturel (que de maires qui rêvent de Bilbao mais qui n’oseront jamais passer à l’acte, ni architectural ni muséal !), sa plus grande richesse est dans ce qu’elle permet (le libre accès aux savoirs, la liberté critique...), dans ce qu’elle empêche (la domestication et l’indigence de la pensée, le nivellement général...) et dans ce qu’elle promet puisqu’on prétend que la connaissance sera demain la première des richesses. L’orthodoxie budgétaire est un prétexte qui rapetisse le service public de la culture, le dépossède de sa légitimité, et le soumet à la logique mathématique en dehors de laquelle et parfois contre laquelle il a été créé.

Mais maintenant, il y a Internet. Et la conviction qu’il annonce la mort. Lente du livre et imminente des bibliothèques. Comme la télévision devait tuer la radio, la radio tuer les journaux... Soit, Internet bouleverse le rapport de l’humanité entière à la connaissance en mettant à sa disposition tout le temps et partout une infinie variété de savoirs. Il en est devenu le premier fournisseur. Faut-il pour autant le laisser supplanter les familles, les éducateurs...et les services culturels traditionnels dans leur mission de transmission de la culture ?

Barack Obama, jeune étudiant, dans une bibliothèque...

Transmettre la culture commence par la transmission du désir de culture. Dans une bibliothèque, c’est affranchir le livre de son image scolaire rébarbative, c’est ouvrir sur d’autres mondes, celui des idées, de la science, de la beauté, sur l’univers de l’imaginaire, de l’aventure, de l’émotion, de l’émerveillement... Transmettre la culture par le livre c’est donner le goût des mots, et donc des œuvres, mission consciencieuse dans une époque qui a tant cédé à la spontanéité et à l’efficacité et appauvri dans les mêmes proportions la langue et le langage.

Transmettre l’amour des livres, c’est apprendre à choisir, à filtrer, à comparer, à explorer de nouvelles formes esthétiques... l’opposé de se connecter pour s’étourdir et se perdre dans la profusion et l’accumulation. La sensibilisation aux arts, quels qu’ils soient, a besoin de temps, de concentration et de la médiation des initiés, dont celle que les services éducatifs et culturels des institutions offrent à leurs usagers.

"Amelia Valerio Weinberg Memorial Fountain", par le sculpteur Michael Frasca, bibliothèque publique de Cincinnati.

L’élévation des esprits est un idéal que la bibliothèque et ses livres n’ont pas totalement accompli. Mais les « bébés Internet » gavés d’écrans et de connexions ne seront pas plus lettrés ni plus à leur aise dans la grande encyclopédie des savoirs du monde. Dès lors, ce n’est pas dans le rapport de force que la relation entre la bibliothèque et Internet mérite de se négocier, mais dans l’identification de leurs ères de contact et de rupture, c’est-à-dire dans la recherche d’un point d’équilibre entre ces deux théâtres de déploiement de la culture.

Le défi n’est pas de barricader la forteresse assiégée, il est de créer la bibliothèque du futur. En faisant plus que prendre acte d’Internet, en le prenant en compte. Comme d’autres passeurs de savoirs, comme d’autres corps de métier : l’enseignant a son double virtuel qui fournit leçons, exercices, corrigés, le médecin a son double virtuel qui décode des symptômes... On n’a pas demandé à l’un ou l’autre de ces experts de se saborder au profit des moteurs de recherche ou des sites spécialisés. On ne saurait le demander aux professionnels des bibliothèques, même si on sait qu’ils sont certainement appelés à revisiter la singularité de leur pratique professionnelle par rapport au service rendu par les sites numériques.

Renoncer aux technologies modernes est un archaïsme. Inversement, renoncer à des collections choisies, enrichies, commentées par des professionnels qui connaissent leur public, leur territoire, leurs attentes, leurs particularités, leurs ancrages... expose la diversité culturelle au risque de concentration engendré par les plateformes planétaires.

Jimi Hendrix

Ce débat aussi est ouvert, quant aux velléités de confiscation de la révolution numérique par les majors de la Toile et l’« hyperclasse » mondiale qui les dirige. Puisque l’univers de la connaissance est infini et qu’aucun média n’épuise à lui seul toute la mémoire documentaire des siècles révolus et du monde entier, chaque média fait ses choix, suivant ses critères. La démocratie ne peut s’abandonner à un monopole culturel, a fortiori aux seuls choix de ladite « hyperclasse » dont on sait qu’elle peut tout transformer en produit et qu’elle poursuit un autre dessein que le pluralisme des idées ou la liberté de la recherche...

On a vu ces dernières années en France des bibliothèques cadenassées dans leurs missions par des maires sectaires, et on a vu émerger des bibliothèques numériques qui font déjà référence. Pas d’angélisme donc, ni de diabolisation. Le pire est possible partout. Il faut se réjouir de la multiplication des canaux de diffusion du savoir et ne pas en tirer prétexte pour en supprimer certains. L’enjeu est élevé, de ceux qui pour notre civilisation, tracent un chemin [2].

A cet égard, il est temps de rappeler que la seule vocation d’une bibliothèque est d’être un lieu de culture. Où le sensible n’est pas traité comme une marchandise, où la culture classique et populaire, n’est pas traitée en produit jetable. Où on ne pratique pas de marketing « personnalisé » ou de suivi automatisé des goûts. Où on est reçu en tant que lecteur, parfois en auditeur, parfois en spectateur, c’est un des derniers lieux où on n’est pas un client. Elle n’est plus de son siècle pour les adorateurs de la télécommande. Elle permet qu’on y prenne son temps, qu’on échappe à la tyrannie de l’immédiateté, de l’intérêt, de l’objectif [3]. Elle est le lieu d’une émancipation par rapport à l’ignorance, au préjugé, au divertissement facile, au consumérisme. Elle est un lieu de construction des personnalités, de la reproduction ou de l’arrachement aux héritages. Sur la Toile, c’est le monde tout entier qui s’ouvre à notre curiosité.

Quand on ouvre les portes d’une bibliothèque, on ouvre les portes d’une partie du monde, on va se frotter à une culture élitiste ou populaire proche du loisir mais on va échapper aux bruits du dehors, on va percevoir chuchotements ou rires étouffés mais échapper aux jacassements du dehors, on va pénétrer dans un espace de plus en plus équipé, modernisé, câblé, mais qui dans ses codes garde quelque chose d’intemporel, de solide, de dense qui est l’exact contraire du star-system, du bling bling, de la « com », de la société du spectacle.

C’est à escient que j’ai évoqué ici les bibliothèques, alors que je les sais supplantées aujourd’hui, dans les mots comme dans la vie, par les médiathèques. Comme une invitation à assumer leur image hors du monde et hors du temps. Pour redire que la bibliothèque est un acte de foi. Films, CD, expositions, concerts, récitals, animations et omniprésents ateliers créatifs ne cristallisent pas le débat. C’est le livre le problème, trop vieux, emblème d’un vieux monde qu’un certain capitalisme « triomphant » juge trop complexe, insuffisamment pragmatique, inutile au bien-être de l’humanité, non-transposable en étude d’impact, c’est lui le plus dérangeant des médias culturels, c’est lui que les tyrannies brûlent en premier pour chasser le diable, c’est lui qu’il faut sauver. Et avec lui, les bibliothèques.

En 2014, s’attaquer aux livres et aux bibliothèques reste un acte de censure, un acte de simplification culturelle, de régression morale, intellectuelle et démocratique, un acte contre la vitalité de l’esprit, contre la création, contre la paix. Victor Hugo a encore raison : « Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout » [4] .

Catherine Personné

A qui la faute ?

Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?

— Oui.
J’ai mis le feu là.

— Mais c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu’il brille et qu’il les illumine,
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d’esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître
À mesure qu’il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !

— Je ne sais pas lire.

Victor Hugo

Notes

[1Victor Hugo, « A qui la faute ? » 1872

[2« Les œuvres d’art et de l’esprit sont nécessaires à l’épanouissement, à l’éveil, à la curiosité de l’esprit... Dans le monde de demain, c’est à cet endroit-là, au cœur de l’aventure humaine, au cœur de sa dignité que se joue la bataille contre la bêtise, le fanatisme, l’abaissement de la personne devant l’arrogance de l’argent et du pouvoir ». François Léotard, ancien ministre de la Culture

[3« Tout ce qui est superficiel a besoin d’objectif pour oublier sa médiocrité. Le séducteur a un objectif, l’amoureux n’en a pas. L’argent et la puissance ont des objectifs, l’amitié n’en a pas ». Jean Sur, écrivain

[4Victor Hugo au Congrès littéraire international, 1878

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