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Une interview 7 Lames la Mer

Turquie : entre résistance et désespoir

23 juin 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Un an après la crise politique majeure initiée par les manifestations du parc de Gezi et de la place Taksim, le pouvoir turc n’a cessé de resserrer l’étau autour de toutes celles et ceux qui, par un engagement actif ou ne serait-ce que par leurs attitudes, refusent ou remettent en cause la gouvernance mise en place par le parti AKP, fermement installé aux commandes depuis plus d’une décennie. En témoigne l’attitude d’ « Esen », l’un des correspondants qui, via les nouvelles technologies, avait mis « 7 Lames la Mer » en mesure de suivre, pour ainsi dire en direct, les affrontements ultra-violents entre policiers du régime et manifestants dans plusieurs villes du pays. Nous avions dû, alors, déployer de grands efforts pour persuader « Esen » de témoigner sous un nom d’emprunt. Avec fierté, notre interlocuteur partait à l’assaut du ciel, et insistait pour s’exprimer à visage découvert. Nous avions catégoriquement refusé. Aujourd’hui, la fierté est toujours là...mais le désespoir s’y est mêlé, car le régime est omniprésent... Ainsi, lorsque nous l’interrogeons, « Esen » accepte cette fois-ci d’endosser son « blase ». Interview.

Photo occupygezipics.tumblr

Geoffroy Géraud Legros : Il y a un peu plus d’une année, le Gouvernement semblait fragilisé par les mouvements dits de Gezi et de Taksim. Pourtant, l’AKP a remporté les élections locales, réalisant un score écrasant. Comment expliquez-vous ce contraste ?

Esen : Je me l’explique comme se l’expliquent de nombreux citoyens de ce pays, par l’énormité des ficelles et des manipulations mises en œuvre lors de cette consultation. Ils ont truqué les résultats ! Rendez-vous compte que le Ministre de l’Énergie est venu à la télévision, nous expliquer qu’ « à cause d’un chat », l’électricité avait dû être coupée dans la capitale… Il faut croire que c’était un bien gros chat, puisque d’autres coupures ont eu lieu dans d’autres grandes villes… Je crois même qu’un journal britannique a parlé de cette affaire de « chat » comme « l’une des meilleures blagues du Premier avril » (date du scrutin, NDLR).

Photo occupygezipics.tumblr

Geoffroy Géraud Legros : Du dehors, la Turquie a longtemps été perçue au prisme des réformes kemalistes. Aujourd’hui, c’est une autre vision qui tend à s’imposer : celle d’un État islamique. Que reste-t-il, selon vous, du kemalisme ?

Esen : À mes yeux, ce que nous nommons le kemalisme repose sur plusieurs éléments fondamentaux : d’abord, le républicanisme — au sens de la Révolution française, veux-je dire. Secundo : l’État-Nation. Tertio : la laïcité. Quarto : le refus du libéralisme, au sens où l’État et la sphère publique ont la haute main sur l’activité économique, sa dynamique et ses orientations. Enfin, le kemalisme veut un État populaire, au sens où sa doctrine politique affirme la prééminence des droits du peuple et ses pouvoirs, face à l’élite privilégiée. Et bien, plus aucun de ces caractère n’existe dans la Turquie d’aujourd’hui. Mais il y a, bien entendu, beaucoup de gens qui résistent, dans la rue ou simplement par leur mode de vie. Nous sommes nombreux à ne pas accepter ce Gouvernement islamiste et ses visées dictatoriales, et à nous mobiliser pour la défense de l’État séculier, de la laïcité. Pour défendre la vision d’un État social, constitutionnel, qui était celle de Kémal…

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Geoffroy Géraud Legros : Un tragique accident minier a récemment donné lieu à de nouvelles révoltes. Celles-ci peuvent-elles selon vous trouver des débouchés politiques ? Quel est le rôle des partis non-religieux face à cette montée de la contestation ?

Esen : Il faut remonter un peu dans le temps pour comprendre les déficits dont nous souffrons en terme d’alternative. Le Coup d’État de 1980, appuyé par les Etats-Unis d’Amérique, a brisé les ailes de la gauche, et cela dans tout le pays. Aujourd’hui, trop peu de travailleurs appartiennent à des syndicats ou à des structures de défense de leurs droits. Désormais, si vous interrogez les gens, bon nombre d’entre eux se déclareront « apolitiques ». En réalité, les liens qui existaient autrefois entre les couches populaires et la « gauche » se sont défaits. À l’inverse, le parti islamiste au pouvoir est un parti de masse qui « aide » la population, disons, à l’ottomane, par le biais corporatif de ce que nous nommons la « lonca », revisitée sous un jour religieux. C’est en grande partie comme cela que l’AKP gagne les votes des classes sociales défavorisées. Aucun des partis politiques traditionnels n’a eu de contact avec les mouvements de Gezi-Taksim, du moins lors de la naissance de ces derniers : personne, alors, ne voulait entendre parler de « partis politiques ». Seules y étaient acceptées, dans les premiers temps les organisations émanant de la « société civile ». Cela vous donne une idée de la méfiance qui entoure les activités partisanes classiques...

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Mais la racine du problème, selon moi, est ailleurs : elle se trouve dans le fait que la situation est sans équivalent, et qu’elle ne s’inscrit dans aucune des configurations constitutionnelles que nous pouvions imaginer. Nous avons un pouvoir politique qui, par le biais du gouvernement, tente de faire basculer le pays vers une autre forme de régime. En face, il y a des partis politiques qui se contentent de dire : « non ». Il n’y a donc rien de véritablement « politique » dans tout cela… Vous pouvez sans difficulté dire ce dont vous ne voulez pas, mais c’est tout-à-fait autre chose d’énoncer ce que vous voulez, de le définir en tant que projet, d’élaborer un devenir politique. Et c’est d’autant plus difficile, dans le contexte que nous connaissons : ces soubresauts ont lieu au moment où les Etats-Unis poussent leur projet de « Grand Moyen-Orient », qui risque de déboucher sur un conflit armé généralisé dans la région…

Photo Gezginrocker

Geoffroy Géraud Legros : Ce que vous décrivez va à rebours de la vision « weberienne » de l’islamisation de la Turquie répandue dans nos médias. Un « calvinisme anatolien », avait-on même dit, compatible avec la démocratie, et surtout avec l’économie de marché, tout en satisfaisant les aspirations religieuses et moralistes de la population…

Esen : Ces thèmes ont étés maniés par l’AKP lui-même... Ce qui n’a pas été compris à l’extérieur, c’est que la « démocratie » n’est, aux yeux d’Erdogan, qu’un outil politique comme un autre. Les Occidentaux n’ont pas non plus compris qu’il ne s’arrêtera pas là où ils entendront lui fixer des limites. Lui-même et son entourage nourrissent un rêve : le rêve néo-Ottoman. Un rêve qui pourrait les orienter vers la conduite d’une véritable politique impériale, au sens classique du terme, c’est-à-dire à l’adjonction de nouveaux territoires à la Turquie. Pensez au Kurdistan, où un mouvement de libération agit tant sur le territoire turc que sur les territoires syrien et irakien, avec une certaine coordination : et bien, je suis certain que d’un côté, Erdogan a en poche un plan de paix tout prêt avec le PKK. De l’autre, dans le contexte actuel, il n’est pas impossible qu’il perçoive le Nord de l’Irak et de la Syrie comme des zones d’extension territoriale… à la manière des Sultans ottomans. Et une partie de la population, que ce discours fascine, pourrait bien adhérer à pareil projet…

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Geoffroy Géraud Legros : Êtes-vous en train de nous dire qu’en 2014, le Premier ministre de la Turquie envisagerait d’envahir des territoires d’États voisins ? Cela paraît inconcevable…

Esen : Il ne s’agirait vraisemblablement pas d’une conquête au sens propre du terme, avec envoi de troupes et batailles. La manoeuvre pourrait consister à manier la question des droits des Kurdes, de telle manière que ces derniers, accédant à une forme supérieure de souveraineté qui déborde les frontières de la Turquie, apportent de facto à celle-ci deux provinces supplémentaires… Mais les risques de ce jeu géopolitique sont énormes, pour le pays et pour la région ; s’y ajoutent, les possibles infiltrations de ces groupes islamistes syriens et irakiens en Turquie. Il y a aussi le fait que les Américains se sont peut-être rendus compte qu’ils ne font pas un si bon calcul que cela avec la Turquie… Le chaos et la confusion se généralisent, et n’annoncent rien de bon.

Geoffroy Géraud Legros : Gardez-vous espoir ?

Esen : Je ne peux que dire non. Espérer serait une torture supplémentaire.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros
(Interview réalisée par téléphone)

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Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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