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Notes de bord, par Francisco Colaço Pedro

Un piano sur l’océan

5 juillet 2016
Francisco Colaço Pedro
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Hermann Paris pourrait vivre confortablement de son talent dans la ville qui lui prête son nom. Artiste peintre et pianiste doué, il choisit pourtant l’aventure. Il se trouve un vieux bateau, embarque son piano et part retrouver sa fille sur l’île de La Réunion. Trois ans et d’innombrables histoires après, il est enfin arrivé. Des plages du Cap Vert aux villes sud africaines, des eaux du large aux quais des ports, de l’univers des clochards aux salons des millionnaires, les accords de son piano résonnent toujours, tout comme le souvenir d’un capitaine à nul autre pareil.

Face à l’océan, le piano d’Hermann Paris. Source : Hermann Paris

Le Port, Île de La Réunion.

Le soleil d’août brille sur la darse de plaisance ; la brise des alizés souffle sur les cocotiers ; les bateaux frémissent sur le miroir des eaux.

Un vieux ketch noir, aux taches de rouille, aux voiles déchirées et recousues, traverse le canal et s’amarre au quai.

Le port de la Pointe-des-Galets. Ile de La Réunion. Photo 7 Lames la Mer

L’officier de la douane :
— Avez-vous de l’alcool à bord ?
— Que cette petite bouteille de vin sud africain pour célébrer l’arrivée, lui répond-on.
— Cigarettes ?
— Qu’est-ce que j’aimerais !
— Légumes ?
— Il doit rester quatre oignons…

Soudain, un petit piano vert est hissé de l’intérieur. Parmi les bruits des ateliers et les moteurs des bateaux de pêche, se déclenchent les harmonies frénétiques d’un ragtime.

Quel que soit le pays, ici ou là-bas, Hermann Paris au piano... Un piano acheté à Paris pour 80 euros. Source : Hermann Paris

« C’est le cœur du bateau », révèle l’homme aux lunettes de soleil et aux pieds nus. Cette opération délicate, il vient de la répéter à travers deux océans et trois continents. « Dés que j’arrive à terre quelque part, je sors mon piano, et je le rentre juste avant le départ ». 

Il vient de passer 42 jours en mer après avoir quitté l’Afrique du Sud ; les réserves de bord sont épuisées. Rien de nouveau pour Hermann Paris. Pianiste et artiste peintre, il pourrait vivre confortablement de son talent dans la ville qui lui prête son nom. Il a pourtant choisi l’aventure.

Le bateau d’Hermann Paris, l’"Iris", dans l’Atlantique. Source : Hermann Paris

Un jour, il s’est trouvé un vieux ketch en Turquie ; il a appris à naviguer en une semaine — et il a embarqué avec un vieux piano acheté pour 80 euros et qu’il a lui-même restauré. Son but ? Arriver ici, sur l’île de La Réunion, pour retrouver sa fille. Le périple ne devait durer que quelques mois. Il a duré trois ans. « Si je suis là, c’est grâce à lui ! »

Le périple

On est en pleine guerre en Libye. Au milieu de la Méditerranée, un voilier reçoit un appel radio :
— Vous êtes dans des eaux interdites.
— Monsieur, on est perdu, presque sans essence, sans nourriture, sans eau et, le pire, sans cigarettes !

Hermann Paris dans son bateau-pirate... Source : africartrip.tumblr

Depuis que Hermann Paris a largué les amarres, à l’été 2012, les pannes et les péripéties ne se sont pas faites attendre. « Prendre la mer, c’est un voyage initiatique, dit il. Je refuse absolument de m’inquiéter, j’accepte la vie comme elle vient. Il ne faut rejeter aucune pierre — on peut la tailler ».

Sur la route entre le Cap Vert et Le Cap (Afrique du Sud), il se retrouve dans le « pot au noir » — il n’y a pas un brin d’air. « On n’avait plus de bouffe. On était à une tasse de riz par jour, on fumait les sachets de thé », se rappelle-t-il.

« À un moment, je me suis mis à jouer sur mon piano et ce qui est sorti, c’était des mélodies de samba et bossanova. Dès lors, j’ai su quelle serait ma prochaine escale ».

Hermann Paris, le capitaine pianiste. Source : Hermann Paris

Et, comme Cabral, qui en 1500 « découvre » le Brésil alors qu’il voulait contourner l’Afrique, il arrive dans la ville brésilienne de Vitoria... après 75 jours en mer.

En Afrique du Sud, les pannes et les tempêtes l’empêchent de prendre le large. Toujours « le couteau sous la gorge », il doit trouver de l’argent pour se nourrir et réparer son bateau.

Il fait la manche, il échange des « soirées piano » contre des repas dans de petits restaurants ; il met à profit sa passion : restaurer des pianos anciens.

Hermann Paris. Voyageur, capitaine, pianiste, peintre, photographe... Artiste.

Le mystérieux « capitaine pianiste », maintenant surnommé « Frenchie », est apprécié par la population et les media locaux. Le policier qui vient un jour pour l’expulser du pays — le visa d’Hermann ayant depuis longtemps expiré — devient son copain.

La musique d’Hermann remplit les quais, les rues, les ateliers navals, les yacht-clubs — pour laisser à son départ un écho de nostalgie.

Troisième tentative de quitter l’Afrique du Sud, cap vers La Réunion. Troisième fois que l’océan Indien l’accueille par une magnifique tempête.

Source : Hermann Paris

« Je m’en fous de perdre mon bateau, s’écrie-t-il à un moment, ce que je ne peux pas perdre, ce sont tous les souvenirs de ma fille que j’ai à bord ».

Le regard de Moira, 13 ans, l’accompagne à travers les photos affichées sur la table à cartes.

Le bateaux et ses vingt tonnes ne sont qu’une coquille de noix au milieu des vagues déchainées. À l’intérieur, le sol est à son tour une mer de livres et de pots d’épices. Un même tas trempé et chaotique : cannelle, cumin, pages aux thèmes aussi vastes que le monde : hindouisme, occultisme, anarchisme, Égypte Ancienne, art africain, arts martiaux.

Et pendant que dehors les cieux jouent Wagner, à l’intérieur un corps est projeté violemment d’un coté à l’autre, mais les mains dansent doucement sur le clavier.

« Peu importe la tension, le stress, le danger, dit un de ses équipiers, quand tu l’entends jouer, tu sais que tout va bien aller ». Et cette fois, il n’y aura pas de demi-tour.

« L’artiste voit l’extraordinaire dans l’ordinaire », dit Hermann, pour qui l’important dans la vie est d’être reconnaissant pour ce que l’on a.

Source : Hermann Paris

« Pourquoi veulent-ils construire des centrales nucléaires quand il y a ça ? », s’exclame-t-il, en regardant, émerveillé, son bateau faire exploser la mer en feu d’artifice de plancton.

En remontant la côte Est de l’Afrique du Sud, chaque jour vers le coucher du soleil, les baleines et les dauphins entourent la coque noire, en attendant le concert du soir.

Hermann se courbe encore sur le piano. Et les harmonies de Debussy résonnent sur l’océan.

Le soir sur Diego Suarez, Madagascar. Tableau peint par Hermann Paris.

Le père, la fille, La Réunion

Le soleil se couche derrière les mats de bateaux. La musique s’arrête sur le quai. « Il m’a sauvé la vie », dit Hermann, poussant maintenant ce vieux piano sur lequel il a joué, de la rue et ses clochards aux soirées privées des millionnaires.

« Riche ou pauvre, tout le monde a besoin d’une passion. Tout dans la vie devient tellement plus simple quand on est passionné… » Et comme Piaf, dont il joue souvent les chansons, il ne regrette rien.

Tableau peint par Hermann Paris

« Je vois des gens coincés par la routine et des boulots qu’ils détestent. On me dit : “oui mais toi, tu joues du piano, tu peux vivre ces aventures”. Bon, je ne regarde pas la télé. Au lieu de passer trois heures par jour devant la télé, si on choisissait d’apprendre le piano, tout le monde pourrait jouer du piano... Il y a les inclinaisons fictives, celles que nous dictent la télé et la publicité, et les penchants véritables — ceux que chacun découvre en soi. Chacun doit trouver sa boussole et la suivre. Aujourd’hui, les gens ne dessinent même plus… Ils disent : “je ne sais pas”. Mais tous les enfants dessinent, et eux aussi dessinaient quand ils étaient petits. Mais, devenu grands, ils n’osent plus ! Au risque de passer toute une vie sans oser ».

Hermann rêve de faire partager à sa fille la magie de la musique et de jouer avec elle. Moira, qui habite sur l’île de La Réunion avec sa mère, a chez elle un piano en tout point identique à celui qui vient de traverser les mers. « Mais c’est à elle seule de choisir son avenir. Elle aussi devra suivre ses rêves ».

Tableau peint par Hermann Paris

Sur la terre ferme, les plans se multiplient déjà pour le capitaine-pianiste. Il veut installer son studio de musique et de peinture sur le bateau, jouer les partitions de Debussy, composer des nouveaux thèmes, exposer ses peintures...

Dès que possible, il montera sur le volcan et y déposera un peu de la terre de la tombe de Cesária Évora, qu’il a ramenée depuis le Cap Vert, où il a rencontré le fils de la chanteuse. « Ce sera la fin du voyage ».

Mais, dans l’immédiat, il n’a qu’un seul désir : « camembert, pain poilane, Côtes de Graves ! Cela fait trois ans »...

Francisco Colaço Pedro

Source : Hermann Paris

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