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Antagonisme Est-Ouest

Ukraine, année zéro ?

1er mars 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Une manche décisive du grand jeu géopolitique se déroule en arrière-plan de la crise politique ukrainienne et de la plausible partition du pays.

Démontage d’un Mémorial de la Seconde guerre mondiale en marge des manifestations pro-européennes. Mais l’écume de ces revenez-y nazifiants et orientalistes ne doit pas occulter la partie du « grand jeu » qui se déroule en Ukraine.

Plus que la violence des mobilisations, surtout localisées dans l’Ouest de l’Ukraine et dans la capitale, c’est l’indécision qui aura finalement emporté le Président Viktor Ianoukovitch. Ayant balancé d’Est en Ouest, le Chef d’État a lui-même enclenché la dynamique de la crise en se tournant vers la Russie, là où une partie de l’opinion attendait — et espérait — la signature d’un accord douanier avec l’Union européenne.

Le tort du dirigeant ukrainien aura été de penser, trop longtemps, pouvoir cumuler les avantages d’une proximité accrue avec l’Europe occidentale et de relations privilégiées avec la Russie.

À la tête d’un État au bord de la faillite, continuateur et bénéficiaire d’un système de corruption installé de longue date et sans cesse aggravé depuis la « Révolution orange » de 2004, Viktor Ianoukovitch avait, en 2012, initié un accord d’association avec l’Union européenne. Perspective qui ne plaisait guère à sa « base » électorale, composée pour bonne part des russophones de l’Est du pays auxquels le dirigeant, fort de ses bon scores dans les sondages d’opinion, pensait toutefois pouvoir faire avaler la pilule.

C’est dans la partie Est de l’Ukraine que se concentrent les hauts revenus (en rouge sur la carte 1), l’électorat du Président Ianoukovitch (en bleu clair sur la carte 2), et la population russe et russophone (carte 3). Source : Wikicommons & Institut international de sociologie de Kiev.

L’accord, a priori, devait permettre à l’Ukraine d’obtenir 20 milliards de dollars de crédits de la part du FMI et de l’Union européenne, facilités assorties de contreparties sans doute sous-estimées par Kiev. D’autre part, les négociateurs européens, dont l’ex-Président communiste polonais, Alexander Kwasniewski, et le commissaire, Stefan Füle, se sont employés à rassurer le Président ukrainien quant à la compatibilité de l’accord avec l’UE et des relations de libre-échange avec la Russie, notait en décembre dernier la journaliste, Olga Vlassova, dans un article remarqué paru dans la revue spécialisée « Ekspert ».

Sans doute, estime l’analyste, M. Ianoukovitch espérait-il ainsi faire de l’Ukraine — membre de deux zones de libre-échange — le lieu de transit entre l’Est et l’Ouest, percevant de confortables dividendes et relativement préservée des l’influences politiques russe et occidentale. Un début de « dégrisement » — écrit Mme Vlassova — vint avec les contingentements drastiques imposés en août par les Russes aux importations ukrainiennes.

Jugeant sans doute que le Président ukrainien, brouillé avec Moscou, pris dans l’ornière du déficit et poussé par son opinion publique, n’avait désormais d’autre choix que l’Europe, l’UE et le FMI dévoilèrent leur jeu : pour accéder aux crédits, Kiev devait impérativement libéraliser le marché ukrainien, couper drastiquement dans les budgets sociaux, et privatiser les secteurs-clef de l’économie — notamment ceux de l’énergie et des chemins de fer — en faveur d’entreprises occidentales.

Élu en 2010, Viktor Ianoukovitch a perpétué le système de corruption institutionnalisée qui gangrène le pays. Démis par un coup de force et réfugié dans le sud de la Russie, il demeure, en droit, le Président de l’Ukraine.

Des exigences auxquelles s’ajoutaient celle d’une hausse conséquente du prix du gaz, destinée à renflouer les compagnies publiques avant privatisation, et — cerise sur le gâteau — la libération de l’oligarque, Ioulia Timochenko, dirigeante de l’opposition. M. Ianoukovitch était donc prié de se placer lui-même la tête sur le billot, en remettant en selle sa principale opposante et en se coupant de sa clientèle oligarchique, qui entendait bien profiter elle-même des privatisations, ainsi que des classes populaires et moyennes.

Fin novembre, le Président ukrainien différait la conclusion de l’accord avec l’UE, déclenchant les premiers rassemblements sur la Place Maïdan. Active en coulisses, la Russie abattit sa carte maîtresse à la mi-décembre : une proposition de rachat de bons du Trésor ukrainien à hauteur de 15 milliards, assortie d’une baisse du tiers du prix du gaz vendu à l’Ukraine. La proposition n’était « liée à aucune condition, ni à une hausse, ni à une baisse, ni au gel des avantages sociaux, des retraites, des bourses ou des dépenses », précisait Vladimir Poutine.

Entre un scénario à la grecque impulsé par Bruxelles et une perfusion plus ou moins indolore du « soft power » russe, le leader ukrainien eut tôt fait de choisir, prenant le contrepied de plusieurs mois d’intense propagande pro-européenne menée à sa propre initiative.

Rassemblement sur la place Maïdan (Photo : Nwassa Gnatoush)

M. Ianoukovitch a ainsi négligé la capacité des nationalistes de l’Ouest du pays — majoritairement de langue ukrainienne — de transformer en crise politique ce choix de système douanier, somme toute plutôt rationnel sur le plan économique.

Selon une lecture purement objective — et donc fatalement objectiviste — les manifestations de Kiev et des grandes villes de l’Ukraine occidentale évoquent les « Manifs de droite » initiées il y a quelques années avec dérision par les intermittents du spectacle : en se mobilisant pour l’accord européen, les citoyens bravaient la police pour payer le gaz plus cher, trancher dans leurs budgets sociaux et brader leurs entreprises publiques. Mais au-delà de la question européenne, Maïdan a fait point focal pour toute une frange désespérée de la jeunesse issue des régions rurales déshéritées et des banlieues sinistrées de l’ouest du pays.

Mais c’est une tout autre vision de l’enjeu qui s’est imposée, grâce pour bonne part à l’extrême-droite si l’on peut dire « culturelle » qui, incontestablement, a assumé le leadership au moins idéologique du mouvement dit de Maïdan.

"Tabassons les youtres" : le slogan antisémite barre les T-Shirts du parti néo-nazi "Svoboda" (Parti National-Socialiste d’Ukraine). 4e formation du pays sur le plan électoral, "Svoboda" est à l’avant-garde du mouvement de Maïdan. Photo : NewsRu.

Maîtres de l’image et des réseaux sociaux, des mouvements tels que les partis nazis « Svoboda » et « Pravy Sektor », ainsi que les innombrables organisations ultranationalistes issues de la « Révolution orange » de 2004 ont su donner à voir la contestation comme un affrontement civilisationnel opposant la société occidentale « ouverte » au despotisme oriental.

Sur le terrain symbolique (et sur le terrain tout court) les anti-Ianoukovitch « rejouent » à l’envers le Second conflit mondial : réhabilitation de la Collaboration et de ses figures, dont le nazi local, Stépane Bandera ; réhabilitation de la division SS ukrainienne « Galicie », considérée comme libératrice ; vandalisation des Mémoriaux de la Seconde guerre mondiale, retranchés de l’universel anti-Nazi et ravalés au rang de verrues judéo-bolchéviques.

À gauche, des aigles qui auraient été crucifiés par les manifestants lors du saccage du palais présidentiel. À droite, un militant communiste torturé avec une croix lors d’un simulacre d’exorcisme et de conversion forcée. La symbolique médiévale sourd d’un antagonisme géopolitique, reformulé en termes civilisationnels par ses protagonistes. Photos : Tweeter #Euromaidan & Форум правда.

Les représentations médiévales sourdent même ça et là, dans un simulacre de conversion forcée d’un cadre du Parti communiste, torturé publiquement avec une croix, ou la crucifixion des aigles du zoo du palais présidentiel. Imputée aux manifestants, cette mise en scène évoque le saccage de Byzance par les Croisés qui, au XIIIe siècle, avaient supplicié et mangé le lion apprivoisé de l’Empereur Alexis V.

Mais l’écume de ces revenez-y nazifiants et orientalistes ne doit pas occulter la partie du « grand jeu » qui se déroule en Ukraine. « Qui domine le Heartland domine le monde », dispose le vieil axiome géopolitique, que l’influent Zbigniew Brezinski — qui, depuis Jimmy Carter, a l’oreille des Présidents américains — a contribué à placer au cœur de la géo-stratégie américaine, y compris dans le contexte de l’après Guerre froide. Une entreprise formulée sur le plan doctrinal dans l’essai « The Great Chessboard », en 1997.

Le « Heartland », cœur ou pivot du monde, serait la portion de terre émergée comprise entre la Volga et la Chine du Nord ; l’Ukraine en serait l’entrée et doit, écrivait Brezinski en 1997, demeurer hors de la sphère d’influence russe afin de préserver la « primauté de l’Amérique sur l’Eurasie ».

"Qui domine le Heartland domine le monde" : d’influents théoriciens américains tels que Zbigniew Brezinski reprennent à leur compte l’axiome issu de la géopolitique de Mac Kider. Le "Heartland" , ou coeur du monde, s’étendrait de la Volga au Yangtsé. L’Ukraine en serait l’une des clefs...

Le Président ukrainien — qui a décidément accumulé les erreurs — aura donc aussi pêché par économisme, ne percevant pas derrière les questions de libre-échange les antagonismes dont son pays constitue l’enjeu.

Fait sans doute unique dans l’histoire contemporaine, le dirigeant, incapable d’adopter une ligne cohérente aura, tout le temps de la crise, permis qu’une enfilade de personnalités politiques étrangères, allant de Guido Westerwelle à Victoria Nuland, en passant par John Mc Cain, s’expriment contre lui, accueillies par la foule en partie armée de ses opposants, massée sur la place Maïdan.

Autant d’erreurs et de tergiversations aux yeux du pouvoir russe, qui n’avait déjà guère de considération pour M. Ianoukovitch, nous rappelle l’un de nos contacts. Moscou n’a donc pas empêché la chute d’un si décevant partenaire, et s’est bien gardé, jusqu’à présent, d’intervenir dans le conflit.

Dans le contexte de crise, Ioulia Timochenko est sans doute l’adversaire préférée de Vladimir Poutine, qui ne dédaigne pas de l’appeler par son prénom et avait critiqué son emprisonnement en 2011. Photo : Russavia

Or, c’est bien vers une réaction directe que les pouvoirs occidentaux, Etats-Unis en tête, souhaitaient mener Vladimir Poutine, en pleins Jeux olympiques. Mais les Russes, qui avaient tout à gagner à jouer la montre, ont laissé le régime tomber par la force et n’ont émis aucune objection sérieuse au retour de Mme Timochenko, dont Vladimir Poutine, qui l’appelle à l’occasion et en public par son prénom, avait d’ailleurs critiqué l’emprisonnement en octobre 2011.

Les sanglants affrontements du 18 février, qui se soldèrent par une trentaine de morts dont 10 policiers, confirmèrent la disgrâce de M. Ianoukovitch auprès du pouvoir russe. Un désaveu durable, exprimé hier par le Président ukrainien lui-même, qui, lors de sa conférence de presse, a admis n’avoir pu parler à son homologue russe que par le truchement « d’officiers patriotes ». M. Ianoukovitch, qui s’estime victime d’une « bande de radicaux », s’est plaint du silence russe à son égard. Réfugié dans le sud de la Russie, c’est de là qu’il espère reprendre les rênes d’une Ukraine « décentralisée ».

Mikhail Dobkine a démissionné de son poste de Gouverneur de la ville de Kharkov le 26 février dernier, pour se consacrer à l’élection présidentielle du 25 mai prochain, où il compte "porter les intérêts des Russophones". Juif, il est la bête noire de nombreux "Maïdanistes". Photo : Ace^eVg

Mais il y a fort à parier le Kremlin, qui, à la différence de Washington, ne s’encombre guère d’idéologies messianiques et civilisationnelles, a déjà fait son deuil de l’unité ukrainienne — ce qui n’empêche pas Moscou de rester dans le jeu en soutenant la candidature à la future élection présidentielle de l’ex-gouverneur de Kharkov, Mikhaïl Dobkine.

La ligne de fracture se creuse d’heure en heure entre l’Ouest, où le mouvement de Maïdan trouve ses racines, et l’Est russophone. La Russie n’a d’ailleurs guère d’efforts à déployer pour affermir son influence sur cette région fortement industrialisée dont la Crimée, qui abrite la Flotte de la Mer Noire, constitue l’un des enjeux stratégiques majeurs : le ralliement des populations est en effet hâté par la russophobie du pouvoir qui a émergé à Kiev…

50.000 des 350.000 habitants de Sebastopol se sont rassemblés pour demander l’aide de la Russie, avant d’entonner un chant anti-nazi. Photo : Русский блок

A peine installées, les autorités dites transitoires ont supprimé les bases légales de l’enseignement du Russe et des autres langues minoritaires, et lancé un processus de « lustration » (comprendre : de purges) qui cible avant tout les fonctionnaires russes et la Justice. Magistrats battus et intimidés, chasses à l’homme...les milices de Svoboda et de Pravy Sektor opèrent librement, mettant en pratique le mot d’ordre « tabasser les youtres et les ruskofs ».

C’est dans ce contexte que les foules russes se rassemblent à leur tour sur les places de « leurs » grandes villes. Le drapeau tricolore de la grande puissance voisine flotte depuis le 25 février dernier sur la mairie de Sébastopol — ville-port de 350.000 habitants largement demeurée sous influence économique et culturelle russe, qui abrite le quartier général de la Flotte de la Mer Noire. Entonnant des chants anti-nazis, 50.000 personnes s’étaient rassemblées l’avant-veille sur la place de cette ville de 350.000 habitants, pour demander le « secours de la Russie ».

Quatre Iliouchine (avions militaires de transport lourds) se sont posés aujourd’hui à Simferopol, capitale régionale de la Crimée. Photo : Украинский морской портал

Au maire non-élu, car directement désigné par le Président ukrainien, a succédé un édile directement nommé par les manifestants. Des tanks russes, voire des hélicoptères de combat, auraient été signalés en Crimée. La logique de partition, qui semble déjà à l’œuvre, débouchera-t-elle sur un scénario à la Yougoslave, notamment dans les zones où cohabitent Russes et ukrainiens ?

« C’est déjà une guerre », dit-on dans les milieux géopolitiques, où l’on est très attentif au développement rapide de milices populaires. Mais, soulignent nos interlocuteurs, l’Ukraine en 2014 n’est pas l’espace balkanique des années 1990.

La Russie, qui a pour l’heure évité de porter la responsabilité politique d’un « coup » à Kiev et a consenti — non sans difficultés — à accueillir celui qui, en droit au moins, reste le Président de l’Ukraine, n’a ni intérêt à une guerre, ni à des troubles prolongés, et pas même, sans doute, à l’annexion de la partie orientale de l’Ukraine, pourtant réclamée à corps et à cris par les manifestations de rue.

Mairie de Kharkov (seconde ville du pays) : le drapeau russe remplace les couleurs ukrainiennes.

En revanche, la « jurisprudence » géorgienne de 2008 laisse penser que Moscou n’hésitera pas à intervenir contre une action militaire ou une tentative de subversion dans l’aire culturelle et linguistique russe... Une aire dont la Russie est désormais et plus que jamais perçue comme le protecteur.

Garder l’équilibre, alors que la partie occidentale risque de s’enfoncer dans le chaos et de se voir, à terme, imposer une « thérapie de choc », et alors que les chancelleries occidentales pourraient être tentées d’enliser Moscou dans un conflit ethnique larvé : la nouvelle manche pourrait être la plus délicate à jouer pour le Kremlin qui, dans le même temps, voit ses positions dans l’Est industriel renforcées par la réaction des russes d’Ukraine face à la crise de Kiev.

Manifestation pro-russe à Donetsk. La pancarte proclame "en Russie sont nos frères, en Europe nous sommes asservis". Photo : Tweeter/RT

Après Sebastopol et Simferopol, les villes de Kharkov et Donetsk sont, ce soir, le théâtre de vastes mobilisations pro-russes. Cet après-midi, la Douma a demandé au Président russe de permettre l’utilisation de la force, en cas d’atteintes aux ressortissants russes et aux troupes présentes sur le territoire ukrainien. En écho, la « Rada » (Parlement ukrainien) de Kiev a retenti des appel à la « mobilisation générale » lancé par le boxeur Vladimir Klitchko, figure de proue du parti « UDAR ». Laurent Fabius a pour sa part appelé au respect de l’intégrité du pays… Un voeu bien difficile à prendre au sérieux du côté russe, où, l’on considère, non sans raison, les chefs d’État européens comme les parrains du « coup » de Kiev. En ce premier jour du mois de mars, l’Ukraine, elle, semble bien entrée dans son année zéro.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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