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Le bris d’aile de Kalaï

Un conte philosophique pour les passagers du vol MH370

13 août 2015
Marie-Josée Barre
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« Tu m’entends, gentil mort ? » Kalaï, petite orpheline tamoule vivant au bord de de l’Étang Bois-Rouge, à Saint-André, parle aux disparus du vol MH370, à travers un coquillage... Enfin, c’est ce qu’elle aurait fait si...

"La vague", de l’illustratrice coréenne Suzy Lee, publié en 2008.

Il fait froid sur le bord de mer, le vent sur la côte de Saint-André souffle toujours très fort à vouloir me faire tomber.

Ce sont les vacances à La Réunion, mais ces derniers jours je préfère y venir au début de la tombée de la nuit, quand tous les chasseurs de trésors de l’avion MH370 de Malaisie sont partis.

Ils ramassent vraiment n’importe quoi : une vieille bouilloire, une théière, des bouteilles en plastique parce que c’est écrit en chinois dessus et puis, ils alertent les autorités et les journalistes pour faire les intéressants, pour passer à la télévision étrangère. Les malheureux journalistes, du coup, n’ont rien vu du volcan en éruption, ils ont cru à tout ce qui se racontait sur la grève et ils ont demandé à l’hélicoptère de faire demi-tour.

Tant pis pour eux.

"Je viens toujours rêver comme d’habitude devant la mer mais pas avant 18 heures". Source : vanille63.centerblog

Moi aussi j’ai ramassé un truc, il y a longtemps, à la dernière grosse houle de janvier. C’était comme une petite boite rouge, toute cabossée et un peu cramée. Je l’ai mise dans la p’tite case de ma poupée qui s’est assise dessus. C’est pas pour autant que j’ai fait mon intéressante pour passer à la télé. Vraiment, ils sont agaçants tous ces rôdeurs. C’est pourquoi depuis le 29 juillet, depuis que tout le tintamarre a commencé dans notre coin tranquille de l’Étang Bois-Rouge, je viens toujours rêver comme d’habitude devant la mer mais pas avant 18 heures.

Je me rapproche encore un peu de l’océan, les pieds nus glissant sur les galets, et puis je m’assieds à ma place préférée, en tirant le plus possible sur ma robe de coton pour qu’elle couvre mes jambes, pour qu’elle ne vole pas.

J’aimerais tant enfiler des pantalons à la mode comme toutes les copines de l’école. Grand-mère ne veut pas, elle dit que dans notre famille les petites filles tamoules ont toujours porté robes et jupes. Qu’elle m’en offrira un, peut-être, quand je serai plus grande, au collège, à condition que je continue à avoir de très bonnes notes. Elle ajoute que plus tard je pourrai m’acheter de beaux saris et sarouals si j’ai un bon métier qui me rapporte beaucoup d’argent. Que pour l’instant je devais me contenter de ce qu’elle pouvait me donner.

Blue Saree by jenimal

J’attends avec impatience l’âge où je pourrai m’enrouler dans un superbe sari bleu garni de petits miroirs. Hélas, rien que pour arriver à dix ans seulement, il me faudra attendre encore trois mois ! C’est long, je trouve que les choses traînent beaucoup trop à La Réunion, peut-être qu’ailleurs ça va beaucoup plus vite ? Je ne sais pas, je n’ai jamais quitté l’île et ça fait aussi trop longtemps que j’habite là.

C’est depuis mars 2014 que grand-mère et grand-père nous ont recueillis à Saint-André, dans leur grande case en bois et en tôle posée à quelques pas du littoral de l’Étang de Bois-Rouge, après que papa et maman sont morts dans un accident de voiture.

C’est étrange, c’était aussi le 8 mars de l’année dernière. Le même jour que pour l’avion perdu.

Comme d’habitude papa avait trop bu et avait roulé trop vite. Cette fois-là j’ai détesté la vitesse. Peut-être même qu’il avait essayé de frapper maman tout en conduisant ? Du coup, on est six enfants à la charge des grands-parents, c’est beaucoup de travail et de responsabilités, qu’ils disent. Parfois, ils perdent la tête et mélangent nos prénoms.

"J’adore cet endroit, surtout quand il y a de la grosse houle". By Zhou Peng

Tout à l’heure, grand-père m’a fait rire, il m’a appelée Kadal alors que je m’appelle Kalaï. Ça n’a rien à voir, Kalaï c’est la science et le savoir, alors que Kadal c’est seulement la mer. J’ai ri et j’ai quitté notre case trop pleine de petites bagarres de mes frères pour descendre sur la grève.

J’adore cet endroit, surtout quand il y a de la grosse houle comme ce soir et que des paquets d’écume s’échappent des énormes vagues en colère. Ce n’est pas loin : un chemin et j’y arrive.

C’est marrant, sur la photo du journal j’ai reconnu le toit de tôle de notre case. Par contre ce qui est bizarre c’est que, vue d’en haut, la plage de galets de mer ressemble à une belle plage de sable fin. Les gens vont penser qu’on est riches, qu’on a de la chance. Oui, c’est un peu vrai, on a de la chance d’habiter si près de la mer. Ce qui est bête, c’est qu’on ne peut pas se baigner, elle est très méchante. J’aime quand elle fait sa méchante comme aujourd’hui. Elle bave et c’est drôlement joli.

L’écume blanche est trop belle dans le noir, on dirait des cerfs-volants libres, pas de fils et pas de garçons pour les diriger. L’écume n’appartient à personne, même plus à la mer qui l’a faite. Elle vole et disparaît. On ne la retrouvera plus, celle-là, d’autres la remplaceront et le jeu continuera tant que le vent, les courants et d’autres choses que seuls les savants savent, auront envie de provoquer la houle. Vole, envole-toi jolie mousse, sauve-toi de Saint-André avant qu’on t’attrape pour t’analyser.

J’ai l’habitude, depuis que mes parents sont morts, depuis que je dors à quelques mètres des vagues et de leur bruit de cascadeuses sur les galets, je sais tout cela. J’observe. J’attrape tout ce qui passe, surtout ce qui ne se voit pas avec les yeux, comme le goût du sel, l’odeur de l’iode et parfois des cris qui montent de l’océan. Peut-être des baleines qui cherchent leurs bébés ? Et si c’était ma maman hindoue réincarnée qui me cherchait ?

La mer elle est comme moi, elle est très souvent seule. Elle n’a même pas de robe, elle est toute nue.

"L’écume blanche est trop belle dans le noir". By Edward Barton

Au fond, elle est plus orpheline que moi. Il y a peu de cargos qui passent par ici, pas de voiliers, pas de baigneurs, pas de surfeurs, rien. Est-ce pour cela qu’elle s’énerve ? Qu’elle bouge tout le temps ? Peut-être qu’elle se défoule tout simplement... Ou bien, qu’elle réfléchit fort, comme moi, aux bonnes actions qu’elle pourrait faire.

Ce qui serait sympa de sa part serait de charrier, une bonne fois pour toutes, les affaires que les passagers disparus ont laissées quelque part, au fond d’un océan. On ne sait pas trop lequel. Elle, sait.

Devant la mer, toujours j’observe, j’imagine, je pense, je rêve, et puis, j’invente de chouettes histoires comme celle-ci qui est ma préférée : celle des vagues surfeuses sur les galets. Un jour elles ne pourront plus surfer, les pauvres vagues, parce que tous les galets auront été bouffés par les requins terriens. Il y aura un grand trou à la place et les gros rouleaux de mer vont tomber dedans les uns par-dessus les autres dans un grand fracas et s’étouffer les uns, les autres. Morte la mer ! Oui, toi aussi : morte ! Voilà ! Tout disparaîtra. Il restera quoi, alors ?

Mes histoires me font rire, j’aurais aimé savoir dessiner des B.D. pour raconter tout ce qui me passe dans la tête et tout ce que je fais d’imprudent aussi.

"Toujours je me tords les chevilles sur les galets lisses".

Par exemple : l’écume n’est pas toujours blanche, parfois elle est grise, elle est sale, les jolis cerfs-volants sont accrochés par de vilains sacs en plastique qui passent par là. Alors je m’approche, très, très près, pour essayer de les attraper en sautant pour libérer les cerfs-volants. Mais c’est dangereux, la mer peut me happer aussi. Elle se venge parfois si on la piétine.

Oui... Cela m’est arrivé de tomber à quatre pattes et de me retrouver comme un petit animal, face à la sixième vague. On s’est regardées dans les yeux. Moi, avec mes yeux noirs de malbaraise, elle, les siens sont bleus, parfois blancs, parfois noirs. Elle change de couleur quand elle veut pour me faire perdre. C’est pas du jeu, on n’a pas le droit de tricher comme ça avec la vie des vivants. Je l’ai menacée avec un galet, elle a pris peur et elle a reculé. Enfin, elle a fait semblant, car elle est revenue plus enragée encore la septième fois. Trop tard, j’avais eu le temps de me relever et de partir en courant.

Quand je suis revenue le lendemain, elle était toute gentille. C’est ce jour-là qu’elle m’a offert la petite boite rouge cassée, qui ne ressemble à rien du tout, et que j’ai préféré donner à ma poupée.

"Il y en a des milliers et des milliers de pilons et c’est gratuit, alors chacun se sert".

Ce qu’il y a, c’est qu’on ne peut pas trop courir sur la grève, toujours je me tords les chevilles sur les galets lisses. Ils sont tellement lisses que tout le monde vient les ramasser pour en faire des pilons. On pile le piment pour le rougail, on pile le gingembre pour le cary, on pile la racine de curcuma quand on a la grippe, on pile tout ce qu’on veut avec. Il y en a des milliers et des milliers de pilons et c’est gratuit, alors chacun se sert.

D’ailleurs, c’est en choisissant un pilon que Monsieur Bègue a découvert le morceau de l’aile de l’avion il y a quelques jours. C’était juste devant chez nous à Bois-Rouge. Je suis tous les jours au bord de mer, pourquoi ce n’est pas moi qui l’ai trouvé ? Je n’ai pas eu de chance, c’est tout. Je n’ai jamais eu de chance, y a qu’à voir... maman et papa qui sont morts si jeunes !

On en a beaucoup parlé de cet avion disparu, à la case, avec mes frères, on a regardé les journaux et la télé. On a tout de suite reconnu Johnny, Cédric et toute l’équipe des gentils nettoyeurs du littoral.

Et puis on a vu et revu le morceau d’aile du MH370 tout plein de coquillages étrangers. Ils sont beaux. Je ne les connais pas.

Pourquoi les journaux écrivent : « un débris » ? Moi je sais que pour un truc cassé il faut écrire « des bris ». « Des bris de glace » c’était écrit comme ça dans les faits-divers pour mes parents, c’est quand même plus joli.

"Le petit banian sacré devant notre case"...

Si ça avait été moi la découvreuse du bris d’avion, je ne l’aurais pas remis aux gendarmes, ni à la police, ni à qui que ce soit, j’aurais demandé à mes grands frères de m’aider à le traîner sous le petit banian sacré devant notre case, et là, j’aurais fait une cérémonie à ma façon pour tous ceux qui sont morts dans l’accident du Boeing 777.

J’aurais invité mes parents aussi à venir les rejoindre. Pourquoi pas ? J’ai bien le droit d’inviter tous les morts que je veux à ma cérémonie indienne.

Grand-mère parfois elle me reprend : elle n’aime pas quand je dis « je veux », elle préfère « je voudrais », elle est marrante, on ne peut pas toujours faire ce qu’on voudrait. Par contre, quand on veut on peut, me dit le maître d’école. Alors moi, je l’écoute, car il sait beaucoup plus de choses que grand-mère. Elle me dit aussi qu’au lieu de répéter « j’aurais fait ceci, j’aurais fait cela », je ferais mieux de les faire. Ah bon ? Mais quand ce n’est plus possible parce que Johnny Bègue est passé avant moi, il ne me reste plus qu’à imaginer ce que j’aurais fait à sa place, non ?

Des bougies... pour "faire passer les âmes de l’obscurité à la lumière".

Donc le premier soir, pour ma cérémonie, j’aurais allumé plein de petites bougies et j’aurais prié, beaucoup prié de belles prières comme celles que grand-père m’a apprises dans sa petite chapelle. C’est drôlement chouette d’avoir un grand-père qui sait tant de choses. Il est vikèr tamoul.

Ils ont dit qu’il y avait eu 239 morts, ça aurait été bien de donner une bougie à chacun, plus papa et maman, il en aurait fallu 241, c’est beaucoup... Ça aurait été si beau pourtant de disposer sur le bris d’aile les coquillages avec une minuscule bougie dedans.

Dans mes prières j’aurais dit à chacun qu’il ne faut pas pleurer parce qu’il est mort, je lui aurais dit qu’un accident, ça peut arriver dans la vie, que c’est grave, mais qu’après, comme on renaît, c’est bien aussi de découvrir d’autres pays qu’on ne connaît pas, peut-être même des pays qui n’existent pas sur terre.

Mais 241 bougies ? Non, je n’aurais pas pu. Pour le Dipavali, notre fête de la lumière, grand-mère en a acheté une vingtaine qu’elle a disposées sur le trottoir devant la case. Il m’en aurait fallu à moi 241, vraiment je ne pourrais pas en trouver autant. C’est dommage, car c’est comme ça qu’on peut faire passer les âmes de l’obscurité à la lumière. Tant pis.

"Tu m’entends, gentil mort ?"

Alors, je sais ce que j’aurais fait comme cérémonie : j’aurais mangé 7 coquillages pour avoir en moi un petit bout d’amour de chaque passager et après nous aurions pu nous parler, en collant les deux moitiés de la coque vide, l’une à ma bouche et l’autre, à mon oreille.

Tu m’entends, gentil mort ? Par l’une je te parle et par l’autre, celle de gauche la plus près du cœur, je t’entends. Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Kalaï, et toi ? Et j’aurais écrit tous les noms sur le bris d’aile.

On aurait pu tout se raconter, ils m’auraient dit comment cela s’est vraiment passé, si le pilote a fait de grosses erreurs ou pas, si ce sont des méchants de l’avion ou d’en bas qui l’ont fait exploser exprès, si c’est vrai que c’est parce qu’il y avait le feu, une panne d’oxygène peut-être...

Surtout, me dire où ils sont exactement, car sur terre on s’inquiète pour eux, leurs proches pleurent, le monde entier les cherche, on veut les retrouver. C’est normal.

"Devenir des anges". By Vojkan Morar

Même si leurs esprits depuis le 8 mars de l’année dernière sont déjà loin, dans un lieu aérien caché que l’on ne connaît pas et qu’ils n’ont pas le droit de dévoiler, parce que c’est là où ils se préparent soit à leur réincarnation, soit à devenir des anges, ils auraient pu me dire à travers les coquillages où se trouve la grosse carlingue de l’avion dans l’eau, pour que sur la terre le deuil puisse se faire.

Allo ! C’est où l’Australie ? C’est où Agaléga ? Les îles éparses ? Les Chagos ? Diego Garcia ? Les Maldives ? Pourquoi vous n’êtes pas allés à Pékin ? Où sont tous les autres bris d’avion ? Et vos affaires, elles sont où ?

C’est comme ça, les morts ils ont tous été terriens avant de devenir des anges ailleurs, et tous ceux qui sont passés sur la terre savent très bien que lorsqu’on n’a pas un corps à enterrer, on est malheureux. Il nous faut au moins un petit quelque chose, un bout de chemise, une chaussure, un doudou... C’est important.

Moi, j’ai eu de la chance d’avoir eu les deux corps de papa et de maman à embrasser. C’était bien, car j’ai pu pleurer très fort sur mon malheur d’être orpheline. Eux, ils souriaient, on aurait dit qu’ils étaient tout à coup heureux d’être allongés l’un à côté de l’autre sans se disputer.

"J’ai pu pleurer très fort sur mon malheur d’être orpheline". Source : VityaR83

Tant mieux pour eux, mais moi je suis quand même restée un peu malheureuse depuis qu’ils sont partis dans leur nouveau bonheur, sans nous, leurs six enfants.

Mais c’est ainsi, a dit grand-père, il faut laisser les esprits faire ce qu’ils doivent faire après avoir retrouvé leurs ancêtres.

Papa est descendant malgache. Je dis « est », puisqu’il vit toujours quelque part. Maman, elle est descendante de l’Inde. Peut-être même que dans papa il y a du chinois, et que dans maman, par grand-père, il y a de l’indonésien croisé au malaisien.

C’est grand-père lui-même qui m’a dit ça le jour où les journalistes et les hélicos nous ont tourné autour. Je l’ai bien écouté, grand-père, mais je n’y comprends rien, c’est trop compliqué les mélanges à La Réunion.

Là, ce que je vois ce soir, dans l’océan Indien, c’est que cette mer elle appartient à ceux qui vivent dedans et aussi à tout le monde. Qu’est-ce qu’elle ferait, la mer, si nous on n’existait pas, hein ? Elle se retrouverait vite à ne plus savoir quoi faire de tous ses milliards de milliards de poissons affamés qui se feraient la guerre pour un rien et elle les rejetterait sur notre terre pour les faire pourrir. Ça puerait et ce serait un énorme gaspillage.

"J’aurais enfilé à son cou un collier de fleurs jaune safran". Oeillet d’Inde qui sert à confectionner des colliers.

Et puis, elle n’aurait plus ses nombreux amoureux, ce serait trop triste pour elle.

C’est pour ça que moi je pense qu’elle s’appartient d’accord, mais elle est aussi à nous, les vivants, à eux les disparus de l’avion de Malaisie, aux milliards d’autres qui ont disparu dans toutes les mers du monde et aussi, bien sûr, à tous les autres qui n’ont pas disparu et qui habitent loin, très loin d’ici, comme le président des États-Unis par exemple.

Ils ont aussi trouvé une valise, ce n’est même pas une vraie valise, c’est un lambeau de valise. Cédric, en la tenant devant les photographes, a dit que ça lui donnait des frissons. Mais, qu’est-ce qu’ils attendent pour- donner ce petit bout de rien du tout à la famille du mort ? Ils font la chasse au trésor, et après ils envoient tout ce qu’ils trouvent je ne sais où... Mais pourquoi ? Pendant ce temps, les pauvres gens en Chine, en Malaisie, en France, partout ailleurs, attendent et pleurent sans savoir s’ils sont orphelins ou pas. Je les plains, je sais que c’est douloureux de le savoir, mais quand on ne sait pas, ce doit être plus douloureux encore.

Ils disent aussi que c’est prouvé que le bris ramassé par Johnny est un morceau du MH370, oui, et alors ? Il paraît même que des détectives malaisiens ont retrouvé un hublot et des bouts de fauteuil. Bon, et alors ? Ça apporte quoi de nouveau aux familles ? Pas du bonheur en tous les cas. C’est pas possible.

Il n’y a que la mer qui sera contente, enfin, elle ne sera plus seule ! Elle ne sera plus toute nue ! Je parie qu’elle aura bientôt sur le dos, des dizaines d’avions et de navires, peut-être aussi que des sous-marins viendront fouiller son ventre, et des plongeurs taquiner ses pieds ? Je suis certaine qu’elle va rire et jouer à cache-cache avec tout ce monde.

Étang de Bois Rouge à Saint-André, île de La Réunion.

Cela ne sert à rien de fouiller partout comme ça. Retrouver des affaires de disparus dans l’océan, oui, mais passer son temps à zigzaguer dans la mer de l’Étang Bois-Rouge pour repêcher toutes sortes de ferrailles, c’est vraiment pas la peine.

Un jour, les bateaux, les sous-marins, les porte-avions, les torpilleurs, vont finir par se bagarrer, comme mes frères, quand ils jouent à la bataille navale.

À mon avis, ce qu’il faudrait, c’est réunir tous les esprits qui se sont cachés. C’est pas difficile, ils ne sont quand même pas partis sur une autre planète ! Quoique... On ne sait pas... L’avion a disparu d’un coup. C’est un grand mystère tout de même !

Moi, mon bris d’aile, il n’aurait appartenu qu’à moi, inutile de le rendre à Boeing, cela ne leur sert plus à rien puisqu’ils disent que c’est un débris de flaperon. Que c’est pas beau, ce nom !

"« Saravastî », je l’adore, c’est ma déesse préférée".

Donc, après la cérémonie des coquillages, moi, je l’aurais mis debout entre les racines de notre banian et je l’aurais rebaptisé « Saravastî », parce que « Saravastî » est la belle déesse des eaux. De toutes les eaux : rivières, fleuves, mers, océans, lacs, étangs... Tout ! Et de l’Art aussi, elle aime chanter, faire de la musique, écrire. Je l’adore, c’est ma déesse préférée. Tout d’abord, j’aurais enfilé à son cou un collier de fleurs jaune safran, je lui aurais joué quelques morceaux de flûte, même si je ne suis pas encore une grande musicienne, et tous les jours j’aurais déposé à ses pieds de quoi manger et boire, et aussi des fleurs blanches du frangipanier pour honorer toute la grandeur qu’elle représente.

C’est comme ça qu’on fait, nous, les malbars de La Réunion, on sait se faire petit devant une force qui nous dépasse. On ne peut pas tout expliquer, mais on sent quand mille âmes évadées ont laissé une seule essence divine dans un même objet et on se prosterne devant ce sacré. C’est ainsi que l’on fait au temple du Colosse.

Surtout, il y a mon grand-père qui m’apprend beaucoup de choses quand il m’emmène dans sa petite chapelle. Ensuite, on va à l’église, parce que dans notre famille on a deux religions. Pourquoi pas trois ou quatre ?

"Je lui aurais joué quelques morceaux de flûte, même si je ne suis pas encore une grande musicienne"...

C’est bien je trouve. Dans pas longtemps je vais faire ma première communion catholique.

Dans ma « Saravastî » à moi, il y aurait eu toutes les religions du monde et toutes les images des 239 esprits de la Malaysia Airlines, et aussi mes parents, bien sûr.

Je les aurais tous vénérés pareil, adorés de tout mon cœur.

Et puis, de temps en temps, j’aurais donné de leurs nouvelles à leurs enfants, à leurs familles, pour qu’ils ne pleurent plus. Et s’ils veulent venir prier à côté de moi, je suis d’accord.

C’est ainsi que moi, Kalaï l’orpheline tamoule, j’aurais fait... Au lieu de cela, mon Dieu ! Que vont-ils faire maintenant ?

Je crois que sera très long et que ce sera terrible pour les pauvres victimes qui attendent.

Marie-Josée Barre

® Nathalie Cadet – Ile de la Réunion

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