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Entre économie de comptoir et ultra-libéralisme

« Un certain patronat… »

9 juillet 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Alimentée par des fonds publics, la CILAM engrange les profits, abaisse la rémunération de ses salariés et se refuse au dialogue social. Une illustration de ce que produit la « politique de l’offre » lorsque l’État renonce à imposer des contreparties...et de la nouvelle jeunesse que ce choix offre aux acteurs de l’éternelle économie de comptoir, confirmés dans leur puissance et leur culture de violence.

Getty images

Après un meeting tenu dimanche à Sainte-Marie, l’ancien secrétaire d’État à l’Outremer Yves Jégo poursuit son marathon, assuré du soutien de Nassimah Dindar dans la course à la succession de Jean-Louis Borloo à la tête de l’UDI.

Pour peu que ses sens aient été en alerte, M. Jégo aura sans doute entendu dans l’actualité sociale du département les échos de ses fonctions passées : il y a six ans presque jour pour jour, le candidat au leadership centriste alors patron de la rue Oudinot, visitait la CILAM et signifiait à son boss, Gilles Espitallier-Noël, qu’il était temps de baisser les prix de ses produits.

Curieux parcours que celui de ce secrétaire d’État, qui dut en 2009 gérer une flambée sociale unique dans l’histoire des Outremer : à rebours de ces grands commis qui se contentent d’administrer les « confettis », Jégo, c’est le type qui s’est pris la réalité post-coloniale en pleine figure, en a été personnellement atteint… jusqu’à faire droit, dans des circonstances rocambolesques, aux revendications du LKP guadeloupéen, ce qui lui valut d’être publiquement désavoué par le Premier ministre François Fillon.

Étonnant élu UMP — mouvement dont il s’est désaffilié depuis pour cause de « lepénisation » — que cet homme qui rudoyait publiquement le très égotique Préfet Maccioni, voulait puiser dans les marges des pétroliers pour financer la formation, et a fini sacqué du Gouvernement lors du CIOM (Conseil interministériel de l’Outremer) de novembre 2009.

Une éjection réclamée, avait déclaré l’intéressé, par « certain patronat ».

« Les Békés l’ont tuer », disait-on plus crûment dans les couloirs de l’Hôtel Montmorin, dont Yves Jégo quitta les locaux sous les ovations des personnels.

Les ministres passent mais les profits restent, du moins pour « certain patronat » qui, dans les îles, réussit le tour de force de combiner endogamie et cosmopolitisme, créolité et omniprésence dans les lieux du pouvoir parisien, archaïsme de plantation et post-modernité économique.

Yves Jégo avec Nassimah Dindar. "Les Békés l’ont tuer", a-t-on dit de l’ancien secrétaire d’État à l’Outremer, qui a constaté à ses dépens la puissance des maîtres de l’économie de comptoir. Photo : IPR

On notera, par parenthèse, que si elle est de moins en moins hospitalière aux entrepreneurs réunionnais, notre île attire en nombre croissant ces capitalistes exogènes, issus des « vieilles colonies » mais aussi de Maurice, dont la vitalité dément le sobriquet de « fin de race » dont on les affuble volontiers dans leurs îles natales.

Fermons la parenthèse et revenons à la CILAM qui, 6 ans après les admonestations d’Yves Jégo, et toujours placée sous la houlette de Gilles Espitalier-Noël, réalise de gros bénéfices grâce aux boissons et aux produits laitiers, dont les excellents yaourts faits du lait de nos montagnes et, surtout, du travail d’éleveurs et d’ouvriers qui, fidèles à l’esprit de la Coopérative que fut autrefois la CILAM, ne comptent pas leur peine.

On leur compte, en revanche, leurs sous : ainsi avons-nous rencontré de vieux travailleurs dont la feuille de paie plafonne à 1300 euros net après 30 ans de boîte.

Eh quoi, dira-t-on : les industriels ne sont pas des philanthropes, et si les salariés veulent gagner plus, ils n’ont qu’à s’atteler au « dialogue social » cher à François Hollande.

Mais l’économie réelle, qui s’assoit sur les équations invoquées, avec plus ou moins de sincérité, par les idéologues dits (à tort) « libéraux », est la même à la CILAM qu’ailleurs : derrière la « success story », la « team des winners qui prennent des risques » et roulent subséquemment en coupés allemands et 4/4 anglais, il y a un déversement massif et continu d’argent public et une myriade d’exonérations en tous genre.

Un dispositif dont les représentants du personnel peinent à cerner les contours, puisque l’information ne circule guère qu’au sommet de la société... C’est d’ailleurs le partage de primes entre une poignée de cadres sup’ (estimé à 42.000 euros par personnes) et les refus, concomitants, d’une augmentation de 100 euros aux travailleurs et d’une prime aux médaillés du travail, qui avaient contribué à faire monter la mayonnaise de la grève.

Les grandes lignes du système CILAM apparaissent dans un rapport d’audit élaboré par un cabinet grenoblois. Le document brosse le portrait d’une entreprise réputée « modèle », qui paie une main d’œuvre très qualifiée 30% moins cher que la moyenne du secteur ; dont la rémunération des ouvriers et techniciens se dégrade au fur et à mesure que les profits augmentent ; qui doit sa rentabilité exemplaire à de multiples exemptions fiscales, issues de la LODEOM, dite aussi… loi « Jégo ».

À l’appel des dirigeants de la CILAM, les contractuels précaires de l’entreprise réclament leur "droit au travail".

Une loi dont l’itinéraire est un modèle du genre : visant à dynamiser l’économie des territoires par une fiscalité préférentielle, la LODEOM renforçait en contrepartie les prérogatives de l’État, qui voyait se voyait reconnaître un pouvoir de contrôle accru sur les prix des produits de première nécessité.

Mais qu’est-ce qu’une une loi pour « certain patronat » ? Si les entreprises se sont empressées de tirer maints avantages de la batterie de réduction d’impôts ainsi instaurée, le contrôle des prix est dans les faits demeuré lettre morte, et ce malgré sa reprise en 2012 par la loi dite « Lurel ».

À elle seule, la florissante CILAM aurait reçu 22 millions d’euros de subventions, abattements et facilités fiscales de toutes espèces.

Un chiffre qui donne à penser, lorsque mis en parallèle avec les 77 millions d’euros (et des poussières) du chiffre d’affaire réalisé en 2013 par l’entreprise…

En clair, la CILAM fait surtout figure de « modèle » par l’éclatant démenti qu’elle oppose aux prétendues vertus d’une « politique de l’offre » qui, de fait, renonce à exiger des contreparties.

« Aidée » par les contribuables, la direction de l’entreprise a le beurre et l’argent du beurre, écrème les fonds que lui attribue la solidarité collective et, cerise sur la chantilly, ne dédaignerait paraît-il pas le recours à « l’optimisation fiscale »…

Après 10 jours de grève, suspendue depuis ce soir, les patrons de la CILAM remportent une victoire économique et, peut-être plus encore, politique.

Actionnaires de la CILAM, des patrons d’élevage aspergent les grévistes réveillés en sursaut, lors de l’un des nombreux coups de main nocturne contre les piquets. Photo : IPR

En ne lâchant rien d’autre qu’une promesse de « geste pour les 50 ans de l’entreprise » dans les dernières heures de négociation, en refusant le moindre compromis, Espitallier-Noël a montré que la volonté de puissance de « certain patronat » avait raison et de la mobilisation des travailleurs et de l’État, alors même que son représentant n’était guère favorable à la direction de la CILAM. 

De plus, l’issue du conflit valide des méthodes auxquelles l’autorité républicaine, sous influence de « certain patronat », n’a pu longtemps s’opposer.

Méthodes non seulement contraires au fameux « dialogue social », mais au droit : on peut donc, au vu et au su de tous, devant la presse et les caméras, inciter des non-grévistes à la violence, étrangler un syndicaliste jusqu’à ce qu’il reparte sur une civière, molester des manifestants, les frapper, les jeter à terre, les arroser de lait, organiser contre eux des coups de main nocturnes...

La Justice ignore ces faits, et on connaît assez notre pays pour savoir que les plaintes déposées suite à ces violence sont d’ores et déjà « classées » dans la corbeille à papier.

Elle est prompte, en revanche, à condamner en référé les grévistes à des astreintes astronomiques, à mettre des huissiers à leurs trousses et à les faire dégager en envoyant la maréchaussée prêter main-forte aux « non-grévistes ».

On ne saurait adresser aux Réunionnais de message plus clair, au moment où s’ouvre la « Conférence sociale » et alors que François Hollande est attendu pour la fin juillet dans cette île où, il y a deux ans, 7 électeurs sur 10 lui accordaient leurs suffrages...

Ce message, c’est que « certain patronat » demeure plus que jamais le maître du jeu outremer… et que le pouvoir socialiste ne lui oppose pas le quart de la combattivité qu’avait pu y investir un ministre de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui dirigeant d’un parti de centre-droit…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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